Joli mois de mai (1) :

Publié dans Connaissance du matin le 26.06.2008 : il va de soi que les articles que je vais publier ces jours n’ont plus qu’un intérêt ‘historique’ – nous sommes en post post-modernité et le temps court de plus en plus vite et nous savons de moins en moins où nous allons. M. Badiou s’est donc permis d’écrire il y a peu un livre sur l’amour ; et voilà que c’est le tour de M. Vaneigem. Je me retiens de pleurer.

J’ai attendu quelque temps, que le mois passe, mois de mai 2008 ; attendu paroles et écrits de ‘commémoration’, c’est devenu un peu ça désormais, témoignages ou simples souvenirs. Cette année j’avais même pris la précaution de m’échapper : j’ai traversé la France en fleurs ! Dans la presse, un foisonnement de titres, beaucoup d’images de guerre civile (photos ou films), oui, et quelques déclarations de politiques, de philosophes, unanimes pour déplorer les ‘évènements’ de mai 68, voire les dénoncer : essentiellement la tentative de mise en oeuvre d’un anti-humanisme, d’une anarchie et d’un libertarisme destructeurs de toute vie sociale, quasiment l’assassinat programmé, non seulement de traditions, mais de toute culture, pour ainsi dire ce que Mao tentait à la même époque en Chine, ce que Pol Pot – dont l’abjection criminelle est d’inspiration révolutionnaire française, n’est-ce pas ? – entreprit de réaliser quelques années plus tard dans son malheureux pays. Somme toute ce que je lis ou entends à chaque fois que le sujet est abordé : nous restons encore loin de l’appréhension historique, sociologique, qui ne serait d’ailleurs pas suffisante, de ces jours de fièvre.

Dernièrement je citais Bergounioux qui célébrait lui les quarante ans de sa jeunesse intacte, inaltérablement enrichie des projets et des espérances de cette grande fête politique, fête de l’esprit, fête de la vie, dont on veut tout oublier aujourd’hui après l’avoir vilipendée sans vergogne. Je citerai cette fois Raoul Vaneigem, qui fait exactement le point dans son récent livre : entre le deuil du monde et la joie de vivre (1), rappelant sa propre philosophie de la vie mais plus encore, comment celle-ci crut trouver le ‘moment’ historique de son expression à cette époque, et de sa possible réalisation (2). Vaneigem ne se contente pas de souvenirs, d’exposer ce que fut alors le situationnisme, ses coups d’éclat et ses déchirements : Vaneigem cherche surtout à révéler l’essence même des révoltes de 68, en quoi elles furent exceptionnelles, révélatrices d’un délabrement profond de société et de civilisation, de cette vitalité aussi du désir, des élans de vie et, malheureusement, de la permanence, de l’aggravation même des pulsions de mort liées au mercantilisme, à l’affairisme, au clientélisme et à la nullité intellectuelle de nos contemporains. A ce sujet, je ne fais que poursuivre un trajet que j’avais inauguré avec Castoriadis ; reste à savoir s’il suffit en ces temps d’apocalypse (et Vaneigem utilise même ce mot !) de répéter les arguments d’un vitalisme anarchique. Je cite donc mon auteur :

Il n’entre pas dans mes intentions de convaincre de ce qui me demeure une évidence, devrais-je être le seul à la partager : il s’est produit en mai 1968 un séisme et une rupture avec le passé d’une magnitude jamais atteinte dans l’histoire… Combien de décennies faudra-t-il pour que l’on convienne qu’un changement radical s’est alors opéré dans l’évolution de l’homme et dans le cours du monde ? Sans doute le temps que se substitue au traditionnel réflexe prédateur un comportement qui fait primer l’humain sur la barbarie marchande… Voilà résumé en peu de mots, définitifs, l’essentiel de ce témoignage. Et il y a bien plus : Nous sommes les misérables héritiers d’un pouvoir patriarcal qui, dès l’instauration des Etats-cités, a imposé le despotisme de la marchandise, le travail, chargé de la produire et de la sacraliser, et le mépris de la vie sacrifiée à la survie. Néanmoins : L’impasse de l’invivable… fait resurgir… d’autres voies de développement et d’expansion… Les énumérer est à la portée de tous : la créativité supplante le travail ; la volonté de vivre ruine la volonté de puissance ; la jouissance de soi et de la terre révoque l’exploitation, la prédation appropriative, le sacrifice, le renoncement ; la conscience du corps abolit la séparation entre les fonctions intellectuelle et manuelle ; l’authenticité rend dérisoires … Je résume la diatribe : ‘les professionnels du mensonge et de la subornation’. Il y en a des pages et des pages. La verve polémique ne tarit jamais ; un ton persifleur, rageur, une virulence qui ont autant contribué à faire connaître son auteur que ses idées, qui ont surtout contribué à le marginaliser.

Ce qui est dénoncé avec tant d’âpreté : la tyrannie du travail, l’omnipotence de la valeur marchande, toutes croyances ou idéologies inféodées à leur monstruosité, la dissipation de toute dimension de l’être par l’obsession de l’avoir, la haine de la femme et du plaisir, la recherche frénétique de la réussite et de l’enrichissement – sur ce point Vaneigem fait sienne la théorie du ’spectacle’ de Debord – peuple et clercs tous confondus par la même servilité, soumission d’un côté, complicité de l’autre, duplicité partout. C’est le discours de Marx porté à son dernier degré de paroxisme (et non celui de ses épigones maudits, Lénine, Staline, Mao ou Castro, tueurs invétérés, fossoyeurs de la classe ouvrière !), c’est le geste ultime du libertarisme et du naturalisme athée (Lucrèce et La Boétie liés à Lacenaire ou Cravan, impossible de les citer tous, antiques et modernes, le plus souvent inconnus) avec cette croyance, ce postulat que la vie humaine porte en elles d’autres élans. Ils ont pu s’exprimer jadis aux premiers temps de l’humanité ; les sociétés de la cueillette développées dès la fin du magdalénien, tentatives souvent restaurées, toujours étouffées ou anéanties ; de nos temps, les organisations conseillistes qui avaient vu le jour en République espagnole, entre 1936 et 1938, effacées de la carte. Comme d’autres tentatives oubliées parce que complètement dissoutes par la haine que leur vouent les tenants du profit. Mais je vais continuer à citer cette parole incandescente : ses condamnations, mais aussi ses propositions de vie.

C’était déjà dans les premiers écrits (3) : La vie est l’éternelle renaissance d’une force immanente et paradoxalement sans début ni fin. Elle naît d’elle-même et conçoit ainsi le rêve insensé que sans trêve je renaisse à moi-même. La vie, l’élan de vie, les forces vives, Vaneigem leur trouve racine dans le corps, non point un concept qu’on fait rivaliser avec d’autres, mais cette réalité que je suis pleinement et exclusivement, sans division ; corps, autrement dit, conscience, désir, et ce qui me paraît si important : une personne, la première personne, reliée. Je jouis d’un rien mais à la seule condition qu’il soit inséparable de la vie dont il émane, une aile de papillon dont le battement infime agisse sur la totalité qui l’englobe… Je ne puis célébrer l’instant sans le dédier à la création d’un monde qui me rendra raison. C’est peut-être le dernier Vaneigem, mais je voudrais dire aussi le plus jeune, et le plus vrai, cette découverte de la vertu propre qui s’appelle subjectivité ! La révolution prend un tour résolument personnel, elle proclame un individualisme inédit contestant tout laisser-faire, et toute pensée molle, capables de dissimuler les visages de cet égoisme dont nous sommes tous capables, cela jusqu’aux gestes d’une crapulerie avérée. Le premier à jeter la pierre est souvent le dernier à soupçonner la graine de salaud qui germe en lui. C’est dit clairement : Mieux vaudrait s’aviser une fois pour toutes que la révolution est une affaire personnelle… Aujourd’hui le spectacle des révolutions ne masque plus la réalité de leurs charniers mais il dissimule toujours l’impulsion de vie qui s’est inversée au lieu de se parfaire… Du moins le plaisir de s’appartenir la nourrirait-elle, et non l’idéologie impersonnelle où le premier venu se taille une guenipe à la mesure de ses ambitions… La gratuité de la vie est l’arme absolue qui détruira l’exploitation de l’homme par l’homme… Progresser humainement, c’est – individuellement et socialement – partir de sa pulsion vitale et y revenir sans cesse pour l’affiner… Se connaître, c’est identifier ses désirs, les affiner et tenter de les accomplir selon l’harmonie d’une vita nuova. Celui qui les méconnaît les tourne contre soi. Son existence douloureusement mensongère a besoin de masques et d’un carnaval de vérités dogmatiques, que ses pitreries passent pour incarner… Je m’attache à la réalité subjective plus qu’à toute autre. Elle fait souche dans le terrain de mes désirs, terrain vague, fertile, en butte aux fluctuations du passé comme aux crues inopinées du futur…

Je m’interdis toute paraphrase, c’est encore très clair, et très révolutionnaire, au sens que cela n’a jamais été dit. Mais… Le personnalisme ne peut être l’aboutissement des aventures d’un situationniste déçu ; il en est des variétés, intellectuelles, et de proposition éthique, directe, spiritualiste ou naturaliste : je devrai donc y revenir. Je ne veux pas opposer de critique philosophique à cet enthousiasme et à cette sincérité, et il n’est pas aisé de sembler vouloir restaurer une affirmation doctrinale par le biais d’une critique philosophique, ou toute autre allégation rejetée comme si tous les mots n’étaient que poison. J’y reviendrai donc dans un autre exposé. L’hymne à la vie se poursuit par ces mots : A l’instar de l’effet placebo qui, en empruntant les filières mentales, agit avec l’efficacité du produit dont il est le simulacre, j’alimente par la fascination des plaisirs une fascination de la vie qui est la source de mes plaisirs. Je fonde sur la quête absolue des jouissances une vitalité qui me recrée, tel que l’éternité me change… C’est avec un beau culot que Vaneigem se déplace au plan métaphysique, et, si je me permettais autant de cruauté, en adoptant un ton de moraliste : Il ne s’agit pas d’être moderne mais d’être soi en étant de son temps et hors de son temps… Rien n’est impossible à celui que n’arrête pas l’improbable. Mais voyons cette critique de l’intellectualité philosophique qui, je l’avoue, me laisse un peu sans voix.

Souligner la veulerie et la débilité mentale des intellectuels nous a empêchés de pousser plus avant la critique, de nous attacher davantage à ce point de disjonction de la pensée, où une idée arrachée au vivant se substitue à lui, le travestit, le vide de sa substance, le réduit à une représentation… La conscience, issue d’une vie somatique où s’enchevêtrent minéral, végétal, animal et humain, tient de la créativité le pouvoir d’en affiner les éléments et d’en régler l’harmonie. L’exploitation de l’homme et de la nature forge un esprit universel de domination qui refoule l’animalité et transcende l’instinct prédateur au lieu de favoriser son dépassement. Loin de faciliter le développement de la vie, la capacité d’abstraction se mue en un pouvoir qui lui ôte sa substance pour la transformer en force de travail, en affrontements concurrentiels, en appropriation sauvage… Pas de conversion spirituelle : pas de discours mystique (certains lui auraient déjà lancé ce brandon enflammé), non, négation d’une révolution qui oblige et justifie la violence : suprématie de la subjectivité alors. Mais j’aimerais que cela fût mieux dit, pas seulement par la répétition d’un credo naturaliste – comment parfaire, affiner, mon élan de vie, comment lui obéir sans tricher ? – mais bien, s’il le faut, par la profération d’une morale vraiment neuve (et encore philosophique, d’abord…) et pour moi qui n’en ai pas honte, ouvertement spiritualiste. Car comment réaliser l’accord parfait du penser, du dire et du faire, et spécifiquement, par le connaître, une démarche spirituelle autant que scientifique : le contraire du ressassement introspectif ou de la sommation dogmatique ? Une réalisation de culture et d’esprit, définie comme telle va plus loin, il me semble, au-delà, j’en suis certain, de l’espace d’humanité qu’on aimerait voir franchi par cet élan de vie invoqué par Vaneigem. Je ne citerai pas ici les précisions apportées par un Michel Henry pour éclairer ce qu’il faut comprendre de la vie pour accèder à la Vie. J’ai déjà dit beaucoup à ce sujet… Par contre, je trouve ici l’occasion, je ne puis m’en empêcher, de citer Lanza del Vasto et ses communautés de l’Arche, une autre proposition de vie mais si modeste, trop… Au moins je rends une fois justice à ceux qui se sont résolument abstenus de tout effet spectaculaire. Et j’ai déjà prétendu qu’en prenant pour exemple Gandhi, à la place de l’ogre Mao, nous nous serions écrit une histoire, toute différente.

Mais je tenais à le dire à mon tour, à ma façon : Mai 68 ne proposait pas une révolution sur le modèle de toutes celles qu’on avait connues auparavant, mais une mutation de l’homme par l’exercice de la liberté, de la solidarité, du partage, de la tolérance…. Ce ne fut pas la récréation (dixit le soudard alors au pouvoir, lisez donc…) de petits-bourgeois soudainement ensauvagés. Idéal maladroit parce que confus, mais souvent mis en oeuvre, incontestable. Vaneigem est fort pour nous révéler les contrastes qui opposent ce mois de mai-là à celui d’aujourd’hui, et à ceux qui suivront, malheureusement : En mai 68, briser la vitrine des magasins était un acte de protestation contre la marchandise qui envahissait et colonisait la vie quotidienne. Cinquante ans plus tard, le même geste est le fait de petits affairistes qui approvisionnent un marché parallèle où ils méditent d’accroître leurs parts… C’est féroce mais ô combien justifié, chacun sera de mon avis. Mais comme les propos de Vaneigem ne recèlent ni pessimisme ni désespoir, je me garderai bien de rejoindre le concert des pleureuses ou des nostalgiques. Ma conviction rejoint celle de Vaneigem : il y a de l’urgence, et tout est à faire, et tout est possible, mais cette urgence est philosophique, je l’estime ainsi et n’en démords pas. Il est urgent de ne pas se tromper, de nous purger de toutes nos confusions, d’exorciser nos peurs et nos hésitations, et bien entendu – urgence de salut public – de nous défendre à la fois, aujourd’hui, de l’avilissement vampirique du consumérisme et de la résurgence de toutes les figures de l’obscurantisme. (4)

(1) Raoul vaneigem : entre le deuil du monde et la joie de vivre, Verticales, Gallimard 2008. En bleu, les citations les plus marquantes. A tout hasard, je rappelle ma note : Qualitatif et poésie chez Raoul Vaneigem, parue le 15.06.07

(2) Raoul vaneigem : Traité du savoir-vivre à l’égard des jeunes générations a d’abord été publié par Gallimard en 1967: la graine semée va éclater un an plus tard, embrasement sans précédent et sans lendemain, réédité en 1992, par Folio-Poche.

(3) Je pense aux Banalités de base, qui n’ont évidemment rien de banal, enfin éditées par Gallimard, Verticales (2004)

(4) J’ajoute : j’apprends par le Monde (daté du 25 juin) la disparition d’Albert Cossery, personnage exceptionnel et incomparable, bien proche, j’y pense, au modèle d’humanité rêvé par Vaneigem. Je recommande donc la lecture de cet article de M. Van Renterghem, et bien sûr celle du roman de Cossery : Mendiants et orgueilleux, en collection de poche. Je ne puis m’empêcher encore de rappeler la pensée et les travaux de M. Onfray, mais rapprochements sont risqués ! de tels individualistes ne prisant guère qu’on les associe à la légère.

Turner, le Tao : le souffle, l’invisible (2)

à Pierre et François, à Jean et Martine, qui m’accompagnent

Dans le dernier paragraphe de mon article précédent, je faisais part de ma crainte de paraître ‘artificiel’ (j’avais écrit d’abord : ‘superficiel’) et pourtant je vais persister, récidiver même. Il est un art substantiel, un mot si juste, trouvé par René Char, qui emprunte plusieurs visages, des figures ou des langues à ce point dissemblables qu’on ne peut les comparer entre elles. Mais il s’entend : ‘formellement’ ! Car ils ont en commun d’illustrer, ou, comme langues, de désigner, ‘pointer’ vers un invisible qui ne se donne jamais qu’en se voilant, qui ne se manifeste qu’en images dépourvues de ressemblance, contrastées même, opposées souvent au point de s’annuler presque les unes les autres. Est-ce que l’abstraction en peinture annule la figuration ? Prenons l’exemple de Nicolas de Staël, si original, qui emprunte un chemin inversé, passant de l’abstraction à la figuration – les simples bouteilles de 1954 : s’agit-il d’un reniement, d’un effacement des créations précédentes ? Evidemment non. C’est un autre chemin. Une nouvelle voie. Mais la finalité est la même. « Toucher du doigt », (faire « monter aux sens » avait dit Nietzsche)  ce qui se dérobe pourtant à la sensibilité, s’accordant quelques fois à cette ‘illustration’ qui va fonctionner comme un exhaussement de l’infigurable, de l’inconnaissable. Et voilà où je ne crains pas d’exagérer. J’écoutais ce matin la dernière sonate de Schubert (si bémol majeur, D.960) et même encore après, la ‘reliquie’ (la mineur, D.784) jouées par Radu Lupu, et la même expérience se renouvelait par cette surgie, encore une fois nouvelle et à chaque fois nouvelle, de l’émotion unique. Cela se dit simplement : « être touché », bouleversé même, ce qui veut dire que s’éprouve ici en réalité, et avec une imparable, souvent imprévisible efficience, cette ‘excédence’ qui constitue notre être propre, détermine notre destin, bouleverse nos vies pour en révéler la légitimité de conscience débordante à la première personne.

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Le Lorrain, Débarquement à Tarse Turner, Déclin de l’empire carthaginois

Donc Turner. Je veux aller à l’essentiel ; toute une histoire aussi. Turner lecteur de Goethe, Turner imitateur des ‘classiques’, Turner initiateur de l’art moderne. Je préfère commencer par la lecture de Goethe (traduit en anglais à partir de 1840) parce que c’est elle qui confirme Turner et légitime ses vrais moyens intellectuels, artistiques, spirituels ; une justification, un envol, une conquête. J’en trouve un remarquable exposé dans le livre, Turner, de Michael Bockemühl publié par Taschen en 2006. Dans les oeuvres tardives de Turner les couleurs ne sont pas mises en place pour déterminer dans le tableau la reproduction du monde… Ses toiles tardives se forment à partir des lois de structure de la couleur qui peuvent dans la réalité du processus de contemplation manifester qu’elles ne font qu’un avec l’efficience de la nature. Le spectateur apprend sa propre action en tant que réalité dans l’effet de nature de la couleur du tableau. Car si un élément dans le tableau est la nature, c’est la couleur. Elle est colorée et agit selon les normes de son caractère propre, que nous la rencontrions dans le tableau ou dans la nature. Si elle apparaît dans le tableau elle n’en perd pas pour cela sa réalité propre à la nature. La nature de la couleur, structurée en tant que tableau, est le « mystère évident » de la science coloriste de Turner… C’est Goethe à son tour, dans son Traité des couleurs, qui est cité par Bockemühl : « Ce que les êtres incultes croient être la nature dans une oeuvre d’art, ce n’est justement pas la nature (de l’extérieur), mais l’homme (de l’intérieur) »… « Quand les artistes parlent de la nature, ils sous-entendent toujours l’idée, sans en être clairement conscients. » Au vu des travaux de Goethe lui-même on doit bien sûr apporter cette précision : Ce que l’artiste saisit de la nature ne doit cependant pas être seulement une idée au sens abstrait. Dans le cas de la forme, l’artiste peut être guidé par les traits extérieurs qui caractérisent les choses dans la nature. Dans le cas de la couleur, il peut suivre les lois de son effet qu’il a saisi intuitivement. La loi de la nature et la loi picturale se montrent reliées dans la réalité de la couleur. On devra prêter ici une attention particulière aux mots ‘intuition’, ‘intuitif’, qui sont apparemment si importants chez Bockemühl qui parle dans la langue de Kant ! La preuve en est apportée par l’examen particulier des derniers grands tableaux de l’Anglais : Ces formes, tout comme les couleurs, se montrent en création : dans le tableau de Turner, la manifestation du monde peut être vécue intérieurement – comme monde de la lumière et de la couleur. Cette intuition qui relie au caché, au secret, à l’inévident de prime abord, est garante de la commune présence et de l’universalité d’un moi-monde.

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Watteau, Les deux cousines               Turner, Ce que vous voudrez !

Concernant son rapport aux Anciens, j’hésite encore à formuler mon jugement personnel. Mais je dois avouer qu’à la visite de l’exposition, sur le coup même de l’examen direct des oeuvres, j’ai dû constater moi-même la moindre réussite picturale du jeune Turner. Je ne vais pas dire que Turner n’est pas ‘grand peintre’, comme Claude, Watteau, Rembrand, les Hollandais (Cuypp, Ruisdael, Teniers, van de Velde…) mais que dans son ‘imitation’, si imitation ou copie il y a, sa réussite picturale est moindre. Je regarde les célèbres ‘couchants’ proposés à Paris : la réussite de l’Anglais (picturale je préciserai à nouveau, sans vouloir non plus me cantonner à une évaluation technique ou esthétique) me paraît ‘moindre’. Que dire, s’il s’agit, s’il suffit bien de ‘dire’ en pareil cas ? Notons aussi, et n’oublions pas que Turner souhaitait dépasser ses devanciers ! Ils ne les dépassera qu’en devenant lui-même, prophète de l’art moderne. Si, en passant, nous admirons La Tempête de Ruisdael, à peine plus loin, les Trois marines de Turner annoncent Rothko !  Mais ici, sous mes yeux, je vois que les nuances du Lorrain, son dégradé de jaune, d’or, de lumière qui s’atténue progressivement au coucher du soleil, sont plus riches ; non seulement plus expressives, mais encore plus poétiques dans l’évocation d’une ‘atmosphère’ comme on dira en langue moderne, c’est-à-dire de ce qui ne se limite pas à l’évocation d’une scène pittoresque et se hausse à la hauteur d’une démonstration morale, d’une leçon d’héroisme prodiguée par l’expression d’un environnement sublime. Il y parviendra effectivement plus tard : paysages des Alpes, des océans, des orages, d’éléments déchaînés, d’incendies…

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Ruisdael, La Tempête                  Turner, Trois marines 

Je reste embarrassé. Parce qu’il me semble aussi que Turner cherche à ‘dire’ ce qui n’a pas encore été ressenti dans l’émotion ‘classique’ et qu’il n’y parvient pas, faute encore d’être parvenu maître en son langage. Autrement dit, en juxtaposant deux scènes, deux écritures comparables, Turner n’atteint pas à la ‘vérité’ du Lorrain (si je m’en tiens à cette comparaison) : son épanchement de lumière (déjà ! et c’est ce qu’il veut ‘dire’, c’est ce qu’il va ‘dire’ finalement) est excessif, aveuglant presque, et, en comparaison, on va naturellement préférer le ‘couchant’ de Claude (1). Mais Claude, on le sait bien, dans son contexte mythologique, est indépassable ; pour moi, bien meilleur que Poussin qui m’a toujours paru trop académique dans sa perfection un peu glacée. La ‘nature’ chez le Lorrain ‘touche’ plus à coeur. Et je dirai pour finir, au comble de l’ambarras cette fois, que Turner, à côté de Watteau est carrément en situation d’échec. Un bon étudiant, tout juste : Les Deux cousines, l’a-t-on assez dit, est un chef-d’oeuvre absolu, par l’équilibre des couleurs, leur quasi-effacement qui accorde à cette scène, inimitabement, son mystère – et aujourd’hui encore, nul n’en sait rien ! Quand je vois ce tableau, je suis soufflé, je perds respiration… je ne suis plus en état de ‘juger’… Si Ce que vous voudrez évoque un badinage bien rococo, j’estime que Watteau a signifié davantage, une autre dimension. Pour me sortir moins piteusement moi-même de ces compaisons qui ne sont pas du meilleur choix pour exercer la vision, je finirai par dire que la comparaison avec Valencienne, Wilkie (un célèbre Ecossais contemporain de Turner) est plus pertinente. Ce sont des manières qui ont de plus évidentes correspondances, un art de cette époque ( à la fin de la première moitié du 19ème siècle, avant l’impressionnisme), et des tempéraments qui se correspondent. Précisons aussi que nous sommes dans ce genre qui triomphe à l’époque : la peinture de paysage. Et Corot direz-vous ? Corot, je dis, ne se compare pas, et je n’insiste plus.

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Turner, Solitude, eau-forte (1) et huile sur toile (2)

Maintenant voyons bien le dernier Turner, celui qui a obtenu cette notorité jamais démentie et qui déplace les foules. Nouvel ambarras. Pour Ian Warrell qui écrit un bien bel article (Turner et la postérité de la peinture) dans le catalogue (4), les trois grands tableaux de 1845 qui concluent l’exposition, ceux qui bénéficient d’une admiration universelle aujourd’hui, sont effectivement inachevés. À preuve l’examen de gravures répertoriées dans le Liber Studiorum du maître. On sait que ces études préfiguraient souvent des travaux ultérieurs, même lorsqu’il s’agissait de simples exercices chromatiques auxquels Turner adjoindrait plus tard les éléments d’une scène. Dans ces trois tableaux, les gravures qui les inspirent sont indiscutablement des compositions en attente d’élaborations plus savantes ou plus inspirées, enrichies de couleurs évidemment ; et Turner aurait donc abandonné un travail qui avait été bel et bien programmé à partir de ces esquisses. Il s’agit de Femme et tambourin, Solitude et Confluent de la Severn et de la Wyle. Mais la question de l’inachèvement, à mon avis, ne peut être tranchée de manière aussi préremptoire. Pour prendre des exemples historiques de chefs-d’oeuvre unaniment aimés, comme tels ‘inachevés’, nous savons que le Requiem de Mozart reste inachevé parce que le ‘divin’ musicien va mourir dans quelques jours ! Mais la symphonie ‘inachevée’ de Schubert est abandonnée parce qu’il a mieux à faire, qu’il est emporté par un torrent d’inspiration, qu’il s’aperçoit qu’il a (juste) tout dit à la fin du second mouvement – et qu’on peut faire plaisir à des amis en leur abandonnant cette partition parce qu’on n’a pas un rond pour leur acheter un cadeau. Paradis sur terre : et dans ces conditions-là, cette floraison de la ‘rose’ ! Et mon autre exemple : nous savons que Cézanne a tout à fait volontairement laissé inachevées certaines oeuvres, pas seulement des aquarelles : ces trous, ces vides apparents sont eux-mêmes sans défaut, participent au procès de la création, de l’apparition des formes et de la ‘formation’ d’un sens. Dans le cas de Turner, je demande qu’on regarde : le travail est fait, s’il n’est pas fini ! Turner a souvent calculé cette provocation, parmi tant d’autres d’ailleurs, et il semblait vouloir ainsi donner une autre leçon de peinture, un autre message d’humanisme en dépassement de lui-même. Qu’on se rappelle aussi que Baudelaire avait dû défendre Corot accusé des mêmes ‘négligences’ ! Récit lacunaire, mais d’autant plus éloquent !

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Turner, Yacht s’approchant de la côte            Staffa, la grotte de Fingal

Je crois les comparaisons toutes déplacées, malheureuses, injustes. À moins d’utiliser une autre boussole, avec une aiguille qui pointe en une tout autre direction, un orient de révélation substantielle. C’est pourquoi je me suis risqué à parler du Tao et de Turner mais sans aucunement vouloir les comparer, pas même pour leur prêter des significations, des tonalités, des finalités – lesquelles donc étant donnée la distance ? – équivalentes. Simplement, il y a tension, intension (2) vers un indicible que la recherche d’une nouvelle forme d’art, d’une neuve expression, voire d’une simple forme allusive, va tenter de proposer. Avec ses moyens propres, à des époques parfois éloignées, reconnaissons-le, le peintre taoïste y parvient (3). Nous mêmes, comparant leurs productions de siècle en siècle, et la comparaison est là parfaitement légitime, nous voyons clairement vers quoi ils tendent tous : suggérer la perfection du ‘modèle’ qui ne se manifeste jamais, éternellement prisonnier d’un invisible inviolable. Et manifeste pourtant en toute vie, passant comme souffle ou tempête parfois, insaisissable et vivifiant : ‘les mères’, dit-on aussi… Une émotion parfois nous accorde cette ‘entre-vue’ et c’est la mission de l’art de favoriser la naissance, la renaissance, l’augmentation d’un tel sentiment d’accomplissement. Le peintre taoïste va suggérer la vie cosmique qui nous porte tous ainsi que la nature sauvage qui nous environne. Philosophie, religion, art, comme je l’ai dit dans l’article précédent. C’est à la fois cette globalité et cette unité de la destinée humaine qui s’illustre de tant de manières qui font toutes notre admiration. Turner, lui, ne s’adosse à aucune théorie philosophique, il s’attache plutôt à subvertir ou dépasser la ‘théories’ classiques ; quant à celle de Goethe concernant les couleurs, elle corrobore ses ‘intuitions’ et c’est tout. Il invente, il crée contre vents et marées (de la critique, de l’opinion publique – on s’est souvent moqué de lui) et c’est ce qui rend son génie si exceptionnel. Mais, en donnant le premier rôle finalement à la lumière par le ‘jeu’ (comme on dit bien à la légère) des couleurs, il avance de façon tout à fait délibérée, vers cette découverte, cette illumination comme on peut le dire justement dans son cas, cette apothéose de la vision humaine qui scelle un véritable destin. 

(1) J’ai déjà évoqué ce problème dans mon Turner 2004 – Jeudemeure du 06.03.2010 –

(2) On a aussi joué sur ces mots. C’est la scholastique qui a insisté sur la notion de tension la reliant à celle d’intention. Et on sait ce que Husserl et ses disciples ont bâti à partir de là.

(3) Je voudrais en profiter pour signaler ces quelques livres supplémentaires : Trois mille ans de peinture chinoise (div. auteurs, Picquier 1999), Arts et sagesses de la Chine de C. Kontler (Zodiaque 2000) et La peinture chinoise de Lesbre, Liu, Gyss (Hazan 2004). Je n’oublierai jamais que Michel Le Bris, dans son Dictionnaire du Romantisme (Skira 1981) me révélait Turner mais dans une formulation assez critique qui semblait écarter l’Anglais du courant libérateur et créateur du Romantisme, alors que Friedrich, avec ses figures tout aussi mystérieuses, parvenait à prédire cet art et cette inspiration future qu’il appelle ‘modernité’ ! Je rappellerai également mes articles sur la notion de Beau (Jeudemeure : 16 et 19.04.2010), thèse très éloignée des éclats turneriens, signalant cette fois, ce que j’avais volontairement omis,  les travaux de François Cheng (dont L’espace du rêve, Phébus 1981), contesté néanmoins par François Jullien qui lui reproche de formuler ce qu’il estime être d’une trop grande proximité avec la notion du Beau occidental.

(4) Mes illustrations sont toutes empruntées aux catalogues de la RMN publiés à l’occasion de ces expositions.

(5) et celles-ci dans le livre des éditions Taschen… Qu’on m’excuse de ne pas m’appliquer davantage aux respect des proportions de dimensions des tableaux, de ne pas donner non plus de détails techniques, ni de dates ; ce sont de simples illustrations. Dans tous les cas, il faut aller aux oeuvres pour découvrir vraiment… toutes les fois qu’on le peut !

numeriser0021.1274858836.jpg                       numeriser0020.1274858819.jpg

Turner, aquarelles (5)

PS : Mon fils, qui a couru à son tour voir l’exposition Turner me rapporte un livre qu’il a déniché à Paris : de Lawrence Gowing, Turner : peindre le rien, Macula 1994, d’après une expression du critique anglais William Hazlitt qui avait dit de Turner en 1816… Des images du néant, mais très ressemblantes… Gowing écrit : Turner, on le sait, répugnait à finir. Son « magma de couleurs » est l’équivalent, pour la peinture à l’huile, de ses études de couleurs à l’aquarelle… Au tout début de ses études de couleurs, il nota le passage où Lomazzo (théoricien italien de la fin du 16ème) présente la lumière comme une émanation de la Divinité… Et voilà contre Pissarro et les maître de l’impressionnisme : Turner, loin d’analyser les ombres, les réduisait à un effet, une simple absence de lumière… Avec les ’grandes œuvres de la fin’, on est plongé dans un espace, une force et une substance réels, qui interdisent tout repli vers le détachement ou la rumination esthétique (comme c’est parfois possible avec la peinture des Nymphéas, plus tardive et vide (une opinion très discutable, n’est-ce pas ?)… Encore faudrait-il s’entendre sur le sens de « réel», seule question qui vaille pour la critique….. On connaît le jugement rapporté sur Turner par Hazlitt : « Des images du néant, mais très ressemblantes »… il a saisi que ses tableaux représentent « non pas tant les objets de la nature que le médium à travers lequel ils sont vus ». Ce médium est la lumière : la couleur de Turner en est gorgée. Mais, plus profondément, le médium à travers lequel s’exerce la vision d’un peintre est ce que Turner appelle « la puissance et la practicabilité de son art ». Ce que j’appelle moi la spécificité de son ‘dire’ (en peinture). Cela méritait d’être précisé, surtout dans ce contexte où je me suis risqué à un rapprochement avec la peinture taoïste. C’est donc bien vrai : il y a un art substantiel et c’est bonheur pur que d’en découvrir l’unité.  

Turner, le Tao : le souffle, l’invisible (1)

à Pierre et François

J’étais parvenu à évoquer en une fois unique ma visite aux expositions à Paris de Soulages et de la statuaire des bouddhas du Shandong. Si je tente aujourd’hui d’évoquer Turner et le Tao, c’est un peu pour les mêmes raisons, des circonstances qui m’ont conduit, le même jour à Paris, à visiter au Grand-Palais l’exposition Turner et l’exposition sur le Tao (1). Mais il y a plus intéressant, beaucoup plus : une réflexion que je poursuis, presque malgré moi, en tout cas de façon tout à fait imprévue, sur l’excédence, et l’excès même des langages humains pour la désigner ; une réflexion également ininterrompue sur le ’repos et le mouvement’, la lumière et l’image, d’une certaine façon, une réflexion poursuivie sur le tracé noir du dessin et les couleurs de la peinture. Et je crois que le dernier Turner, celui qui est moderne au point de frôler l’abstraction, celui qui passe de l’imitation des grands anciens à l’invention prophétique du non-figuré, est assez proche de ces gnostiques taoïstes eux-mêmes si préoccupés de re-présenter une nature, et même une nature humaine, animée de souffles, dissociés et concurrents, et aussi complémentaires au point d’animer une seule vie magnifiant tout entière le Secret dans sa manifestation.

numeriser0010.1274365255.jpg Homme ou lion ? numeriser0012.1274366997.jpg Lao-Tseu sur son buffle

La notion d’excédence n’est pas à proprement parler dans le Taoïsme : ce serait plutôt une antécédence absolue mais si riche que tout en découlerait naturellement, l’être d’abord, et ses multiples hypostases, ses multiples combinaisons catégorielles, appelées souffles ici parce que nous sommes dans une philosophie de la nature. Le Tao a produit un, un a produit deux, deux a produit trois, trois a produit les dix mille êtres. Ce qui n’est donc pas sans rappeler la procession plotinienne, bien éloignée elle aussi d’une conception statique de l’être. D’autre part, de nombreux commentateurs insistent pour que deux notions dans le cas présent soient soigneusement tranchées : tout ce qui se rapporte à une mystique ou une sophiologie en recherche d’une ‘voie’, et ce qui ressortit de pratiques plus triviales, un ensemble de croyances et de pratiques qu’on qualifie plus volontiers de ‘magiques’. On accusera même la religion taoïste de ‘superstitions’, ce que j’ai pu lire avec étonnement au Grand-Palais. Quelle religion ne serait pas superstitieuse du strict point de vue de la philosophie ? La question ici serait : pourquoi une philosophie qui veut embrasser tous les aspects de la vie ne constituerait-elle pas un catalogue de recommandations, de recettes, de règles qui apparaîtront à beaucoup ‘superstitieuses’, en fait, parce qu’elles sont destinées aux non-philosophes qui les ont exigées pour conduire leurs vies dominées par la crainte et l’ignorance. Voyons plutôt ce que sont les principes, les marques distinctives de cette philosophie ‘totale’. Il est bien diffile de se faire une idée précise, comme l’entend l’intelligence occidentale, d’une philosophie qui se résume par ce ‘programme’ : « Une voie qui peut être tracée n’est pas la Voie éternelle : le Tao », ajoutant : « Un nom qui peut être prononcé n’est pas le Nom éternel ». (2)

numeriser0006.1274365145.jpg Aube de printemps       numeriser0009.1274365227.jpg L’île des Immortels 

Je crois savoir que les Chinois eux-mêmes, et depuis les premiers commentateurs, divergent sur l’interprétation à donner à de tels propos. Reste pourtant une leçon qui se dégage assez facilement si l’on n’est pas à la recherche de concepts fermés : toute implication humaine dans le cours de la vie, implication idéologique et même intellectuelle, appliquée, volontaire, morale en un mot, tout choix qui se veut à la fois défini et définitif, sont mauvais. Le sage adhère à l’action qui n’implique pas et pratique la doctrine sans paroles. C’est cette notion d’implication en tant que rigidité, obstacle aux flux et aux souffles vivants de la grande nature, et par conséquent perversion et aliénation, qui représente le mal. Néanmoins tout peut être utile à son heure et le sage peut frapper ou s’esquiver, parler ou se taire, disparaître même. Weï-wu-weï est une formule résumée qui peut se traduire par ‘agir-non-agir’ mais qui désigne bien cette liberté sans assignation, sans projet, imprévisible et donc indéfinissable. Dans ces conditions où s’opère une véritable sortie de notre univers humain d’habitudes, d’obligations et de contraintes surtout où nous nous enfermons, c’est une santé primordiale qui se révèle, autant mentale que physique. Et ce n’est pourtant pas un retrait, même si la retraite en un lieu caché est préférée du sage. C’est avant tout une disponibilité, une ouverture comme on dit aujourd’hui, et donc la plus large possibilité de manifestation offerte à cette ‘excédence’ qui est la Vie sans conditions et qui est aussi la condition primordiale de toute vie. Mais dans ce cas, l’excès est proscrit ; au contraire, c’est la ‘voie du milieu’ qui est recommandée, prudente et avertie mais en précisant toujours : sur le mode d’un non-choix, d’une non-action programmée et volontaire.

numeriser0007.1274365174.jpg numeriser0008.1274365200.jpg 

       Rassemblement d’Immortels à la fête des pêches de Xiwangmu

Magie, oui, j’y reviens, parce que toute la vie humaine qui s’inspire de tels préceptes, et non de règles proprement dites ou de commandements, parce que cette vie qui s’est reliée à des énergies universelles se manifeste humainement : par des ‘arts’ – tous les ‘arts’ y compris politique ou médecine, et art de la poésie ou de la calligraphie, ‘arts’ nourris d’inspiration suprapersonnelle – qui ont des caractéristiques encore plus étranges que les codes et les cultes de religions organisées, de sagesses humanistes, a fortiori de programmes scientistes comme ceux qui nous dirigent aujourd’hui. Par exemple, ici, astronomie et astrologie sont intimement liées sinon identiques, mais il faut avoir compris que le ‘champ’ de telle ‘expérience’ est infini, et cela parce que tout est dans ce tout sans-nom et néanmoins innombrable quant aux formes. Je dois bien limiter mon propos ici à cette question de la vérité en peinture, un sujet qui m’est cher, abondamment illustré au parcours de cette exposition. Je citerai ici Jing Hao (9ème/10ème siècle) engagé dans un dialogue avec un disciple , puis Yolaine Escande et son commentaire (2) : – Considère l’image de l’objet pour atteindre sa vérité : saisis à la fois son épanouissement floral/apparence et son germe/réalité, mais garde-toi de confondre les deux. Si tu ne comprends pas ce procédé, tu obtiendras tant bien que mal la ressemblance, mais tu ne pourras pas parvenir à la vérité dans le dessin. – Qu’est-ce que la ressemblance formelle et qu’est-ce que la vérité ? – La ressemblance formelle veut dire obtenir la forme apparente mais en laissant de côté son souffle. La vérité veut dire que le souffle aussi bien que la substance sont parfaitement rendus. En général, si le souffle est transmis dans l’apparence mais qu’il est laissé de côté dans l’image, l’image est morte. Commentaire : Dans ce passage, Jing Hao dénie l’importance de l’apparence formelle, et l’on discerne déjà la conception… d’une peinture de l’intention, c’est-à-dire rejetant la représentation formelle. Le sage insiste sur l’importance du tracé pictural, sur son esprit (le dessin) et donc, implicitement, sur la qualité de la personne qui va réaliser la peinture. Pourtant si la ressemblance formelle est opposée à la vérité, il faut passer par l’apparence/floraison pour saisir la vérité, sans oublier sa réalité/germe. Ce dernier signifie en général plein, réelIl nous aura fallu à nous quelques siècles supplémentaires pour aborder cette vraie question, qui restera éternellement ouverte : quelle réalité exposer en peinture, celle de l’essence traduite par l’intention, ou celle de l’image imprimée par la sensation et éprouvée de façon mesurée par l’intelligence, traduite enfin par le savoir-faire ?

numeriser0011.1274365284.jpg La grotte de Zhang gong

Dans un livre d’entretiens remarquable et passé quasiment inaperçu (3) Yolaine Escande et Philippe Sers confrontent les termes d’un dialogue intérieur qui ne s’est pas réellement produit mais qui n’en est pas moins la poursuite d’une même expérience de connaissance et d’expression artistique dans deux cultures pourtant si éloignées l’une de l’autre : l’orientale et l’occidentale. Je citerai un seul passage où le rappel des travaux de Kandinsky, comme les inventions surréalistes, viennent rejoindre les préoccupations chinoises. L’expérience intérieure, c’est le monde déchiffré, lu, interprété, donné à lire, donné à découvrir, à autrui… Le cheminement pictural ne conduit pas à un au-delà de l’image mais à une « insaisissable immanence » selon l’expression de Merleau-Ponty… Le critère essentiel dans l’art chinois n’est pas la « beauté » mais, comme pour Dada ou pour Kandinsky, le « naturel », qui désigne l’oeuvre accomplie dans l’absence de conscience de sa réalisation, l’oeuvre qui se produit d’elle-même lorsque le Dao (Tao) agit dans l’artiste qui devient au même moment le monde ; cette « action sans action » prolonge sa vie et lui apporte une immense félicité… Non seulement le beau n’est pas un critère, mais ce terme n’intervient jamais… le vocabulaire employé, de l’ordre du naturel, porte sur des qualités telles que la simplicité, l’aisance, l’absence de contrainte, la maladresse, la rudesse, la naïveté etc… Cela dit, les critères de l’élégance, de l’harmonie ou de la fluidité, qui se rapprochent davantage du beau, comptent également. Mais ils ne sont pas primordiaux, contrairement à la force, à l’élan vital, au dynamisme du tracé, la « résonance des souffles qui donne vie et mouvement », le terme « souffle » porte sur le dynamisme, la tension du tracé, et le terme « résonance » sur sa réalisation harmonieuse. Pas de système donc, rien de clos ni de dogmatiquement défini. La vérité est vivante, qui s’apparente à une totalité ‘repos et mouvement’ dont la nature humaine semble la plus noble et complète expansion. Philosophie mais surtout ‘art’ de vie, réalisation de sagesse et ‘grand oeuvre’ à la fois, comme l’alchimie d’une célébration cosmique.

Ainsi cette « circulation intérieure » (a), ‘homme-nature’, ‘dehors et dedans’ – et cette tablette de cérémonie (b) riche d’évocations naturelles ou allégorie poétique et magie se complètent.

numeriser0005.1274365109.jpg (a)                                         numeriser0013.1274367034.jpg (b)              

J’en viens maintenant à Turner et je ne voudrais pas que cette démarche paraisse artificielle. Turner, surtout si l’on considère l’histoire de son temps, une sociologie de son art, est d’une autre planète. Mais l’humanité est une, et la connaissance essentielle, dont l’art est un chapitre capital, unifie en traçant cette convergence qui part de questions simples se rapportant à notre condition pour aboutir au ‘sens’, non pas ‘en général’, mais ce qui réellement fait sens ! Les spécificités de chaque culture, et c’est ce qu’un authentique effort de comparaison permet de constater, illustrent un unique dessein, ou destin, d’humanité en quête d’elle-même et de ses moyens d’expression, de réalisation. Et la leçon pour moi est simple, bien qu’elle ne soit pas aisément déchiffrable. C’est que la lumière pure du sens qui manifeste essentiellement cette excédence – nous avons vu clairement l’insuffisance de la pure notion d’être – cette lumière se manifeste, s’exalte dans l’image qui l’occulte, d’un certain point de vue ; et la manifeste, la révèle d’un autre point de vue. L’image, elle occupe nos esprits, entièrement, issue d’abord de l’expérience sensible puis renforcée par le jugement et le raisonnement : elle se manifeste en figures différentes, en autant de personnes, de croyances, de cultures, vastes aires géographiques et historiques. Et il arrive aussi, ne serait-ce que parfois, qu’elle acccomplisse cette destinée de célébration, de révélation visible en dépit des différences d’expression, mais peut-être aussi grâce à ces différences. Elles peuvent fort bien illustrer, chacunes à leur manière, leur finalité de reliaison (on ne pourra pas dire simplement ‘religion’), de ressourcement au principe éternel, au stable d’où procède le mouvement, à la cause immobile. Et tous les efforts de Turner, d’abord explorateur de l’art et des façons des grands Anciens, des classiques, visent à cette découverte de lumière par la couleur et à l’expression d’un art vraiment novateur dont il est, lui le premier, créateur et prophète qui délivre du sens jusqu’alors imperçu. C’est ce que nous verrons ensemble dans quelques jours.   

(1) Les deux expositions se tiennent au Grand-Palais : Turner et ses peintres ; je m’arrêterai plus tard sur ce projet de comparaison. Le Tao, un autre chemin de l’être ; un sous-titre bien inspiré. Toutes mes illustrations sont empruntées aux catalogues de la RMN, tous deux magnifiques.

(2) Je me réfère principalement à deux livres : Le Taoïsme vivant, mysticisme et magie de John Blofeld (Albin Michel 1977) et L’art en Chine de Yolaine Escande (Hermann 2001) Quant aux traductions du Tao Te King, on en comptait deux en Français je crois il y a cinquante ans – une bonne vingtaine aujourd’hui ! Laquelle recommander, et quels commentaires ? J’ajouterai volontiers, s’il est encore trouvable, un recueil d’articles révélateurs qui fit beaucoup pour mon éducation : Le sens du Tao, Le Mail 1985

(3) Résonance intérieure de Ph. Sers et Y. Escande, Klincksieck 2003    

Juste un instant (15) : Qu’est-ce qu’un chef-d’oeuvre ?

J’aurais bien cru qu’il était trop tôt pour aborder cette question, et cru d’abord qu’elle était un piège, le mot lui- même ‘chef-d’oeuvre’ vous piège – quelle oeuvre-chef ? quelle oeuvre d’art plus haute qu’une autre, que toutes les autres ? – et cru que c’était une question devenue bien scolaire et toute enflée de ruminations académiques. De plus, voilà que je l’avoue, je suis littéralement écrasé d’émotion(s) depuis trois jours : mes visites au Grand-Palais à Paris (Turner, le Tao), ma visite samedi soir au Musée de l’école de Nancy, c’était la ‘nuit des musées’ : j’y ai revu des Daum ensorcelants, et ce dimanche-ci, ma découverte du nouveau Centre Pompidou-Metz qui pose ouvertement la question : « chefs-d’oeuvre ? ». Une longue citation de Hans Belting affichée sur un mur tente d’y répondre, mais c’est du Belting et je vais y revenir. Assommé ? Sommé de répondre, pour ma part ! Et maintenant, j’y viens vraiment, assommé par une évidence qui m’est venue – nouvel épisode en si peu d’heures – à l’écoute d’un concert télévisuel retransmis de Verbier (2009) qui me révèle une nouvelle fois la musicalité, que dis-je, l’intelligence musicale qui hante (ou anime) l’incroyable virtuosité de Martha Argerich. Mais quoi ?

Quelle évidence ? Elle m’est venue (finalement, à la fin de ces trois journées exceptionnelles) en écoutant la musique de Beethoven (le 2ème concerto de Beethoven, et pas le meilleur croit-on savoir… le premier en réalité… et le plus ‘mozartien, Seigneur !) ; en me remémorant cette parole bien connue du Maître de Bonn : « Que cette musique née du coeur aille au coeur de qui sait l’entendre » la formule étant même je crois : « du coeur au coeur »… Que signifie ce raccourci ? Et quoi à propos d’une compréhension plus neuve de ce qu’on doit entendre par chef-d’oeuvre ? Que ces deux coeurs qui se font signe, s’adressent parole (et que ce soit musique, ou peinture, je vais en parler, ou poésie, j’y reviendrai aussi) sont un seul coeur – ou des coeurs jumeaux – ou tous deux la demeure d’un seul, j’y viens, la demeure même de la déité. Un coeur ? Un Absolu ? C’est que 1/ ‘Cela’ s’éprouve, d’où le choix du ‘coeur’ (que les Anciens croyaient d’ailleurs habité par l’intelligence !) 2/ S’éprouve par deux (gémellité, ou réflexivité et j’ai voulu écrire une fois : réflection, comme en physique) et plus précisément 3/ Par passage – et je dis bien passage, pas transfusion, surtout pas assimilation ou incorporation, fusion en un seul. Il y a mouvement. La Déité, pense-t-on, et dans ce cas-là, on ‘pense’ et on fait erreur, la Déité est repos, équanimité : le temps ne l’habite pas, ni la vie – pas un battement de coeur ! Eh bien non ! Ce passage, qui franchit une di-stance et anime au moins un instant est révélation et réalisation du Seul par sa propre réitération en Deux. Quand j’en finirai d’écrire, ce sera pour proposer cette définition de l’adoration par réitération. Et c’est la mission de l’art d’opérer cette réitération, ce moment (ou mouvement) de révélation. C’est ma problématique si souvent rappelée : l’image ne cache pas la lumière, elle la révèle, elle l’exhausse. Art culte – pas étonnant qu’on espère que Pompidou-Metz attire autant de monde que la cathédrale de Metz : mais vous savez ce qu’ils viennent voir dans cette cathédrale ? Les vitraux de Chagall !

Pas une évidence habituelle, en tout cas pas au sens littéral du mot. Parce qu’il y a des images, et qu’elle n’ont aucune ressemblance, ne se prêtent à aucune comparaison. Quelle relation verriez-vous entre entre une ‘encre’ chinoise inspirée du Tao, un Turner (ou un Latour… et un Picasso !) et le fameux concerto de Beethoven ? Il n’y en a pas. Néanmoins, chacune de ces oeuvres-chef ‘révèlent’, font entendre ou voir la Parole de ce qui n’existe pas – ces fameux ‘modèles’ ou ‘idées’ qui ne meurent ni ne se manifestent, qui ne sont ni ‘objets’ ni ‘formes’, le mot prêtant à confusion – et c’est per-fection lorsque cela se pro-duit, pardonnez mes coquetteries : je crois plus facile de (mieux) comprendre avec cette orthographe qui réanime un peu ces mots par ailleurs si simples.

ou-ben-doute.1274085231.JPG Ben   duchamp-bicyclette_2.1274088679.JPG Duchamp : roue de vélo (1)

Voilà ce qu’écrit Ben sur sa petite ardoise : En 1958, j’ai le choc Duchamp, alors pour moi, la peinture est finie, tout est art. je ne pouvais plus rien jeter, une allumette était aussi belle que la Joconde… Chef -d’oeuvre ? : le mot, originellement désigne cet ouvrage d’exception que l’apprenti doit réaliser pour passer maître. Aujourd’hui, dans les manuels, il renvoie toujours à des conceptions modernes, disons à partir de la Renaissance, et toujours à la systématisation kantienne qui en thématise la singularité irréductible en termes de génie et d’inspiration. Chez Belting, dans la célèbre conférence Qu’est-ce qu’un chef-d’oeuvre ? prononcée au Musée du Louvre en 1998, ce sont bien ces références qui sont critiquées et rejetées : l’art devenu  art muséal est un art du passé et c’est dans ce contexte idéologique que s’affirme la notion de chef-d’oeuvre. Pour Belting, les avant-gardes du 20ème siècle ont même sauvegardé la notion, par leurs attaques mêmes  favorisant la promotion d’oeuvres scandaleuses comme l’a si bien réussi Duchamp. On en revient donc toujours à la notion de comparaison, le chef-d’oeuvre se montrant toujours dans l’exercice comparatif d’estimation des oeuvres sur le plan esthétique. Les musées sont d’abord de simples ‘cabinets de curiosités’, puis des donations et legs visibles en des lieux réservés, jusqu’à la création de musées au 18ème siècle ; surtout, au moment des confiscations de la Révolution française, puis lors de la restition de biens volés sous l’Empire et retournés partout en Europe dans des institutions publiques spécialisées. C’est ainsi qu’ils semblent avoir favorisé cette démarche intellectuelle : ils la commandent même et plus que jamais de nos jours. Je pars d’une tout autre considération : le chef-d’oeuvre  va se révèler comme tel dans la dualité citée plus haut, du ‘coeur à coeur’, en précisant bien que cette dualité se joue de la di(f)férence pour vivifier l’unité, l’expérience proprement dite de l’unité, et en soulignant encore une fois le mouvement d’échange, le passage, en un mot ce qu’on désigne en philosophie par un acte. J’essaie ainsi de vider le jugement kantien de toute objectivité – la notion d’universalité y tendait trop. Je m’expliquerai un peu mieux avec cette précision. C’est ce passage qui rend l’oeuvre vivante, pour moi, au moment unique bien que circonstancié de notre rencontre. Je répèterai volontiers encore ce mot de mon vocabulaire : co-naissance – et cela va devenir ‘évident’.

yves-klein.1274087443.JPG Klein  merz-merde.1274087348.JPG Merz   la-tour-st-thomas.1274087282.JPG de la Tour (1) 

Sinon les Préludes de Chopin ne sont que cette partition de papier ou ce disque, une rondelle de métal gravé appelé grossièrement un cd. Quant à la peinture, on se souvient du mot de Maurice Denis : un tableau est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. Il aurait dû dire : ‘matériellement’, ‘objectivement’ et non ‘essentiellement’. N’y voyez pas malice de ma part : croyez-vous que le St Thomas de Georges de Latour et la compression de César peuvent être désignés ‘chefs-d’oeuvre’ au même titre ? Non, je n’insinue rien : c’est ce ‘titre’ qui est en question, le ‘coeur’ de l’épreuve esthétique. Mais un épanchement bleu d’Yves Klein, et maintenant, au hasard, la plage de Martial Raysse, un pot de merde de Mario Merz, un arbre de Séraphine de Senlis, ces oeuvres si contrastées qu’on peut voir à Metz ? Allez, pensez-y ; je n’ influence pas, je ne veux pas entraîner. Dans ce domaine on ne démontre rien. J’ajoute finalement : sans moi, cet échange qui va se répéter heureusement tout en restant chaque fois unique, sans cette relation qu’on peut qualifier d’esthétique, l’oeuvre n’est pas vivante : dira-t-on qu’elle est morte ? ce n’est pas cela : elle n’existe simplement pas. Ce qui peut se dire du monde entier même. Et c’est ainsi qu’on peut dire que tout est art… (2)

seraphine-de-senlis.1274087426.JPG  Séraphine    martial-raysse-installation-on-the-beach.1274087302.JPG Raysse     cesar.1274087252.JPG César (1)

Le chef-d’oeuvre est à un moment donné la meilleure image concevable pour révéler la lumière en telle conjonction (ce tableau de peinture, ce mouvement de musique, cette ‘création’ d’un tel, à tel moment d’une culture donnée, et j’ai dit que l’art, dans ces conditions, commence à l’époque des peintures rupestres, avec les lionnes de Lascaux) : pure manifestation d’humanité, en conjonction de quoi et quoi d’autre ? Un mouvement et un repos, l’être et l’existant, tout paraître et sa figure, maintenant, ce qui exclut peut-être sa reproduction… J’ai pensé il y a quelque temps que la critique de Platon vaudrait plutôt pour la reproduction d’oeuvres d’art aujourd’hui que pour l’art lui-même, ce que voulait dire Benjamin sans doute… C’est d’ailleurs ici, dans cette conceptualisation – la conjonction en plénitude d’effet – que j’ai voulu donner son plein sens à la notion traditionnel d’éveil. Ni éveil comparable à un explosion soudaine d’attention, un sursaut, la magique invasion, irrationnelle, d’une réalité d’un autre ordre, oui, le coup de baguette magique ! L’éveil comme réalisation plutôt, accord (au sens musical du terme, ai-je dit) d’un invisible de vie quintessentielle et d’un existant donné ici maintenant. De ce point de vue, bien sûr, une allumette ‘vaut’ tout autant que la Joconde, et peut-être plus dans la surprise de cette révélation même. Victor Hugo l’avait dit d’une « charogne » et aussi Stephen Jourdain, dernièrement, de ce cendrier-là, d’une bordure de trottoir sous les pas du promeneur… Peut-être une évidence, à cet instant précis : sûrement une conquête contre l’entêtement de la logification réaliste, une délivrance hardie à l’égard de la sidération des choses.

numeriser0003.1274119719.jpg  peinture taoïste  numeriser0002.1274119684.jpg vase Gallé : aubépine (1)

(1) J’ai pris mes photos moi-même au Centre-Pompidou de Metz. Par contre, la peinture taoïste, le vase Gallé sont empruntés aux catalogues de la RMN.

(2) J’anticipe une objection : une chanson de Lady Gaga qui électrise 36 000 fans hurlant leur unanimité est-elle un chef-d’oeuvre ? Non. Machine à fric. Vulgarité. Mais qu’est-ce que la vulgarité ? Et comment la définir en fonction de ce qui est dit plus haut, les ‘modèles’, sans ‘forme’, étant inhumains somme toute ? C’est une bonne question. Dans un autre ordre d’idées, Michel Henry aimait rappeler qu’Adolf Hitler avait été élu chancelier à une très large majorité du peuple allemand. Vous voyez bien ce que je veux dire de la tragédie humaine : mais je me suis éloigné…

Trois peintres de l’excès (1) : Miquel Barceló

Publié dans Connaissance du matin le 21.11.08 sous le titre : L’affaire Barceló

Y a-t-il, y aura-t-il une affaire Barceló ? J’en doute à vrai dire, mais si j’ajoutais à mon titre, pour être plus précis : “l’art piégé par le politique”, on verrait mieux ce qui me soucie, et qui renvoie, à mon sens, à la querelle déjà évoquée de l’art contemporain (1). Voyons les faits (2): Barceló a été choisi après concours pour repeindre entièrement la coupole de la nouvelle ‘Salle des droits de l’homme et de l’alliance des civilisations’ dans l’ancien Palais de la Société des Nations à Genève, soit un dôme de 1000 m² à 16 mètres de hauteur. Cela seul représente un immense investissement de travail et de création personnels, un énorme chantier aussi, qui ont nécessité une année de préparation en atelier d’étude et plusieurs semaines de travail intensif de l’artiste, en secret, nuit et jour, et avec l’aide d’une équipe de 20 personnes ! Pour partie cadeau du gouvernement espagnol à l’ONU, le financement total se monterait à 20 millions d’euros, mais le bouclage budgétaire aurait nécessité un ‘emprunt’ de 500 000 euros à des fonds spécialement destinés à l’aide aux pays en voie de développement : ’scandale’ révélé par la presse espagnole, monté en épingle par les protestations indignées du parti de l’opposition de droite en Espagne. Barceló n’est pas responsable de ce détournement, évidemment, il n’en a sans doute pas été informé, mais ses exigences pharaoniques – des tonnes de peinture pulvérisées par un canon spécialement conçu pour projeter 1000 litres à la minute – concourent largement, croit-on, à l’excès de la dépense … s’exposant ainsi aux critiques.

3234.1273741667.jpg Au travail sous la coupole de la SDN à Genève !

Quel serait le problème de fond au juste ? L’art contemporain coûte cher. Ses extravagances sont coûteuses, notamment dans le cas des commandes publiques, quand pleine liberté est accordée à un artiste de renommée internationale. Cela va de l’architecte au scénographe. Régime de subventions, oui, mais d’autre part il y a des prix de vente que le succès pousse aussi vers des sommets vertigineux. La vente aux enchères d’un lot important d’oeuvres de Damien Hirst a rapporté dernièrement 89 millions d’euros à l’artiste. Le succès peut aussi s’apprécier autrement : celui de l’exposition d’oeuvres (sic) de Jeff Koons dans quelques salles du Palais de Versailles, qui aurait attiré 250 000 visiteurs ! Nous sommes habitués à ce registre de l’excès, qu’il faut ici associer au phénomène de mode, dans ce contexte particulier d’une société d’hyper-consommation. Vous traversez le Louvre comme un super-marché, le Louvre champion des affluences record du grand-tourisme, et vous en tirez malheureusement le même profit spirituel, avec une belle migraine. Je l’ai écrit, j’ai donné mes exemples (1), l’art contemporain est un art de la démesure et de l’excès, contre la ‘raison’ bourgeoise d’abord, la mesure scientifique, le calcul capitaliste. C’est ainsi depuis Manet et ce fut l’honneur de l’art moderne au cours de toute son histoire (cf Midal, op. cit.) et c’est curieux de constater que le Déjeuner sur l’herbe fasse toujours scandale… avec les photos si particulières de Rip Hopkins ! C’est aussi l’excès et la démesure d’un monde pris en son entier : crise des savoirs, de l’argent, des inégalités, péril des fanatismes, terrorisme à grande échelle et j’en passe. Les artistes contemporains veulent crier plus fort pour se faire entendre dans ce tohu-bohu et dans la situation actuelle, j’estime que Michel Onfray, et Jean Clair aussi, ont fait des mises au point approfondies de la question dans leurs livres et leurs articles – récemment Jean Clair, dans le Figaro, sur l’expo Jeff Koons.

image_48715558.1273649702.jpg Barceló sous la coupole de la SDN à Genève !

Revenons au cas Barceló, doublement exemplaire. Barceló sait le chaos du monde et la puissance créatrice de l’homme, eros l’emportant sur thanatos. D’un côté il a choisi de vivre loin du monde des galeries d’art et de la spéculation ; il réside le plus clair de son temps au Mali parmi une population des plus pauvres et des plus démunies du monde – et là il se livre à ses expériences plastiques les plus originales sur les couleurs, les matières. Barceló aime les couleurs éclatantes et en invente sans cesse dans ce pays écrasé de soleil, qu’il exp(l)ose d’une vie ignorée à ce jour ; il explore tous les matériaux méprisés auparavant, tous déchets minéraux ou animaux, restes d’insectes ou cadavres qu’il ranime en funèbres concerts rappelant ainsi le génie d’un Goya. Barceló figure parmi les trois grands génies de l’hispanité contemporaine, avec le cinéaste Pedro Almodóvar et le chef-cuisinier Ferran Adria ! De l’inouï avant toute choses. Economie du peu aussi : Barceló s’est essayé passionnément à la réalisation de ces stalactites qui l’obsèdent, pendant longtemps des toiles plaquées au plafond, peinture d’abord appliquée avec une éponge, qui sèche rapidement mais qui va dégouliner quelque temps d’une forme imprévisible, aléatoire. Il y a ce petit détail saugrenu : Barceló doit gagner de vitesse la gloutonnerie des termites qui dévorent le tableau en cours. Finir avant et protéger… C’est donc à Genève que Barceló allait réaliser son grand-oeuvre, en créant ce jeu de couleurs et de lumière – le panorama apparaissant différemment coloré suivant l’abord – par multiplication anarchique (mais sait-on ?) de ces stalactites (jusqu’à 1,2 m de longueur) qui pendent de cette énorme voûte. Réussite totale. Et naïveté d’artiste : Barceló croit pouvoir épater ces milliers d’hommes et de femmes, et même ces potentats et autres dictateurs démocratiquement élus qu’on invite si souvent à jouer leur comédie dans les grandes réunions internationales.

Et là j’en arrive au statut de l’art, de l’art contemporain, je dis bien : aujourd’hui. C’est un sujet, comme à mon habitude, on ne m’en veut plus, que je tire de mon côté. Je le répète clairement à cette occasion. Tout mon propos a une ultime destination qui est éthique et politique, pédagogique sans doute, mais encore faut-il savoir bien clairement pour-quoi l’on parle et l’on oeuvre. Je me suis aperçu qu’il faudrait d’abord une élucidation approfondie et convaincante de notre condition, ce qui implique la critique centrale, radicale, de toutes les vieilles croyances, religions ou philosophies, une attaque au coeur de cet égoïsme et de cette identification de la personne à la somme de ses déterminations. J’ai fait ça pendant quarante ans. Quant à la portée éthique de l’oeuvre d’art, elle est finalement admise par tous, du moins je le crois, à moins que l’on estime que toute visée éthique n’est que vue de l’esprit, figure suprême d’illusion et d’ignorance. Nous sommes tous d’accord, j’espère, quand on dit : “la poésie ne sert à rien”, la formule vaut pour l’art tout entier et c’est en réalité une sédition programmée de cet utilitarisme qui commande tout aujourd’hui. Je renvoie autant à Michel Onfray qui accorde un rôle-phare à l’art dans l’exaltation de son athéisme, qu’à Michel Henry qui privilégie l’émotion esthétique comme la plus révélatrice de cette auto-affection de la Vie que je suis en personne. Et je reviens pour finir à Barceló. L’artiste a profité des millions qui lui ont été dévolus, mane providentielle de l’état espagnol en quête d’un gros coup médiatique. L’opération a foiré et quelle est la responsabilité de Barceló ? Peut-être finalement d’accepter de l’establishment ce financement disproportionné, un argent qui a toujours l’odeur de la sueur des pauvres ; de céder aux emportements d’un égocentrisme qui caractérise trop souvent les conduites artistiques, qui trahirait dans ce cas la vocation éthique et humaniste de l’art. J’ai tracé, quant à moi, les traits d’une ‘mission de l’art’, pour parler haut : désigner, ou évoquer ce qui se donne en plus de l’expérience habituelle des formes, plus que cette expérience répétitive ne laisse voir, plus que ce qu’il paraît, et que seule l’oeuvre d’art dévoile. Et j’ai dit ‘poétique’ pour désigner une création possible même à chaque instant. Je le sais bien, nous tentons souvent de ‘manipuler’ les puissants, mais ils sont plus habiles que nous à cet exercice. Et la crise actuelle pourrait nous enseigner au moins que le mécénat d’état ou privé ne peut pas être innocent.

(1) Je renvoie à mes notes sur la querelle de l’art contemporain (17.12.09 et 18.12.09) et de la liberté à outrance (10 et 11.12.09) Concernant Barceló, il faut se reporter à son site qui comporte de très nombreuses illustrations et bien noter l’annonce ci-dessous : www.miquel.barcelo.com

(2) On peut se reporter au Monde daté du 18.11.2008

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Alain Badiou et l’obscurantisme

Dans la polémique qui continue de gronder autour de la publication du livre de Michel Onfray, je trouve dans la presse du jour (1) un article d’Alain Badiou (2), intitulé De l’obscurantisme contemporain. Le ton en est différent, le nom de Michel Onfray absent : c’est une proclamation plus générale pour défendre les grands maîtres de l’athéisme moderne, et pourfendre tous les ‘livres noirs’, toutes les formules qui ont tenté de les abattre. L’article est court et j’en cite le dernier paragraphe : dans ces lignes très didactiques, on trouvera un ton de polémique très particulier, et comme un parfum suranné qui reprendrait vigueur ici. L’avenir est derrière nous.

Nous appellerons donc « obscurantisme contemporain » toutes les formes sans exception de mise à mal et d’éradication de la puissance contenue, pour le bénéfice de l’humanité tout entière, dans Darwin, Marx et Freud. 

Sans commentaire.

(1) Le Monde daté du samedi 8 mai, page 19

(2) On consultera avec profit tout ce qui peut se lire sur Alain Badiou dans Google (Wikipedia très intéressant ; un site même : alainbadiou.fr) Alain Badiou appartient à cette catégorie de penseurs qui s’efforcent aujourd’hui de redonner vie à l’idéologie communiste.

Contestation

Une fois de plus, c’est un message lourd de critiques virulentes qui m’amène à faire la mise au point suivante. L’attaque n’est pas portée directement contre moi. C’est à travers mon intérêt pour la recherche philosophique contemporaine que le coup est porté. Ce n’est pas à moi qu’on reproche cette fois de proférer « trop de mots » : on s’en prend au style de pensée et d’écriture des auteurs cités. « Incompréhensible » Cela me rappelle ce mot de Barthes si souvent repris par les philosophes en mal d’auto-défense : ne pas comprendre, c’est se croire « d’une intelligence assez sûre pour que l’aveu d’une incompréhension mette en cause la clarté de l’auteur et non celle de son propre cerveau ». C’est une vacherie, je l’admets, et quant à moi, je m’abstiens volontairement de toute méchanceté, un ton polémique parfois, mais juste pour donner du ‘piquant’… Je ne suis pas là non plus pour défendre la cause de la philosophie : les philosophes s’en chargent bien, on le voit, et moi-même je ne me prétends pas philosophe ! Ni agrégé ni docteur… à 25 ans, j’ai quitté les études, la France, j’ai déjà raconté cela… Mais puisque j’ai été si peu clair, je dois revenir sur les thèmes de J-L Nancy abordés dans les trois articles précédents, et préciser à nouveau ma critique, si j’ose dire…

Il y a d’une part l’excès, ou l’excédence (ça, c’était chez Paul Audi, Créer)) et la « déconstruction ». L’excédence se situe au registre pré-humain ou ante-humain et l’être n’est plus le concept approprié qui y répond. Par contre, elle excède, et cet excès se déverse dans l’humain, par destination donc, humain plus qu’humain. La pensée pense-telle cette condition ? Sinon, comment l’évoquer, c’est tout le problème. C’est là que nos philosophes s’en donnent à coeur joie : on n’est pas près d’oublier, pour ceux du moins qui ont eu la patience de lire ça, les dissertations de Heidegger sur l’être de l’étant et l’étant de l’être. Moi, je n’en fais pas totalement reproche à Heidegger – il y a bien d’autre reproches à lui adresser, d’autres ‘soupçons’. Il fallait sortir de l’onto-théologie (et quels prétextes, à quels jeux de mots : on ne s’en est pas privé) ou plutôt, dans mon langage, ce que je dois principalement à Stephen Jourdain, quitter le champ de l’affirmation logique. Née elle-même de l’expérience sensible elle ne peut s’empêcher de concevoir la réalité comme un objet ou une collection d’objets ; pire : elle va jusqu’à objectiver la vérité elle-même. On sait où cela mène. Alors, oui, pour que cette ‘excédence’ soit visible, conceptuellement au moins, désignée comme telle, se livrer à une « déconstruction » de toute la tradition (cela se fait de Heidegger à Derrida), et pour Nancy, à une « déconstruction » du christianisme qui aurait été la révélation la plus fidèle, contre toute apparence, au ‘rien’ qui fonde nos existences, un ‘rien’ comme l’entendent les bouddhistes (« objet de pensée mal identifié » dit Roger-Pol Droit maintenant !) qui est bien une excédence créatrice, infiniment, et qui donne à ‘penser’ … sans fin ! Mais attention, avec la langue, l’écriture comme on les pratique, nous « bétonnons’ sans fin ; il le fallait bien un peu (ou se taire), mais nous exagérons, nous systématisons, et la prétendue ‘tradition’ est un empilement de ‘systèmes’, où nous nous livrons à des gloses extrêment acrobatiques (ici Derrida champion !) qui nous conduisent au même résultat d’un figement conceptuel, ou d’un tournoiement tout pareil à une ivresse. Une pensée sans fin : cette fois, il semble bien, une logorrhée inextinguible.

Alors, reste la question de la pensée : la pensée pense-t-elle l’excédence comme elle était censée ‘penser’ l’être de l’étant et l’étant de l’être chez Heidegger ? Et s’agit-il bien de ‘pensée’, même si Heidegger parle aussi de ‘méditation’ ce qui est, reconnaissons-le, bien différent. Je crois qu’il faut aller bien en-deçà d’une pensée – où papa Freud devenait intéressant à interroger. Mais, je crois, c’est à la fois les gnoses traditionnelles et Michel Henry aujourd’hui, qui donnent réponse, perspective de réponse à ce grave problème devenu plus existentiel à proprement parler que gnoséologique. J’ai rappelé, je n’y reviens pas, ce concept-clef, la majeure vraiment de toute la philosophie de Michel Henry : ‘auto-affection’ où c’est l’Absolu – et je dis moi pour préciser l’antécédent absolu… – qui se donne en personne, s’éprouve soi-même (et ce n’est plus le soi ‘endetté’ de J-L Nancy, l’ego…) sur la scène d’un monde. La conscience, l’ébranlement du premier faisceau de conscience, ce commencement répété, cette ‘ouverture’, cette aurore – je renvoie à mes citations de Stephen Jourdain. Il ne s’agit pas de penser et les mots pour le dire peuvent aussi bien servir que trahir. Je le dis simplement et j’espère, sans trahir. Là, nous arrivons aussi loin que peut aller l’intelligence discriminante et même là, ou plutôt ici, nous contemplons. Tous les auteurs que je cite nous aident à y parvenir. Compréhension ? Oui, si cette communauté de paroles nous aide à ‘prendre’ et puisque nous sommes en réflexivité pure à nous prendre nous-mêmes. J’ai écrit ‘prendre’, mais ce n’est pas une saisie, encore moins une saisie objective. Stephen Jourdain avait écrit : « l’idée se ». Une voie d’amour ne s’oppose pas à une voie de connaissance comme l’avait si bien montré Georges Vallin. Sans parallèle, elles se rejoignent pourtant : « comprendre », ceci exige autant amour qu’intelligence. Tous le savent, sur la voie.

J’en profiterai naturellement pour rappeler mon propos, avoué depuis le début, répété à petites touches…. J’inscris, volontairement, la simple possibilité de cette découverte dans l’histoire, l’inspection la plus large comme on peut la faire aujourd’hui, de la pensée, d’autres expériences aussi, esthétiques en particulier. C’est seulement aujourd’hui que cette découverte peut se faire : mais depuis l’aube des temps sans doute… quelques hommes… l’exception ! Parce qu’une curiosité, une patience, une sincérité, une application de bonne foi y suffisent. Et pourquoi ne suffiraient-elles pas pour découvrir « ce que je suis » ? Et je simplifie : concernant les thèses des auteurs précédemment cités, je choisis mes citations dans le but de simplifier, plutôt de clarifier le propos, de le rendre plus accessible. Je prétends que cela peut et doit se faire. Mais dans la philosophie contemporaine, une fois extraits les quelques enseignements qui peuvent faire sens (et sans rien de bien nouveau d’ailleurs !) il reste beaucoup de papier à jeter. On est en droit de se dire amèrement : « comment, rien à dire et tant de talent pour le dire  » ! Et j’inclus dans l’exposé mon propos plus personnel, ‘explicatif’, mais pas trop, en tout cas ce qui vise authentiquement une connaissance… Il s’agit ici que chacun, à son tour, prenant relais, fasse la découverte, accomplisse le geste ultime de ce qu’on appelle un peu à la légère ‘éveil’ quand il s’agit de ‘réalisation’ et je dirais ici, l’image vient naturellement en cette saison : floraison. D’ailleurs Nisargadatta lui-même disait : « l’éveil est la floraison de la compréhension ». Vous n’avez pas lu Nisargadatta ? Lisez donc Je Suis (Deux-Océans)… Vous n’avez pas le temps ? Vous craignez que ce soit trop difficile : « lisez-moi ! » Une proposition qui m’a valu des horions, je ne vous dis pas !!! Mais voilà ma dernière remarque : si vous avez la ‘question’, un peu de culture favorisera cette éclosion, et vraiment je crois cette culture nécessaire. Si vous n’avez pas la question, la culture fera de vous, au mieux, un universitaire envié, opulent (dans la querelle autour d’Onfray, on parle beaucoup d’argent en ce moment !) et si vous n’avez ni la question ni la culture, vous avez la pêche à la ligne, la société protectrice des animaux ou ses innombrables équivalents. C’est d’ailleurs très bien.

Mais contre la liberté d’indifférence, tel choix, l’incuriosité crasse, cette paralysie, cet aveuglement, cette tare – je ne peux rien, et je ne m’en soucie pas. Dormez petits enfants. Mais gardez-vous de la polémique, d’un certain ton de polémique ! S’en prendre à moi personnellement, ou au travers de mes choix pédagogiques, appelons-les ainsi pour simplifier sur le moment, faire injure à mon idéal et à tout mon travail, épargnez-moi ça. Maintenant dois-je aussi comprendre que je ne suis pas crédible, car c’est bien le message que je reçois si souvent… Non, ce n’est pas mon dernier constat, et ce n’est pas mon souci non plus. Le problème-là appartient à celui qui formule cette pensée, même inconsciente : en réalité ‘il’ estime qu’il ne peut pas, et orgueilleusement, d’une manière totalement infantile, il se dit : « Non, je veux pas ! »  Eh bien, celui qui ne veut pas, je lui laisse la responsabilité de cette attitude de refus. Je sais aussi que chacun avance à son pas, et c’est bien une providence comme telle qui guide, imprévisiblement. « Tout est un jeu que la Déité se donne. » Il ‘me’ revient, je veux dire ‘à chacun’, de jouer avec un peu moins de cruauté.

L’adoration, l’adresse (J-L Nancy) – 2

Je poursuis : Précisons ce que veut dire l’opération de « déconstruction ». Déconstruire appartient désormais à une tradition, notre tradition… si l’on reprend en vue son origine dans le texte de Sein und Zeit (Être et Temps de Heidegger) où le mot apparaît… elle est le dernier état de la tradition – son dernier état en tant que retransmission, à nous et par nous, de toute la tradition afin de la remettre en jeu en totalité. Remettre en jeu la tradition selon la déconstruction… ne signifie ni détruire pour refonder, ni perpétuer… Déconstruire signifie remonter, désassembler, donner du jeu à l’assemblage pour laisser jouer entre les pièces de cet assemblage une possibilité d’où il procède mais que, en tant qu’assemblage, il recouvre… Concernant le christianisme, la question est de savoir si nous pouvons, en nous retournant sur notre provenance chrétienne, désigner du sein du christianisme une provenance du christianisme plus profonde que le christianisme lui-même, une provenance qui pourrait faire surgir une autre ressource… Une découverte se produit effectivement en considérant l’histoire même du christianisme : d’après J-L Nancy, christianime juif, puis grec, puis romain (l’institutionnalisation constantinienne), c’est que l’identité est d’entrée de jeu une constitution par auto-dépassement : la Loi ancienne dans la Loi nouvelle, le logos dans le Verbe, la civitas dans la civitas Dei, etc… C’est à ce point vrai que rien n’est révélé. Ses propres désarticulations, et d’autres auraient pu être citées, je pense à la Réforme, révèlent plutôt du christianisme un sens qui n’ordonne et qui n’agit plus rien, ou plus rien que lui-même ; le sens valant absolument pour soi, le sens pur, c’est-à-dire la fin révélée pour soi, indéfiniment et définitivement… Qu’est-ce que le christianisme ? C’est l’ Evangile. Qu’est-ce que l’Evangile ? C’est ce qui s’annonce, et ce ne sont pas des textes. Qu’est-ce qui s’annonce ? Rien. Mieux vaudrait préciser, cela se lit quelques lignes plus haut : une fin infinie, cette incompréhensible apocalypse !

En examinant les ‘catégories’ chrétiennes, J-L Nancy va s’attacher à l’examen détaillé de deux d’entre elles : la foi, dont il dit qu’elle est au fond adhésion à soi d’une visée sans autre – je dirai dans un langage phénoménologique, l’adhésion à soi sans corrélat d’objet ou sans autre remplissement de sens que la visée elle-même ; et le péché dont il  découvre qu’il n’est plus une faute comme celle à laquelle on a cru, où l’on s’est englué des générations durant – et ce serait même la notion de felix culpa qui se ferait le mieux comprendre comme dessin de salut – mais plutôt le rachat. La vérité de notre condition pécheresse ne conduit finalement pas à l’expiation d’une faute, mais au rachat ; au rachat de celui qui s’est soumis à l’esclavage (on rachète un esclave) de la tentation… La tentation est essentiellement la tentation de soi, elle est le soi comme tentation, comme tentateur, comme tentateur de soi… Le salut ne peut venir du soi lui-même mais de son ouverture. Le salut vient au soi comme son ouverture et, comme tel, il lui vient comme la grâce de son Créateur. Or, que fait Dieu par le salut ? Par le salut, Dieu remet à l’homme la dette dont ce dernier s’est chargé avec le péché, dette qui n’est autre que la dette du soi lui-même. Ce que l’homme s’est approprié et dont il est débiteur vis-à-vis de Dieu, c’est ce soi qu’il a retourné sur lui-même. Cela doit être remis à Dieu et non à soi. L’intercesseur, c’est l’annonce, non le Fils en tant que personne, mais plutôt, « en tant qu’image invisible du Dieu invisible », l’annonce ou l’adresse du Fils à destination de l’homme. C’est dans cette annonce… dans cet appel que la vision se fait. Or, ce qui est ainsi interpellé est la personne même : la vie du Dieu-vivant est proprement auto-affection, elle présente la personne à elle-même dans la dimension infinie d’elle-même à elle-même.

C’est ainsi qu’on en revient à la source même de tout ce qui a été dit, à la fois sur l’excédence, et le sens. Le Dieu-vivant est donc celui qui s’expose comme vie de l’appropriation-dépropriation portant au-delà d’elle même. Tout nous ramène ainsi, à nouveau, à l’ouverture en tant que structure même du sens. C’est l’Ouvert comme tel … qui, par le Dieu-vivant se révèle au coeur du christianisme… L’Ouvert (ou le « libre » comme le nommait aussi Hölderlin) est essentiellement ambigu… Dans son absoluité, il ouvre sur lui-même et il n’ouvre que sur lui-même, infiniment.. Mais, ainsi, la question est posée : qu’est-ce qu’une ouverture qui ne s’abîmerait pas dans sa propre béance ? Qu’est-ce qu’un sens infini qui pourtant fait du sens, une vérité vide qui a pourtant le poids de la vérité ? Comment tracer à nouveaux frais une ouverture délimitée, une figure, donc, qui pourtant ne soit pas une captation figurative du sens (qui ne soit pas Dieu) ?

Il s’agirait de penser la limite… le tracé singulier qui « boucle » exactement une existence, mais qui la boucle selon le graphe compliqué d’une ouverture, ne revenant pas sur soi – « soi » étant ce non-retour même… Pour cela, il ne nous reste ni culte, ni prière, mais l’exercice strict et sévère, sobre et pourtant aussi joyeux, de ce qu’on nomme la pensée… Pour conclure provisoirement…

Si j’ai voulu citer tous ces textes d’une lecture si difficile, c’est bien parce qu’ils pointent eux aussi cette connaissance qui est la révélation du premier christianisme, connaissance qui anime toutes les gnoses, chrétiennes et non chrétiennes – rien d’étonnant à ce que J-L Nancy cite le bouddhisme qui se frotte aux mêmes difficultés de la ‘définition’ d’une personne – connaissance qu’on doit mieux désigner comme une co-naissance. Je renvoie ici à Maître Eckhart. Ce clin d’oeil du désignant (le dieu…) qui ne s’affale pas dans l’étantité d’un être, qui surgit fortuitement (mais de rien, comme rien, c’est toute la question ?) s’adresse à une personne, cette figure sans définition, et pourquoi ne pas dire carrément un masque, qui est le battement du sens. Peut-on éprouver ce rapport à soi aussi vif que l’éclair, cette création qui échappe à la durée, qui ‘signifie’, oui, maintenant, que ‘rien’ n’est dans le temple du temps, aucune idole, aucun concept, aucune image à jamais imprimée ? Persona, masque, et je veux rappeler Stephen Jourdain qui compare la création à un jeu de masques (comment évoquer ‘idées’ ou ‘modèles’ ?) dans L’Illumination sauvage. Le ‘passage’ est une clef de l’Apocryphe (« Soyez passant » logion 42) comme la dissémination si chère à Derrida (cette cruche qui se vide inopinément, au logion 97, portée par une femme qui ne savait pas et ne put s’en affliger quand elle la trouva vide !) qui correspond clairement à la première création où pas même une différence (pas de scission ontologique sinon une différance) ne sépare le Père du Fils ; ceci chez Maître Eckhart (où le Père et le Fils sont un… les ouvriers de la même oeuvre) comme Stephen Jourdain qui appelle ‘moi’ la créature exempte de tout pouvoir créateur, je l’ai tant dit… C’est qu’il y a bien de l’autre, mais à distance, sans séparation. La création est un jeu que la Déité se donne dit Silesius. Comprendre cela. En être bouleversé, d’abord…

Il serait trop long, et bien hasardeux, de faire des rapprochements précis avec Michel Henry et son système de concepts tellement élaboré. Mais il y a bien auto-affection ; presque le dernier mot chez J-L Nancy lorsqu’il veut échapper à la définition (c’est tout le thème de sa ‘déclosion’, de la ‘destruction’ qui nous fait sortir des vieux systèmes de représentation : n’oublions pas que la re-présentation fixe le second dans une réalité telle qu’elle nous happe en ses catégories !) – et – ‘le’ maître-mot chez Michel Henry, que je veux préciser par ces deux citations. Dans ses EntretiensLa vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être lui-même. Et celle-ci, que j’ai répétée plusieurs fois, qu’on trouve dans C’est moi la Vérité : Lillusion en laquelle, exerçant son pouvoir et se prenant pour la source de celui-ci, pour le fondement de son être, lego croit apercevoir sa condition véritable, consiste justement dans loubli de celle-ci et dans sa falsification. Loubli : celui de la Vie qui en son ipséïté le donne à lui-même et du même coup lui donne tous ses pouvoirs et capacités – loubli de sa condition de Fils. La falsification : faire de la donation à soi de lego et tous ses pouvoirs lœuvre de lego lui-même. Dans lillusion transcendantale, lego vit lhyper-pouvoir de la Vie – lauto-génération en tant que lauto-donation – comme le sien propre, transforme le second dans le premier… Cette illusion nest pas totalement illusoire Le don par lequel la Vie se donnant à soi donne lego à lui-même, ce don en est un. Donné à soi, lego est réellement en possession de lui-même et de chacun de ses pouvoirs, en mesure de les exercer : il est réellement libre. En faisant de lui un vivant, la Vie nen a pas fait un pseudo-vivant. Ma responsabilité, de ce point du vue, consiste bien en un ‘affranchissement’ (de cet esclavage dont parle J-L Nancy) de la conception erronée d’un moi-monde, en insistant peut-être davantage sur la caractéristique ‘moi’ (J-L Nancy ne le fait pas, pourquoi ?), moi qui suis au coeur de l’opération : qui moi ? L’élucidation est chez Jean Scot Erigène, je l’ai déjà cité : ‘moi’ comme ‘créateur créé’ – il n’y a pas qu’un seul christianisme.

Voici donc la question de fond, avec cette ambivalence de la réponse ‘orientale’ et ‘occidentale’ : comment dire le Seul et le di(f)férent, et j’adopte volontairement cette orthographe pour désigner cette di-stance qui n’est pas coupure ontologique, ou l’Un-en-Deux  puisqu’il faut bien avouer qu’il (se) ‘passe’ quelque chose, fût-ce ‘éclair’ ou ‘clin’ si fugace et pourtant matriciel puisqu’ici tout arrive réellement. L’autre question aussi, je ne voudrais pas l’oublier : s’agit-il bien de ‘pensée’ ? Et le christianisme ‘pense-t-il’ ? Ce n’est pas le christianisme, je crois, qui porte cette vérité, et quel christianisme, je viens de poser la question… J’insiste un peu plus : le thème de l’incarnation est à peine  effleuré chez J-L Nancy, traité plus en profondeur chez M. Henry, mais sans prêter à aucune comparaison avec le dogme chrétien soigneusement codifié ; pas plus que celui de la résurrection que j’ai traduit moi-même comme passage (cf mon article sur la Mystique de Pâques du 11.04 2009). Faut-il donc tant insister sur une vérité transhistorique du ‘christianisme’ ? Henry Corbin s’est essayé à une métahistoire – et c’est un tout autre récit, et nos philosophes ne craignent pourtant pas d’abuser du ‘tout-autre’… Leur témoignage est-il inachevé, inabouti, prudent ? Il y aurait là presque de la vulgarité. Quand J-L Nancy se moque d’une antécédence imaginaire du christianisme, d’une autre référence de parole (avant Paul, Augustin, Irénée ?)  – il parle d’un bon christianisme primitif, d’un « rousseauisme du christianisme » – je reste dubitatif.  Il y a de la légèreté à se moquer ainsi. Mais la philosophie, je constate, avec ses outils propres, aura tenté cette ‘éclaircie’ et je n’en attendais pas moins d’elle.

L’adoration, l’adresse (J-L Nancy)

Mes précédentes citations de J-L Nancy étaient empruntées à L’Adoration (Galilée 2010). L’adresse, je la trouve déjà dans La Déclosion (Galilée 2005) tout au long d’un commentaire de la parole, du mot plutôt de Heidegger (Winck) et de son exégèse derridéenne par un autre concept surprenant : la différance. De la fortuité déjà évoquée, nous examinerons la notion de passage qui n’est plus ici dimension de temps ou d’évènementialité mais bien le pas du dieu, celui de Heidegger, qui avait d’abord été invoqué par Hölderlin. Dans un chantier qui porte le titre générique de Déconstruction du christianisme, on peut se demander ce que tout cela signifie ; un retour, une nouvelle fois, aux travaux de Michel Henry finira bien par nous éclairer, peut-être. Mais voyons bien Heidegger : Le dernier dieu, il trouve son déploiement essentiel dans le signe (im Winck), l’accès et l’absence d’arrivée, aussi bien que la fuite des dieux passés et leur secrète métamorphose. Le dernier dieu, on le devine, qui n’est ni celui d’une histoire, ni d’une énumération, ni surtout d’une apocalypse. Mais dans quel rapport à nous – les citations précédentes montraient l’importance du rapport où se délivre du sens – et aux dieux passés, en quelle ‘métamorphose’ ?

J-L Nancy nous fournit en note un avertissement sur l’emploi du mot chez Heidegger : l’usage du mot « Winck » dans l’ensemble de l’oeuvre de Heidegger mériterait une étude particulière… Que ce soit dans le commentaire de Parménide ou dans celui de Hölderlin, que ce soit en le reprenant à Rilke ou bien à d’autres occasions, Heidegger a fait un appel répété à ce terme. Puis il laisse la parole à Derrida (dans La voix et le phénomène) : « Dès lors qu’on admet cette continuité du maintenant et du non-maintenant, de la perception et de la non-perception dans la non-originalité commune à l’impression originaire et à la rétention, on accueille l’autre dans l’identité à soi de l’Augenblick (l’instant d’un clin d’oeil !) : la non-présence et l’inévidence dans le clin d’oeil de l’instant. Il y a une durée du clin d’oeil, et elle ferme l’oeil. Cette altérité est même la condition de la présence… » Simple signe oui (Winck) mais comme un ‘clin d’oeil’, ou ‘passage’ comme nous l’avons vu, fortuite irruption d’un sens, d’une signification jusqu’alors inconnue ; ce que J-L Nancy en arrive à commenter de cette façon : comme on s’en aperçoit, ce n’est pas n’importe quel passage. Il s’agit ici de la structure et du mouvement, du mouvement – le clin – comme stucture de cette différance dont le motif ou le mobile est en train de faire passer Derrida à ce qui l’aura toujours mobilisé : à l’absentement de la présence au coeur de son présent et de sa présentation, et, de manière corrélative, à l’écartement du signe au coeur du rapport à soi, puis à l’évidement d’un passage insignifiant au coeur ou à la jointure du signe. Le clin d’oeil donne la structure de la différance, et, plus que la structure, il en donne l’excès ou le défaut de signification (« ni un mot ni un concept » dira plus tard Derrida) et il en fait briller l’éclat d’éclipse.

Personne ne joue ici : c’est même un grand moment de philosophie qui se joue… Avec le Wink et le a, avec le a qui winkt, la phénoménologie va au bout de son renversement : non seulement l’apparaître y devient celui de l’inapparent – ce qui était déjà accompli – mais toute la problématique de l'(in)apparaître laisse le pas à une dynamique du passage… La question n’est plus d’être ou de paraître, et elle n’est plus question : survient une affirmation du passage, c’est à dire du passant. Non pas l’être et l’étant, mais l’étant et le passant. Éclipse de l’être ou éclipse de la notion même d’être, métaphore astronomique ou coup d’état ontologique ? C’est le mouvement, et le mouvement comme passeur de sens qui semble privilégié : le Wink étire et courbe la ponctualité de l’identique et l’évidence patente de la vérité. La complicité du clin d’oeil, de la différance et du Wink se joue dans ce clinamen il est précisé quelques lignes plus loin : ce clinamen du sens sans lequel il n’y aurait pas de langues, mais seulement des caractéristiques… un monde de sens dont il signale la vérité insensée – dans ce battement et dans ce biais dynamique au milieu de la chute verticale du sens retombant infiniment sur soi… La différance n’est pas un concept parce qu’elle ne signifie pas mais fait signe, parce qu’elle est, ou plutôt fait un geste. Et parce qu’elle fait au lieu d’être, son geste est le geste d’un passant. Non, ne sommes plus en onto-théologie, nous ne sommes pas non plus en onto-chronologie : dans ce battement, nous nous sommes affranchis des tyrannies de l’être et du temps, nous avons rejoint l’inconnu qui fait signe tout en se cachant. Personne ne s’étonnera de mes prochains articles sur Bacon dont la peinture ‘bougée’ souffre en un clin d’oeil !

En dénonçant le sens du signe qu’ils ne sont pas, mais qu’ils font, en retirant la vérité d’un présent au profit d’un prae(s)ens qui excède l’être, d’une pré-sence toujours saisie d’un battement qui l’écarte de soi, le Wink et la différance s’engagent dans une sorte de co-désignation ou de copropriation de cela qui, en excès du sens, doit signaler cette excédence même. Ce que le passant désigne n’est rien qui se situe au-delà de l’être ni, par conséquent, de l’étant dont l’être n’est que l’être. Ce n’est pas le sens de l’autre ni d’un autre, mais c’est l’autre du sens et un autre sens, un toujours autre sens qui (se) recommence librement – si la liberté consiste dans le commencement, et non dans l’achèvement… l’accès survient et se retire. Il survient en passant, en se retirant. Tel est le passage… Mais ce passage ne peut pas non plus être le passage du dieu. Si le dieu winkt et n’est pas, s’il n’est même pas le non-être de l’être, ou son retrait, puisqu’il n’y a rien de tel à « être », c’est qu’il fait seulement signe vers, de et à distance de cela – qu’il n’y a rien de tel… Le dieu n’est donc pas le désigné, mais seulement le désignant, le faisant-signe… Le « dernier dieu »… n’est pas à comprendre au sens du dernier d’une série… Il est dernier au sens d’extrême, et cette extrêmité, en tant qu’extrêmité du divin, délivre le divin de lui-même dans le double sens de l’expression : le libère du théologique et le dégage dans son geste propre. Ce que, sans doute, il faut entendre, c’est que le dieu est geste : non pas être ni étant, mais geste en direction de l’inappropriable être de l’étant… Tout se passe entre… entre les forces, entre son pied et la terre, entre son corps lancé en avant, déséquilibré, et ce qui le retient…

Un dieu qui passe est un passant qui n’est pas nous, mais qui n’est pas non plus « un autre », au sens d’un autre sujet ou d’un autre étant, ni l’Autre de tout étant et/ou de toute mêmeté. Mais un autre que l’autre-du-même ou bien que ce qu’on pourrait nommer « l’autre-le-même » ou encore le Mêmautre… un autre qui n’est que son pas… Il n’arrive pas, il passe… passage d’un dieu identique à son retrait… Pour donner un éclat particulier et encore plus fort à sa démonstration, J-L Nancy va encore citer deux prophètes des plus révérés de la poésie française : « Passant considérable » selon le mot de Mallarmé, Rimbaud écrit : « Elle est retrouvée, / Quoi ? l’éternité. / C’est la mer allée / Avec le soleil. » 

On voit bien par ces dernières citations que si l’onto-théologie a pris fin, la philosophie peut prendre fin à son tour, confiant à d’autres le soin de ‘le’ dire : mais s’il n’y a rien à dire, que l’image qui désigne, qui pointe en direction de cette vérité inaccessible parce que trop proche, insaisissable comme l’éclair ?  Avec le ‘passage’, le ‘commencement’, cette liberté qui ne se saisit de rien pour n’être saisie par rien – rien étant l’objet, on l’aura bien compris, la réification, l’objet ou son concept – je suis en pays de connaissance, inopinément, par effraction même, dans le discours inentendu de Stephen Jourdain ou celui, soigneusement occulté, de l’Apocryphe de Nag-Hammadi. Et en quelle région, en quels confins où se dessineraient les pertinences imperçues du christianisme de Michel Henry – à moins que celles-ci, comme philosophie de la Vie, n’invalident celles-là comme philosophie de l’être converti au néant par différance. Où l’attache ou la rupture ? Voir d’abord cette déclosion, cette déconstruction du christianisme proposée par J-L Nancy, en comprenant, pour commencer, comme les deux mots s’expliquent mutuellement.

Cette fois encore, le chemin se révèle un peu plus long, et l’explication… Je marquerai une pause donc et je donne rendez-vous à mes amis lecteurs demain matin. Promis. 

L’excédence, l’adoration (J-L Nancy)

J’ai du mal à me sortir de mon ‘Freud’ : des questions qui ne sont pas près de refroidir. Et voilà qu’un lecteur me rappelle crûment que Michel Henry avait simplement conclu : « L’inconscient (freudien) n’existe pas du tout ! » C’est si évident et si bien connu que je n’ai pas voulu m’y risquer : un philosophe digne de ce nom ne va jamais confondre inconscient et ignoré – car nous ne sommes jamais victimes que de ce que nous ignorons, à commencer par nous-mêmes, toute la philosophie (en) est là !  Précisons en langue freudienne : ignoré et refoulé… L’autre critique est encore plus banale : on me rappelle que le freudisme se résume à ce constat désespérant,  » la névrose, c’est l’homme ! » Par conséquent, Michel Onfray qui défend un ‘spiritualisme’ athée, comme on dit aujourd’hui (mais là nous sommes plutôt du côté de Comte-Sponville, et j’y vois moi un humanisme), ne peut que l’attaquer véhémentement : mal vu ça au temps du ‘politiquement correct’ ! Bien évident encore ! Mais je m’en tiens à mes observations plus nuancées et je vais donc revenir à cette notion d’excédence. Là nous sommes dans le sujet, deux fois manière de le dire !!!

C’est une notion qui apparaît beaucoup dans les deux livres où Jean-Luc Nancy s’applique à une « déconstruction du christianisme » : d’abord La déclosion, publié en 2005 (éditions Galilée), et tout récemment L’adoration (toujours Galilée). Je serai bien obligé d’aborder cette notion de déconstruction, mais d’abord, sans m’éloigner de ce qui a déjà été dit de l’excédence par Paul Audi dans son livre intitulé Créer. Par contre je ne toucherai pas aujourd’hui à la question du christianisme : les thèses de Michel Henry sont trop éloignées de celles de J-L Nancy et il n’y a pas de comparaison possible, sinon indirectement en traitant d’abord de cette question de l’excès !  Une brève rencontre, en 1996, à l’issue d’une conférence, avait scellé leur désaccord au sujet du ‘christianisme’. En concluant, dans un article suivant, je ferai retour à ces auteurs en tâchant d’exprimer ma propre pensée. Si tenté qu’on puisse, je l’avoue de suite, voir le christianisme comme une philosophie constituante, une ‘pensée’ comme le prétend J-L Nancy, elle-même inscrite dans une histoire qui s’achèverait aujourd’hui mais dont les nervures pourraient encore s’irriguer d’une sève nouvelle. Quel christianisme ? Quoi d’autre que ce que tout le monde sait bien : d’une part un corpus de croyances, autant d’ignorance, d’obscurantisme, de superstition même et de fanatisme, et d’autre part, une théologie, voire une ‘philosophie chrétienne’ extrêmement élaborée mais qui doit tout à ses racines grecques ( et bien peu, quand on y regarde d’assez près, à ses origines juives) – et cet incroyable compromis politique à l’origine de son triomphe : le constantinisme, l’alliance avec le ‘prince’, fût-elle jalonnée de hauts et de bas ! Par contre une autre lecture de l’évangile de Jean, à partir d’une lecture vraiment ‘imaginante’ de l’Apocryphe de Thomas, et c’est tout un à-venir qui se délivre, et un encore à-dire, cette addiction que J-L Nancy apparente si volontiers à l’adoration ! 

L’excédence n’est pas éprouvée comme telle et la conscience commune l’ignore. Croyons-nous. Car il est une qualité d’éveil d’après J-L Nancy, non pas cet éveil ‘oriental’ si prisé aujourd’hui, un caractère naturel et commun de l’esprit, qui va favoriser l’irruption de cette excédence comme telle, ouverture autorisant l’excès, le débordement. (…) l’esprit qui s’éveille est l’esprit lui-même, tout simplement. Il n’est qu’éveil toujours recommencé… l’esprit ou la vie ? – c’est l’inégalité à soi de l’éveil qui ouvre à l’incommensurable… Mais cet éveil est intermittent, il n’est pas continuité mais inégalité, grâce à laquelle l’ouverture vient déchirer le ‘commun’ précédemment évoqué, pour la manifestation de cet excès. Le ‘commun’ heureusement est langage par où tout se donne en échange, la simple ‘adresse’ qui déchire l’horizon des masses, une unanimité  qui serait muette, dénuée de toute réalité, inconcevable… Par conséquent : le langage… c’est de lui et vers lui … que tout (se) passe.  « Lui » ou « ça » ou « rien » : la chose même qui n’est aucune chose mais ceci qu’il y a quelques choses, et un monde, ou des mondes, et nous, nous tous, tous les existants… l’avers même du réel, le réel tourné en tant que tel vers nous, ouvert à nous et à l’ouverture duquel nous nous adressons. C’est là ce qu’on nomme « adoration » : parole adressée à ce que cette parole sait sans accès… L’adoration désignerait un rapport à une présence… non une présence au sens courant du mot… la présence, non de quelque chose mais de l’ouverture, de la déhiscence, de la brèche ou de l’échappée de « l’ici » même. L’adoration sera cette parole issue de la déchirure à la fois survenue dans le commun, et communiquée par ‘excès’, celui-ci comme l’immanence même d’une excédence.

Tout l’horizon des existants, et de toute connaissance même en est modifié (…) Le monde n’a ni parties, ni éléments, ni dimensions : le monde est l’exposition de ce qui existe à la touche du sens qui s’ouvre en lui l’infini d’un « dehors » (…) Le sens du monde n’est rien de garanti, ni de perdu d’avance : il se joue tout entier dans le commun renvoi qui nous est en quelque sorte proposé. Il n’est pas « sens » en ce qu’il prendrait références, axiomes, ou sémiologies hors du monde. Il se joue en ce que les existants – les parlants et les autres – y font circuler la possibilité d’une ouverture, d’une respiration, d’une adresse qui est proprement l’être-monde du monde. Horizon tout autre et tout autre humanisme : cette parole l’exige, prix à payer pour accéder au sens. Ce n’est pas plus d’humanisme ni plus de démocratie qu’il nous faut d’abord : c’est de commencer par remettre en jeu et en chantier toute la pensée de « l’homme »… de ce qui, au premier abord, distingue les hommes : l’usage du langage… La parole ouvre dans le vivant – dans un vivant, mais pour le monde entier – une altérité à laquelle il ne s’agit pas dêtre « relié » mais ouvert. Cette altérité n’est pas à nommer : elle s’indique en excès sur tout nom. Elle n’est pas à joindre : elle forme la jointure et la jonction de nos paroles, la possibilité infinie du sens. Ce sens ouvrant à l’infini mais dans une dimension jamais perçue auparavant, une remise à l’endroit, un avers nouveau, comme on a pu croire jadis à un ‘nouveau monde’… L’infini dans le fini. La finitude en tant qu’ouverture à l’infini : rien d’autre n’est en jeu… le fait même de l’existence nie qu’elle soit « finie » au sens où elle manquerait d’une extension au-delà d’elle-même… Ici et maintenant, entre naissance et mort, chaque fois un absolu s’accomplit.

Il n’y a pas de sens du sens : ce n’est pas, tous comptes faits, une proposition négative. C’est l’affirmation même du sens … l’affirmation selon laquelle les existants du monde, en renvoyant les uns aux autres, ouvrent sur l’inépuisable jeu de leurs renvois… La véritable immortalité – ou éternité – qui est nôtre est précisément donnée par le monde en tant que lieu du renvoi mutuel infini… L’adoration parle de cet infini qui lui parle… louange du sens infini… Sans doute ne faut-il pas thématiser l’adoration… Cette pratique porte un nom inattendu : la pensée. La pensée ne se confond ni avec l’activité intellectuelle… ni avec une activité individuelle… La pensée est un mouvement des corps… Par tous ses accès sensibles… le corps suscite la pensée qui forme l’accès supplémentaire : celui qui ouvre tous les sens à l’infini… Leur diversité… se maintient dans l’infini et maintient aussi l’infini lui-même ouvert, inépuisable, surexcédent… Excédence sur tout tout ce qui est donné, mais encore excédence sur soi-même : excédence du don en amont du donné. Don de ceci : qu’il y ait quelques choses, les choses, tous les étants – mais non pas « quelque chose plutôt que rien » car rien est ce qu’il y a au lieu du don.

Cet excès qui s’offre par la fortuité d’une déchirure est lié au rien, non point celui de la tradition, un pur concept, mais un rien qui se donne en ‘réalité’. On pourrait montrer ici comment cette réalisation de rien ne propose pas autre chose qu’une glose de la « création ex nihilo »… ex ne signifie pas « à partir de » (mais) un écart, une rupture fortuite du néant… Il survient… cet écart ouvre le monde… ‘Ex nihilo’ est chaque configuration de cristal, chaque circonvolution de système nerveux, chaque rythme physiologique, chaque combinaisosn de pensée, de machine… Il se produit un écart, une rupture de ce qui aurait pu rester dans l’inhérence d’une identité close… La rupture ouvre l’identité par la différence et le dedans par le dehors. Mais en elle-même elle n’est rien, rien que l’écart, l’ouverture… ouverture risquée, aventureuse autant que fortuite, dangereuse autant que précieuse.

Dans la lueur de cet éclair, l’adoration s’adresse à elle. L’adoration consiste à se tenir au rien – ni raison, ni origine – de l’ouverture. Elle est cette tenue même… L’adoration est rapport à l’excès sur les fins et sur les raisons, rapport à l’existence comme cet excès même… tension sans intention : le fortuit comme fortune, la contingence de l’écart ouvert dans rien et faisant monde sans projet, sans destination, avec quelle force d’envoi ! Du cristal à la logique, il y a ordonnance et organisation dont nul dessein ne rend compte mais que sa tension elle-même – cristalline, organique, vivante, pensante – tend à notre attention : non pour la résoudre, mais pour venir à sa rencontre, pour l’éprouver. C’est ce qu’on appelle « pensée ». Ni activité intellectuelle, ni surgie d’une intention. L’adoration ne voudrait rien dire d’autre que cela : l’attention au bougé du sens, à la possibilité d’une adresse inédite, ni philosophique, ni religieuse, ni théorique, ni pratique, ni politique, ni amoureuse – mais attentive.

J-L Nancy prend beaucoup de soin à réveiller la parole appartenue aux religions des temps anciens, pas seulement celles qui forment le corps de ce qu’on appelle le ‘judéo-christianisme’ ; le bouddhisme aussi dont on a scruté avec pertinence et étonnement le prétendu ‘athéisme’. Mais il trouve plus inédit dans la parole coranique à laquelle il est trop facilement fait reproche d’anthropocentrisme. Lorsque le Coran dit que « Dieu a créé les hommes pour en être adoré »… si nous étions appelés à comprendre cette phrase tout autrement ? Si elle pouvait signifier que « Dieu » n’est que le prête-nom d’un pur excès… du monde et de l’existence sur eux-mêmes ? d’un pur et simple rapport infini à l’infini ? De rien à rien donc, la parole comme passage à l’excès du sens, sans raison, sans fin. Épreuve donc, et pas même connaissance.

Il y a les êtres parlants qui font paraître ceci, que leur parole parle au-delà d’elle-même ; elle ne parle pas d’un au-delà, elle parle au-delà. Elle ne fait rien d’autre que créer le monde : rapporter les existences au rien sur le fond duquel elles se détachent et se rapportent les unes aux autres… Tout… se reprend et se rejoue dans la pusion parlante qui le fait à la fois paraître – car elle nomme l’univers, le vivant, le signe – et reculer plus loin dans l’infini du sens.

Les étants s’affectent entre eux – même les minéraux – et le monde, ou le sens du monde, n’est rien d’autre que la communication générale de cette émotion : l’ébranlement de la création… Si l’adoration, dans cette communication, abolit la relation sans pourtant déboucher dans une fusion – ni une effusion… peut-être peut-on dire qu’elle parvient au comble du rapport : là où celui-ci réalise, expose ou délivre son sens. Le sens en tant que comblement. Le sens de l’adoration en tant que comblement de son élan, de son mouvement, de son désir.

Adorer s’adresse à ce qui excède toute adresse.

Il me semble que le thème traditionnel de l’inconnaissance ressurgit ici, se déplace, mais de rien à rien, tremblement d’un sens qui s’éprouve au comble de sa fortuité, simple passage sans plus, et cette parole pour le dire. Mais y a-t-il pensée ? L’adoration peut-elle vraiment s’épancher en modalité d’une ‘pensée’, quelle que soit la forme qu’on lui prête ? Ne vaudrait-il pas mieux associer parole et conscience, parce qu’il faut énoncer parole, et dire ‘moi’ pour tout commencer ? Dans l’insigne où elle prend feu en vie poétique, cette conscience qui se donne parole serait comme la réitération d’un unique qui se décline moi, d’un Absolu sans lieu adonné une fois à l’ici de cette conscience personnelle qui se conjugue miraculeusement à l’indicatif présent de ses modes singuliers – ceci simplement dit, encore, pour se ‘comprendre’. Mais il y a bien aussi un ‘secret’… Les réponses existent mais il faut être capable de les entendre, d’accéder à cette indicible, allogique préhension de l’inconnu, sans qu’on sache qui saisit ni quoi ni pourquoi : en son site même, celui d’un secret impénétrable et de sa possible aperception personnelle. Avant de poursuivre cette route je rappellerai ces mots de Michel Henry qui disent mieux à mon avis le possible de la parole, non point symbolique, ésotérique ou négative, et sans trahir le secret : « si la Vie est auto-révélation, si elle est là toujours là, comment peut-elle être cachée, occultée, pour ainsi dire constamment ? La cause en est que là où la Vie se révèle il ny a décart pour aucun regard, cest à dire que la pensée ne peut jamais la voir ni la rencontrer et que là où regarde la pensée, la Vie nest jamais Le fait que la Vie est oubliée tient au fait quelle est invisible perpétuellement en deçà du spectacle (du couple moi/monde)» Mais le ‘rapport’ à la question s’est transmuté et nous devrons examiner comment.