Que veut dire un peintre ?

Je suis retourné il y a peu au Musée du Louvre à Paris pour un nouveau parcours initiatique à la recherche d’images ouvrant aux réalités du monde, de notre humanité, du moins à une autre visibilité de ces réalités qu’on croit si familières et à une autre réception de leur signification.   Cela se produit d’abord par la traversée des conventions multiples qui donnent forme à l’image elle-même, puis, à un moment inattendu souvent, à des surprises qui se produisent quand l’occasion s’en trouve favorisée ce jour-là… C’est la traversée d’un vaste champ de culture, à la fois de l’histoire  entière et de celle des individualités qui ont dessiné ces images, que ce soit les illustrations de mythes païens ou judéo-chrétiens, à ce point fanés pourtant, ou tous les genres de la mise en scène d’un monde qui nous est peu ou plus du tout familier. Mais c’est chercher quoi au juste, et de temps en temps trouver quelle réponse ? Autrement dit, quelle vérité qui légitime mon être personnel dans son apparente confrontation à un monde étrange ou étranger ? Les clefs peuvent se trouver toutes dans la littérature, si abondante il faut dire, des clefs par conséquent si différentes, souvent très éloignées les unes des autres, opposées, toutes déjà là néanmoins pour ouvrir le seuil surprenant que nous espérons franchir. La vérité que je viens de nommer, c’est celle finalement de notre identité et par conséquent la vérité de notre relation au monde, ce qui nous confronte et nous paraît précisément si étranger mais qui pourrait bien, à la faveur de cette expérience, ne plus paraître aussi distancié et morcelé. Une unique vérité ou une unique intention, au moins, de dire ce qui nous rassemble et fait monde dans cette histoire qui paraît si immense, toujours, mais réflexion faite, centrée sur mon regard, ma sensibilité, comme le peintre a voulu les provoquer, les interpeler. D’où ma question : « que veut dire un peintre ? » et comment pourrais-je bien entendre, par les multiples réponses exposées, suggérées, une vérité de finalité secrètement convergente, une vérité de condition, au plus haut point me concernant, et de façon intemporelle ?

DSC00218 (2) Pietà, Enguerrand Quarton

Une abondante littérature… trop ! Mais on gagne toujours à commencer par le commencement, par le débat inaugural qui se date exactement des partis-pris de Platon et de leur critique radicale opérée par son élève Aristote. Je ferai une autre fois une analyse détaillée des propositions en conflit mais il s’agit bien, sur le fond, et comme l’ensemble des commentateurs l’ont compris, d’une vigoureuse condamnation de la mimésis, de l’imitation ou de la copie, et de sa réhabilitation, de sa justification. Reste à savoir d’une part si l’on a bien compris la portée des attaques du maître de l’Académie, et d’autre part si l’on ne devrait évaluer plutôt, voire exclusivement, la portée morale, voire éducative, de la défense d’Aristote, hors de toute considération de ce qu’il faut entendre par une métaphysique des essences… Cette enquête serait longue, qui oppose tous les défenseurs de la mimésis, celle-ci considérée dans ce cas comme la seule raison d’être de l’art – globalement le parti-pris des iconodules – et les procureurs de l’iconoclasme voulant tous préserver la caractère sacré, inimitable, des matrices du réel, voire des figures du divin ! Par ailleurs, il serait illusoire de se dissimuler le simple fait de pensée, historique et déterminant pour la civilisation, qui distingue des valeurs universelles et intemporelles – qui peuvent donc prendre nom d’essences – des valeurs purement expérimentales de tout fait d’existence, celles-ci pourtant indéclinables comme telles et récurrentes dans le champ de l’empirie, même lorsqu’elles se caractérisent avant tout par leur caractère éphémère. Si l’on prend l’exemple célèbre du lit, à l’origine dans le Livre X de la République de Platon, s’agira-t-t-il vraiment de l’essence éternelle de ce meuble si prosaïquement domestique, ou autrement du lit utilisé jadis par les citoyens athéniens, plus tard par les bourgeois parisiens du temps de Chardin, ou par notre contemporain Joseph Beuys dans son atelier à ses moments de fatigue ? Il faut répondre sans hésiter que le peintre, puisque c’est de peinture que je parle aujourd’hui, va toujours s’appliquer à reproduire un lit qu’il a sous les yeux, ou qu’il a déjà vu, dont il a gardé les formes distinctives en mémoire. Jusqu’à l’invention, on dira si l’on veut, l’imagination d’un art catégoriquement ‘abstrait’, le peintre va s’efforcer de reproduire l’impression rétinienne des objets qui se sont offerts à ses yeux et dont l’image s’est gravée dans la mémoire. Mais voilà aussi qu’on sait aujourd’hui, et peut-être même qu’on a toujours su, même dans un contexte de savoir techno-scientifique entièrement différent du nôtre, que le cerveau humain, et de l’artiste en particulier, ne fonctionne pas comme un appareil photographique, une chambre d’enregistrement mécanique. Cela revient, somme toute, à admettre la pure vérité d’un propos de Chardin qui aurait dit à Delaporte l’interrogeant, qu’on peignait avec des sentiments et pas seulement avec couleurs et pinceaux ! Il y a surtout en art une interprétation des faits bruts de la réalité sensible, matérielle, même la plus lourdement, irrécusablement éprouvée comme telle. Le regard qui se pose sur l’objet, le questionne, l’interroge, est chaque fois unique, singulier ; il reçoit en retour une réponse toujours personnelle, d’une tonalité à chaque fois unique et subtilement différente d’un individu à l’autre en dépit du dénominateur commun d’un point de vue grossièrement utilitaire et nivellateur. La copie par l’artiste est une vue de l’esprit. Il n’y a pas de copie possible ni même envisageable. A ce moment-là, ce sont deux foyers d’une unique réalité d’esprit qui communiquent et se correspondent… L’identique absolu, disait Schelling ! Et c’est sans doute ce que Platon avait voulu démontrer en allant jusqu’à traiter d’imposteur l’artiste entraîné par son désir d’imitation, quand l’artisan seul réalise ce modeste dessein dans un but ouvertement utilitaire. Aristote, éducateur et sociologue quasiment, souhaita démontrer, dans son sens à lui, que l’art a une signification purement morale, d’exaltation de la vertu publique par exemple, mais hors de toute prétention ontologique. Entendu ainsi, le débat a perdu toute sa force polémique quand l’artifice se trouve justifié contre la possible subversion d’une vérité inaccessible.

14150_p0003956.001 (2) Delaporte, Le panier d’œufs

3218775067_1_8_pU0UCCEZ Chardin, carafe, gobelet

Dans ces conditions néanmoins, l’œuvre d’art, et la peinture en particulier, pourrait cultiver l’ambition de lever le voile qui nous sépare d’une certaine qualité de réalité imperçue (éventuellement sacrée ou marquée des traits de l’être immarcescible) pour la rendre, sinon perceptible, du moins discernable dans le scénario particulier qui a été choisi pour nous la rendre un peu plus accessible comme telle. Et c’est d’une évocation très libre qu’il peut s’agir, capable de nous éloigner à l’extrême des contrées de la reconnaissance habituelle d’objets réputés communs. Si nous évaluons correctement cette étonnante problématique psychologique, nous pourrons facilement faire le grand écart et reconnaître avec Michel Henry que « toute peinture est abstraite » parce qu’elle n’existe que pour dire ce qui ne tombe pas naturellement sous les sens, qu’il n’y a donc rien de ‘naturel’, ni dans la perception proprement dite ni dans l’apparaître, dût-il mécaniquement s’enregistrer à certaines conditions de figement de toutes ces caractéristiques du moment, comme dans le cliché photographique. Dire aussi avec Michel Henry que ce dessein, s’il parvient à se réaliser, peut même exhausser le réel, ‘intensifier’ la vie et, à la fois, révéler la splendeur du monde et celle de notre condition par la ‘création’ artistique. Ce monde, lorsqu’il dépend lui-même du regard du photographe, peut très bien retrouver le caractère d’indétermination ou de libre-arbitre qui distingue l’image peinte : on peut prétendre que tel photographe a « l’œil du peintre ». Et cela ne va pas de soi : je m’amuse moi-même à photographier des arbres comme Monet et Cézanne les peignaient après Corot, des troncs d’arbres comme jaillissements de formes, ce qui se voit exclusivement dans la ‘composition’ artistique tout en se révélant si inexplicablement éloquent. Les traits d’une œuvre pourront bien varier à l’infini, d’une image à l’autre, et tout en gardant cette même finalité : c’est la tradition des ‘séries’, de Rembrandt à Picasso, particulièrement lorsqu’elle s’applique aux portraits, une formidable leçon de ‘science spirituelle’ – mais voilà déjà des mots pleinement révélateurs de la difficulté d’en parler ! Que ce soient les grands thèmes chrétiens gravés au fronton de nos cathédrales, et ces vierges à l’enfant peintes en milliers d’exemplaires, et ces pietàs divulguées comme autant d’allégories de la tragédie humaine – je pense toujours à l’immense chef-d’oeuvre d’E. Quarton exposé au Louvre – la scénographie proposée peut tout aussi bien manifester le plus plat, le plus désolant académisme, ou transmettre une saisissante leçon d’humanité, capable de nous arracher des larmes tant il apparaît que c’est de nous qu’il s’agit. Plus tard, nous verrons plus fréquemment des hommes et des femmes présents dans des scènes d’histoire, triomphe ou désolation, et bientôt, plus communément, dans des transports d’amour, mais aussi ces modestes gardiennes de troupeau dans un champ – de Watteau à Corot, inexplicablement, un égal enseignement ressenti ! Mais s’agit-il bien de ce glissement hors de la sphère du ‘sacré’ comme on l’a dit ? Ne nous y trompons pas : ce serait même l’image la plus banale qui pourrait se révéler la plus révélatrice de l’invu du secret de tout apparaître, de toute illustration de n’importe quelle conduite humaine. Par exemple, ce que la prétendue ‘nature morte’ nous révèle, qui est bien vivante finalement quoique restant à tout jamais ‘immobile’ et ‘silencieuse’ (still-life ou stillleben de nos voisins européens), c’est bien une demeure figée en éternité, mais non point de mort, plutôt de vie archétypale parce que reliée à un univers sauf de flétrissure, se laissant justement deviner quand il n’est pas explicitement désigné. Il l’est bien chez les Hollandais du 17ème siècle ; il ne l’est pas du tout chez Morandi, mais c’est lui qui nous livre la plus haute initiation à l’inconnaissable caché des objets du quotidien.

DSC00297 Lac de Gérardmer, Photo RO

DSC00172 (2) C. Corot, Le pont de Mantes

Nous pourrions bien admettre finalement que le peintre propose ouvertement, sinon tout à fait consciemment et explicitement, la lecture de ces essences évoquées par Platon, ou ‘idées’, ou ‘modèles’ comme d’autres traditions les ont appelées, même en dehors de notre tradition ‘grecque’. Aujourd’hui je trouve chez Stephen Jourdain ce thème d’une ‘lecture’ du monde originel que le Soufi Ibn’Arabi concevait comme « pétri des deux mains du Seigneur », et je suis persuadé qu’il désignait ainsi la simple, initiale conjugaison des valeurs d’être pur et d’existence.  Au plus haut degré de cette vision mystique, que je nommerai même ‘gnostique’, c’est l’univers entier qui est théophanie, et l’art missionné pour la rendre accessible à nos intelligences. Cettte vivification du regard en ‘première personne’ nous rapproche de l’exhaussement éprouvé par Michel Henry dans la contemplation des ‘compositions’ abtraites de Kandinsky et aussi, ne l’oublions pas, dans l’incroyable et monumentale composition du Retable de Grünewald (visible à Colmar). Il est bien délicat de le dire ainsi : cela éclate avant que toute spécification s’y ajoute par pure volonté de se représenter des ‘choses’ plus rationnellement ou idéologiquement, façonnées à notre guise, notre fantaisie. Mais ce récit peut, en étant reçu comme une allégorie, voire une pure fable, réveiller notre foyer intérieur pour y faire briller des lumières restées en sommeil jusqu’à ce jour. Dans un art plus académique, plus ouvertement conventionnel, et souvent à prétention didactique, la leçon magistrale éteint l’émotion par le poids même de ses affirmations : parce qu’il est alors interdit de rêver, d’accorder libre cours à l’imagination ! Mais qu’importe, aussi bien, si ces clefs bien visibles, et le songe vécu comme tel, la fable destinée à nous étonner ou nous effrayer un instant, dans les termes convenus de l’histoire racontée, qu’importe s’ils nous engagent dans une épreuve différente de soi, à la fois bouleversante et transformante. J’ai dit une fois que les tympans romans (à Conques par exemple) qui illustrent effroyablement le jugement et la damnation des méchants étaient bien plus ‘vrais’ que ceux qui édulcoraient la même histoire en introduisant les manières renaissantes destinées à nous séduire plus en nous effrayant moins (et je pense à celui de Mauriac). ‘Vrais’ voudrait dire : dans l’authenticité de leur récit propre, à l’intérieur du concept imaginaire de notre condition évaluée en orthodoxie chrétienne, et bien au-delà encore si l’image est efficace ! L’art, et parlant du peintre, on dira son ‘génie’, sera tout entier dans la force d’évocation de ce qui se donne en présentation, non pas dans une prétendue réalité en soi qui nous confronte en n’existant qu’à la mesure de tous ses éléments scientifiquement identifiables ; oui, présentation et non représentation de ce qui existe dans et par le pouvoir de révélation d’un monde à tel témoin dans sa demeure d’humanité. Cependant il sera toujours nécessaire de préciser qu’un tel être est bien à l’opposé de l’homme abruti d’habitudes et de croyances réductrices, à l’opposé de tous ceux qui se rendus aux prétendues nécessités de la ‘matière’.  Reconnaissons sans doute le premier comme le ‘voyant’ de Rimbaud, poète créateur d’images qui n’occultent rien de la vie prodiguant ses lumières dans tous les feux de l’existence. Mais si je reste volontairement attaché à cette ‘parole’ de peintre, si j’insiste encore, c’est en m’exerçant toujours à ces questions. Que nous dit Enguerrand Quarton plus que Raphaël ou Michel Ange ? Que nous dit Claude (Le Lorrain) plus que Poussin – cette leçon que retiendra Turner ? Que nous dit Caravage plus que les Baroques français qui séduisaient tant Louis XIV ? Que nous dit Chardin qu’ignorait Laporte lui-même si appliqué à ses perfections formelles ? Que nous disent Corot, et Courbet, et Cézanne dans leurs ‘langues’ si différentes, en ouvrant finalement la voie aux déconstructions de l’image, à l’abstraction pour finir ? Quel supplément de vérité désignent-ils tous, qui n’est plus conceptuel mais de spiritualité pure, essentielle, si loin dans l’absolu, si proche dans le don de la vie ? C’est que la création est bien ce qu’elle prétend être, exercice illimité de liberté, et aussi fidélité à des essences qui « ne meurent ni ne se manifestent », dont la tension intime porte à cette fécondité génératrice d’images capables de se former en univers-spectacle déchiffrable à notre seul regard. Des essences, j’avais dit des ‘idées’ en me rappelant Platon, en rappelant que c’est Schelling qui fut le dernier à parler cette langue au péril de rejoindre un idéalisme transcendantal dénoncé par Michel Henry… Mais si je m’expose moi-même à ce péril, ce n’est pas pour défendre les sous-entendus d’une conception du monde, c’est pour désigner la sollicitation qui nous vient de nous-mêmes et du monde à la fois, sollicitation de la vie qui porte la manifestation, énergie indicible ou indescriptible mais puissante et féconde, seule capable de se décliner en première personne.  Le Réel, L’Absolu, ne serait qu’un seul Sujet animé et relié par l’unique dynamisme d’un univers infini.

DSC00235 (2) Le Lorrain, Débarquement à Tarse

DSC00226 (2) Poussin, Moïse sauvé des eaux

« L’art seul ! » Cette exclamation ponctue les textes esthétiques de Schelling et trouve son écho dans la philosophie du dernier Henry, du moins celle précédant la publication de la trilogie ‘chrétienne’. Pourquoi ? Parce que l’art est révélateur de nature et d’esprit à la fois, dans l’aventure singulière de chacune de nos vies, artiste ou spectateur, lecteur, auditeur… Il est explicitement donateur de sens à qui sait voir et entendre. Je citerai Henry au plus fort, au meilleur de lui-même dans ses ultimes découvertes. Notamment lorsqu’il énonce que toute peinture est abstraite. « Toute peinture est faite de couleurs et de formes, mais son but n’est jamais le visible, même lorsqu’elle s’efforce de le représenter naïvement, sa substance non plus. Le but de la peinture, c’est de nous donner à sentir ce que nous sommes, cette vie dans l’épreuve de sa passion, de sa souffrance et de sa joie. Sa substance, la substance des couleurs et des formes, ce sont des fragments de cette vie, de son dynamisme caché. » (Phénoménologie de la vie, tome 3, page 225) Mais par ‘nature’, il faut bien entendre de quoi l’on parle ; ce n’est plus l’étendue ontique qui nous fait face, étrangère et hostile, c’est le Tout dont le Sujet, Moi, est le centre névralgique et le cœur palpitant. « Nature originelle, subjective, dynamique, impressionnelle, pathétique, dont nous sommes la chair, dont chaque battement est un battement de notre sang, qui se lève devant notre regard, cède à la pression de notre main, air que nous respirons, sol que nous foulons – ou plutôt cette respiration elle-même, ce mouvement, ce corps que je suis : cosmos ! » (o.c. page 240)

04.19.2014 Jean Oillet, sans titre, 19.04.2014

Soulages (2) Pierre Soulages, sans titre, 1997

À l’Orient de Michel Henry

C’est le titre d’un livre tout récemment édité par Orizons, dans lequel Roland Vaschalde propose une réflexion tout à fait bienvenue sur de possibles rapprochements entre une pensée, une sagesse d’Orient comme on aime le dire de nos jours, le Bouddhisme Zen en l’occurrence, et la phénoménologie matérielle de Michel Henry. La tentative manquait à l’importante bibliographie désormais proposée autour de l’œuvre de Michel Henry, et surtout pas un examen de cette profondeur, présentant de surcroît un bel accent de sincérité tant il est vrai qu’une telle comparaison n’est possible qu’au travers d’une authentique expérience spirituelle engageant l’individu tout entier. De nos jours, dis-je, parce que la ‘pensée’ orientale occupe des rayons entiers de nos librairies, stupéfiant mélange de textes canoniques, de témoignages de maîtres anciens et de tous les charlatans, malheureusement, venus nous initier à une improbable non-dualité. Et l’on sait, dans ces conditions, à quelles difficultés peut se heurter la comparaison entre philosophie occidentale, et particulièrement universitaire, et ‘philosophie’ orientale telle que le grand public peut la comprendre et la reçevoir.

Sans attendre j’ajouterai : de nos jours, l’essentiel, le préalable au moins à tout discours de philosophie comparée, c’est la répudiation d’une prétendue ‘sagesse’ qui se fonde sur l’annihilation totale de l’ego, démarche fondée sur des arguments empruntés à la philosophie ‘orientale’ ! (1) Bien sûr il faut pouvoir cerner la question tout entière et ses implications : qu’appelle-t-on ego, et en quoi le sujet qu’il désigne en première personne est-il l’obstacle à l’avènement d’une vérité de l’être et de l’histoire – quelle vérité d’ailleurs si je suis le prisme à ce point déformant de toute existence et de toute conscience ? Rapidement, Roland Vaschalde écarte cette subversion si typiquement contemporaine : l’imposteur n’est pas la personne mais le personnage qui prétend se substituer à elle par l’artefact de ses sophismes ; non pas la première personne, témoin et acteur au foyer de la conscience, mais la nuée des représentations et des concepts qui viennent plus tard brouiller sa clarté d’origine. Il est fondamental de le dire d’abord : « Pour qui est un minimum au fait des problématiques respectives du Bouddhisme comme de la philosophie contemporaine cette question du ‘qui’ se laisse immédiatement reconnaître comme l’une des plus redoutablement complexe. Complexité qu’il serait illusoire de croire évacuer en définissant ce ‘qui’ comme ‘vide’ dès lors qu’en tant que phénoménologue nous nous verrions dans l’instant tenus d’analyser cette semblance à laquelle nous attribuons cet attribut de vacuité. Car pas question évidemment de faire allusion à un vide absolu, au-delà de toute expérimentation possible, et sur lequel il serait par là même absolument impossible de proférer la moindre parole, fût-ce précisément pour dire que c’est impossible. Limites étroites, bien proches de la contradiction interne, qui guette tout système apophatique incapable de rendre compte de sa terminologie négativiste en le fondant sur la positivité d’une expérience primitive, antérieure aux dichotomies de la pensée duelle. » (p. 20) Les précisions s’ajouteront au fil des chapitres, autant d’articles séparés qui sont réunis ici pour donner plus de relief à ce thème essentiel qui a trouvé ses meilleurs éclairages dans le développement contemporain de la pensée henryenne. Rien d’étonnant à ce qu’il reparaisse dans les dernières pages du livre mais l’imposture d’une non-dualité comprise en mode logique aura été bien déjouée entre-temps… C’est l’ego en tant que construction mentale qui se trouve en procès et non cette figure d’humanité, cet individu si l’on préfère, qui prend forme par l’auto-affection d’un Seul. Il faudrait encore échapper au reproche de formuler une variété de solipsisme et Roland Vaschalde s’y applique aussi dans ses derniers chapitres. Mais l’essentiel est vite dit, énoncé assez tôt, et sans appeler de critique. « En tant qu’expression pratique et concrète d’un soi qui tire lui-même sa substance du Soi de la Vie fondatrice de toute réalité, l’ego est en effet totalement habité par la phénoménalité absolue qui définit la réalité même. Or c’est précisément parce que ces pouvoirs sont des pouvoirs réels et non de simples velléités abstraites que vont se mettre en place à partir de l’ego une compréhension de la vie, et d’abord une façon de vivre la vie, que la plupart des traditions spirituelles ont condamnées et auxquelles Michel Henry a donné le titre philosophique d’égoïsme transcendantal. Par là se trouve désigné un état de la vie dans lequel l’oubli de son enracinement véritable dans le sein de la Vie est tel que l’ego s’imagine détenir de lui-même et pour lui-même ses pouvoirs, réduisant par exemple leur pratique à la simple recherche de satisfactions narcissiques immédiates. » (pp 32/33) Dernièrement, dans un article signalant les avancées décisives de Rolf Kühn qui s’efforce de prolonger le grand œuvre henryen, je signalais les efforts naguère poursuivis par les courants personnalistes contemporains pour éviter cet écueil – je pense à Mounier notamment. Mais il s’agit bien cette fois de prendre garde à ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » et il fort utile de mettre en évidence le sens caché d’un ‘éveil’ libérateur, autant en Orient qu’en Occident. C’est tout à fait clair ici : « Notre thèse sera, en ce qui concerne le thème de ce travail, que l’acharnement critique radical du bouddhisme vis-à-vis de l’ego concerne ce que Michel Henry a reconnu sous l’expression d’égoïsme transcendantal et que cette focalisation obsessionnelle sur une illusion certes aussi malheureuse que réelle mais néanmoins subsidiaire l’a empêché largement de reconnaître le caractère fondateur de l’ipséité comme identique à la phénoménalité même… » (page 39)

Bien entendu, il ne s’agit pas de minimiser l’ensemble du travail d’analyse accompli par Michel Henry pour y parvenir, de détacher ce point qui peut paraître étroitement ‘psychologique’ de tout un travail de reconstruction phénoménologique et une fois accomplie, ne l’oublions pas, la critique de Husserl et celle de Heidegger, tâche principale et première de Michel Henry, qui n’a pas besoin d’être rappelée dans ce contexte. « La réduction phénoménologique, et particulièrement la forme radicale qu’en a élaborée Michel Henry, a pour apport principal de révéler la distinction entre ce qui est de l’ordre du monde, du naturé, et de l’ordre de l’essence, du naturant. Or ce qui demeure lorsqu’il a été fait abstraction du contenu du monde – aussi bien l’étant ‘extérieur’ que l’ensemble ‘intérieur’ de nos constructions mentales – c’est l’expérience même qui les a rendus possibles, la semblance à l’intérieur de laquelle il leur a été donné d’apparaître et qui, elle-même, surgit sans condition. En tant que cette archi-apparence fait éclater les notions en réalité étroitement mondaines de ‘dedans’ et de ‘dehors’ qui impliquent la référence à une limite de nature spatiale (…) Il s’agit d’une Présence, d’une expérience totale de soi, qui, dans la plénitude de cette parfaite adhérence à soi-même exclut toute nuance d’altérité, tout recours à des schémas inspirés de la dialectique ontique. » (page 41) C’est à ce point d’analyse et de découverte phénoménologique que peut s’introduire à nouveau la conception d’une non-dualité, démarche qui rappelle, soulignons-le en passant, tout comme ne manque pas de le faire Roland Vaschalde, la philosophie mystique d’un unique Un de Maître Eckhart, elle-même inspirée de souvenirs néo-platoniciens passés par Jean Scot Érigène. C’est bien d’une tradition d’éveil occidentale qu’il s’agit, celle-là même qu’il convient nécessairement de rappeler quand on ose la comparaison avec une ‘sagesse’ orientale, le Bouddhisme en particulier. Mais il s’agit dans l’un et l’autre cas d’une catharsis personnelle révélant le sujet comme Fils, témoin et acteur de la création dans l’ouvrage d’une « même œuvre » comme l’avait enseigné le maître thuringien. Nous sommes à la croisée des chemins et précisément parvenus à ce carrefour où ils (re)deviennent un unique chemin de connaissance et d’accomplissement. Mais pour entendre mieux et plus clairement ce que veut dire ‘éveil’, qui est, comme je l’ai souvent rappelé, un concept  a priori exclusivement ‘oriental’, il faut revenir à cette perspective henryenne telle qu’elle se résume fidèlement dans cet ouvrage : « Restera ce qui demeure, à notre sens, le véritable contenu de tout Éveil possible : l’expérience pure, concrète, indépassable de cet advenir en nous de la Vie qui, ce faisant, nous apporte à nous-mêmes. En tant qu’elle se manifeste comme ce don que je reçois continûment et qui me constitue dans mon être même de sujet vivant, cette expérience ne peut m’être accordée que sur le mode d’une passivité obligée vis-à-vis d’elle, d’une souffrance. » (p. 33) En retrouvant le concept d’auto-affection de la vie absolue, lui-même conjugué à celui d’une ipséité ou tout ‘moi’ prend réellement naissance et élan, en empruntant les voies du mysticisme eckhartien, Michel Henry s’est progressivement rapproché d’un christianisme originel (celui de Jean) et Roland Vaschalde va poursuivre son exercice de philosophie comparée en tenant compte de toutes ces nuances de la philosophie henryenne. « Bouddhisme et phénoménologie de la vie partagent donc bien le même souci pressant de faire retour vers l’origine du réel et d’en donner une description rationnelle libérée des considérations moralistes voire moralisantes. Cela s’exprime notamment par une remise en cause ultime de la notion d’ego qui subit, dans les deux cas, un examen approfondi aboutissant à la reconnaissance de son caractère radicalement non-autonome. Mais celui-ci est ensuite interprété selon deux intuitions divergentes : par le premier comme la lecture même de son absence de fondement réel dans un monde où tout, sans exception, se transforme et disparaît, et par le second comme la nécessité de rechercher encore en-deçà le véritable fondement, dans le surgissement absolu de la manifestation de ce qui se manifeste et qui, toujours-déjà, se trouve transi par ce lien à soi de l’ipséité qui fait de l’affectivité du phénomène un phénomène effectif. » (page 62)

Comme le prouve la dernière proposition citée plus haut, c’est Michel Henry qui semble avoir poursuivi son voyage « au-delà du par-delà » jusqu’à l’antécédent absolu – au sens littéral – de toute manifestation. Parvenue à ce point-là l’explication prend la clarté d’une révélation : c’est bien le miroir où nous pouvons nous identifier nous-mêmes directement, ultimement, ou originellement cette fois, sans possible déni surgissant d’une autre expérience possible qui est toujours celle d’une altérité frappée d’objectivité. Cela s’éclaire ainsi :  » L’un des apports essentiels de la phénoménologie matérielle de Michel Henry repose sur la distinction radicale de deux modes d’apparaître, de phénoménalité, qui conditionnent le statut de toute réalité possible et ses conditions d’apparition. Le premier est celui du Monde. Tout ce qui se trouve révélé en et par lui l’est sur le mode de l’altérité, de la différence, de la distance : en tant qu’ob-jet, soumis aux déterminations transcendantales de l’espace et du temps. (…) Mais cette transcendance qui fait advenir à l’être toute réalité objective, est paradoxalement incapable d’assurer son propre fondement. L’extériorité pure a besoin pour être ce qu’elle est d’un apparaître primitif qui la donne à elle-même et assure ainsi sa cohérence ontologique, comme c’est le cas pour toute manifestation, l’empêchant à chaque instant de sombrer dans le néant. Ce second mode d’apparaître, à l’opposé du premier, est auto-révélation de soi par soi, son contenu n’est rien d’autre que lui-même et se trouve posé sans aucun écart ni différence, immédiatement. » (pp. 69/70) C’est ‘immédiatement’ qu’il faut souligner ici, et alors tout semble dit… Mais Roland Vaschalde ne veut pas escamoter ce profil chrétien du dernier Michel Henry, d’autant plus qu’il apparaît comme une marque distinctive de cette philosophie en première personne. L’auto-affection qui engendre cette épreuve indéclinable de soi-même s’éprouve comme ‘souffrir’ et comme ‘joie’ aussi, autant de tonalités affectives du fondement absolu et universel d’une vie néanmoins unique et sans pareille. Encore une fois c’est sur le plan psychologique qu’apparaît cette contradiction, pas sur le plan phénoménologique d’une découverte de la réalité ultime. Cela s’opère en « prenant soin d’établir un distinguo entre la ‘souffrance’ comprise au sens courant, existentiel, du terme et le ‘Souffrir’ qui en est proprement la condition de possibilité en tant qu’il est l’essence auto-affective de toute manifestation, cette cohérence de la vie avec soi qui en fait le Commencement absolu. En cette acception, il se confond avec cette Joie qui est celle de la Révélation même. (…) Dès lors (…) l’on comprend comment l’intuition mystique semble vouloir obstinément pointer vers ces états limites au sein desquels se donne à sentir avec une intensité inégalée la vérité de la révélation absolue comme Joie/Souffrance, comment l’apparence énigmatique d’une telle intimité ne concerne en réalité que son approche existentielle, soumise à une dialectique mondaine de contraires diamétralement opposés. » (p. 72) Il est bien difficile dans ces conditions d’omettre toute la fable chrétienne d’une ‘souffrance’ qui semble le stigmate génétiquement associé à l’incarnation conçue comme condition et destinée d’une personne engagée dans l’aventure mondaine, et particulièrement aux périls des épreuves de la connaissance. Comme Michel Henry, Roland Vaschalde voit dans le mythe chrétien, particulièrement celui de la ‘passion’ du Christ une illustration formidable de ce drame destinal.  C’est une perspective contestable à mon avis et je me rappelle, quant à moi, l’embarras des premiers bouddhistes venus d’Asie, notamment à partir du début des années 60, au commencement d’une véritable prédication d’envergure dans notre histoire occidentale. C’est que la mort du juste, en elle-même, est un non événement tant le crime est courant tout au long de nos funestes errements, et particulièrement l’assassinat des prophètes par leurs propres coreligionnaires. Mais la vérité, d’un tout autre ordre, triomphe même au plus fort des persécutions, et sa trace reste indélébile. Dans sa lancée, Roland Vaschalde a dû rappeler les efforts du grand art chrétien  pour révéler le mystère des transfigurations de la souffrance, mais du même coup, rappelé que Michel Henry ne comptait plus lui-même sur la religion révélée et ses institutions pour nous enseigner le sens profond et libérateur de ses propres intuitions, fussent-elles en partie puisées à des sources canoniques chrétiennes. C’est l’art qu’il faut envisager comme « seul salut possible » (page 85) et ce serait effectivement tout un chapitre nouveau à écrire, un développement qui commence dans Voir l’invisible (originellement édité par François Bourin) où Michel Henry s’applique à déchiffer la peinture abstraite de Kandinsky, avant de louer quelques années plus tard les ‘abstractions’ d’un Pierre Magré qui relèvent bien plutôt d’un symbolisme judéo-chrétien que de l’expressionnisme abstrait qui illustre le grand art du siècle passé. Une tout autre histoire évidemment… (2)

L’essentiel néanmoins est dit, et clairement dit. Pour moi, je le répète, cette neuve définition d’une non-dualité ou, pour être plus précis, cette dénonciation d’un objectivisme métaphysique qui se trouve repoussé dans le néant de sa conception fantasmatique, à la fois par le Bouddhisme et la phénoménologie matérielle, d’un nom sans doute choisi par défi comme pour dire que la véritable ‘objectivité’, intangibilité, est celle de l’esprit et non de quelque ob-jet mesurable opposé à moi-même dans un espace étranger supposé plus réel que moi-même ! L’élucidation est complète dans ce cas, et je cite encore : « L’idée de dualité a une valeur tout à fait spéciale lorsqu’elle intervient pour caractériser les structures intimes de l’être, elle ne signifie plus alors… une dualité de deux termes à l’intérieur d’une même région ontologique, mais plutôt l’absence de toute dualité, car elle est ce qui rend possible l’expérience, qui est toujours une unité. L’unité de l’expérience qui est l’unité de la vie et de l’être transcendant, trouve son fondement dans l’existence d’une subjectivité absolue qui se transcende vers un monde parce qu’elle est en elle-même le milieu où s’accomplit, d’une manière originaire, la révélation à soi de cet acte de transcendance.  » (page 91) En manière de conclusion – mais peut-on conclure sur un sujet aussi vaste et délicat ; je rappelle bien que les chapitres de ce livre sont autant d’articles assemblés comme les pierres d’un édifice bien plus vaste et probablement inachevé – je proposerai ce dernier regard qui mesure enfin à leur vraie hauteur les deux ‘philosophies’ comparées, appréciant peut-être finalement leur inégale convergence : « La méthode phénoménologique est l’auto-explication de la vie transcendantale de la subjectivité absolue… Je peux me représenter ma vie et cette possibilité principielle est incluse dans la vie. Mais une telle possibilité doit elle-même être possible… Non seulement ce qui est emprunté au vivre mais le voir lui-même n’est qu’une modalité de la vie : sans son auto-affection rien ne serait jamais vu. Une autre consiste en une ‘contemplation’ qui n’est plus à comprendre sous l’égide du voir intérieur mais un se-laisser-aller à la pure épreuve de soi et de tout ce qui se révèle dans le même temps (…) dans l’étreinte originelle où rien ne permet plus de distinguer quelque chose qui serait de l’intérieur ou de l’extérieur… » (page 101)

(1) J’ai abondamment traité de cette question dans de nombreux articles qu’on retrouvera aisément en interrogeant Google. J’y reviendrai encore en rappelant les analyses de la grande thèse d’Olivier Lacombe exposant à la fois le non-dualisme tel qu’exposé par Shankara et sa radicale contestation par le non moins illustre Madhva.

(2) Je me suis retenu : il le fallait bien ici, alors que Michel Henry a admis lui-même qu’il existait une véritable ‘mission de l’art’. Mais il y a maintenant une ‘querelle de l’art contemporain’ – j’en ai aussi parlé dans les premières années de ce blog – qui pose les questions cruciales, notamment en ce qui concerne cette scène sordide où rivalisent par médias interposés frime et fric, avec la complicité (aveugle ? ) des distributeurs de subventions !

‘Auto-affection’ : encore ajouter…

Je n’ose plus dire ‘insister’. Sitôt publié mon article de samedi dernier, des remarques me sont parvenues qui traduisaient une fois de plus la surprise provoquée par l’insistance apportée par Rolf Kühn à la notion de ‘passibilité’, elle-même si capitale chez Michel Henry qui en hérite, n’oublions pas, de Descartes, d’Augustin, du pseudo-Denis, une longue tradition de la Tradition en effet… Mais voilà, nous avons quitté le sens commun et même cette logique philosophique qui imprègne si fortement son discours. Cette ‘passibilité’ qui se dit aussi, parfois plus précisément, ‘transpassibilité’ est le lieu originaire de l’action véritable, la source même du besoin, où le Mouvement jaillit du Repos comme sa manifestation même, la genèse d’une création. Cette création comprend deux acteurs égaux dans le mouvement de son effectuation, le Père et le Fils, comme l’a bien vu Eckhart, mais dans une égalité qui ne comprend pas la volonté personnelle du Fils en tant qu’acteur indépendant, libre de sa guise. Il y a un ordre ou si l’on préfère une préséance, plus précisément encore : ma liberté, bien réelle, ne m’autorise pas à opérer suivant ma fantaisie – se rappeler ici d’une étymologie qui rapproche de fantasme -. Je dirais volontiers que c’est aujourd’hui la question écologique, qui n’est pas uniquement celle de l’environnement, mais bien celle de la confrontation d’une morale totale à la cupidité effrénée des hommes. C’est tout le problème éthique, infiniment délicat lorsqu’il est abordé de ce point de vue… Et je l’ai écrit à un ami lecteur : la plus haute responsabilité morale d’un personnalisme consiste à se démarquer d’un individualisme, même si l’on peut jouer sur les termes en les inversant : ‘personne’ pour dire qui porte un masque et ‘individu’ pour désigner celui qui ne se divise pas. On peut consulter sur ce point les ouvrages d’Emmanuel Mounier ou Georges Bastide, malheureusement bien passés de mode. Mais je maintiens, je le crois toujours : la vérité commande, et seule, et assez clairement pour nous guider en toute circonstance. Et c’est à cette métanoïa qu’il faut travailler.

Je reviens à l’auto-affection donc, cette précision qu’il faut ajouter, comme s’il fallait chaque jour reconstruire un château de sable chaque jour ruiné par la marée ; indifférence et oubli, cet abrutissement général dû à notre sidération des choses et de leur terrible logique matérielle. Et précisément, comme je relis avec cet esprit-là, chaque jour le gros volume publié aux Presses de l’UCL en Belgique, La vie et les vivants, (Re-)lire Michel Henry – et je m’en agace aussi, toutes ces répétitions en d’infinis commentaires ! – je trouve une ‘mise à jour’ fort utile concernant ce concept d’auto-affection sous la plume de Michaël Staudigl (page 489 et suivantes) :  « L’auto-affection en tant que mode de l’auto-révélation de la vie n’est pas une affection de la conscience par une chose étrangère, extérieure, mais une affection par soi-même, l’auto-affection de la vie, qui s’auto-révèle dans son sentir. Or, si l’auto-révélation affective de la vie est une condition insurmontable de l’intentionnalité et donc de tout ‘être-au-monde’, alors le ‘contenu impressionnel’ du monde ne doit plus rien à une ‘donation de sens intentionnelle’, mais – voici la thèse de Henry – trouve sa source dans l’auto-affection non intentionnelle de la vie en tant que pathos. Cet auto-apparaître pathétique, c’est-à-dire radicalement passif, constitue selon Henry la réalité invisible de la vie qui s’auto-affecte dans sa propre immanence. » C’est d’une immédiateté qu’il s’agit, d’un absolu au sens le plus radical, sans plus aucun recul possible, sans intentionnalité propre et donc sans projet : une origine sans pareille, un commencement sans précédent.

Un terme unique, un lieu sans voisinage métaphysique, une source sans écoulement sinon la possibilité d’apparition d’un monde, mais en précisant bien comme ressenti, éprouvé dans le champ d’une conscience personnelle, là où précisément tout arrive. « Ce que Michel Henry désigne par le terme d’auto-affection est antérieur à la distinction classique entre activité et passivité. Elle est plus originaire que la passivité d’une affection, d’un sentiment ou d’une tonalité affective. Il s’agit donc d’une affectivité archi-passive qui constitue en même temps le fondement de l’ipséité puisqu’elle est déjà impliquée dans tout sentiment comme son ‘essence’, c’est-à-dire en tant qu’auto-référentialité archi-passive. Ceci n’est pourtant pas mis en cause par le rapport qu’entretiennent les états et les sensations affectives au monde. Le rapport à ce qui lui est étranger, son hétéro-affection ne définit pas l’affectivité. Pour le dire autrement : l’expérience ne détermine pas l’affectivité mais l’affectivité rend seulement possible l’expérience. Que toutes les tonalités affectives, sentiments, etc.., soient ‘rendus à eux-mêmes’, que dans leur ‘s’être-toujours-déjà-donné’, ils s’écrasent contre soi sans issue possible, (…) cela signifie qu’ils ont un caractère passionnel. Toutefois, la vie ne s’y éprouve pas seulement comme le ‘se-souffrir-soi-même’. Henry comprend plutôt la passion comme un ‘chemin et une voie’ : en tant qu’il s’y dépasse lui-même afin d’arriver ‘chez soi’, son auto-donation est aussi la source inépuisable du Jouir. Puissance et impuissance s’entremêlent dans cette expérience d’un ‘don qui ne peut être refusé’, comme l’écrit Henry dans L’essence de la manifestation, mais qui fait venir en elle-même la vie en tant que ‘force originaire’.  » N’aurait-il pas fallu alors préciser que le mouvement de la vie – et le mouvement même d’une logique d’existenciation discriminant repos et mouvement, en termes aristotéliciens – s’opère en cette auto-affection si pure qu’on pourrait l’appeler Esprit, esprit pur bien plutôt que vie, suressence, sur-être comme l’ont éprouvé les maîtres de la tradition.

Je ne citerai que l’Evangile de Thomas, qu’Henry n’a malheureusement pas su lire, ou trop hâtivement, avec un préjugé trop favorable aux canoniques imposés par l’institution. Il y a dans cet évangile un propos sur le commencement que je n’oublie jamais. Les disciples ayant posé une question sur la ‘fin’ de la vie, le Maître répond : « Avez-vous donc dévoilé le commencement pour que vous cherchiez la fin ? Car là où est le commencement, là sera la fin. Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin, et il ne goûtera pas de la mort. » (logion 18) En effet, toute temporalité s’est abolie et tout souci de soi quand la connaissance de soi délivre le secret, radicalement indépendant de toute catégorie, de toute perspective mondaine. Dans cette épreuve si particulière de soi, l’éveil advenu, d’une seule secousse aperceptive, la répudiation des impensables, des vanités de pensées, arrive tout naturellement. C’est une tout autre épreuve de vie qui s’instaure, libre de toute identification aux formes passantes. Et une autre parole vient le préciser au ‘commencement’ :  » Les jours où vous voyez votre forme, vous vous réjouissez. Mais lorsque vous verrez vos modèles qui au commencement étaient en vous, qui ne meurent ni ne se manifestent, ô combien supporterez-vous ! » (logion 84) C’est dire que sans cette révolution qui retrouve source au commencement, ‘vous’ êtes déjà mort et qu’ici, par contre, à l’orée de la création, vous participez d’un infini, d’une éternité qui se joue de l’histoire et de ses rêves.

Fort heureusement, Michaël Staudigl ne manque pas d’ajouter cette dernière précision : « Henry explique cette venue-en-soi, ce don ‘qui ne peut être refusé’, comme le don de la vie absolue ou, pour le dire traditionnellement divine. » (toute la page 489) Cette ‘splendeur de notre condition’ comme je l’ai si souvent écrit et répété, je me souviens l’avoir trouvée explicitement décrite dans une parole des premiers théologiens du christianisme primitif : « Deus est monos, monadem ex se gignens, in se unum reflectens ardorem », que je traduis ainsi  : « Dieu est unique, faisant jaillir l’unité de Lui-même, renvoyant sur Lui-même une seule réalité flamboyante. » (d’après le livre des XXIV Philosophes) L’auto-affection, c’est le procès même de la vie. Si l’on veut surmonter les apories auxquelles il est impossible de ne point penser, ajouter comme il est écrit dans ce même Livre : « Deus est semper movens immobilis », soit : « Dieu est toujours mouvement immobile. » Autant d’éclats de la révélation d’un impensable.

Rolf Kühn – un aboutissement philosophique, insister

Ce sont mes amis qui ont insisté cette fois, car la lecture des trois ouvrages publiés par Rolf Kühn en France constituent un aboutissement philosophique capital pour nos jours présents et à venir. Il faut le répéter : c’est un degré indépassable de philosophie parce qu’il n’exclut aucune dimension d’humanité ; penser et agir s’y trouvant mêlés dans un unique courant d’éveil libérateur de l’individu et de la société. Je devais publier de nouveaux points de vue de mon panorama gnoséologique, un nouveau regard sur la ‘voie orientale’ ; mais je m’arrêterai plutôt une nouvelle fois pour pointer les grands courants de cette philosophie totale développée à partir des enseignements de Michel Henry, depuis sa redéfinition de la phénoménologie en ‘phénoménologie matérielle’ jusqu’à sa conception d’une Philosophie du Christianisme indépendante de tout dogme. N’oublions jamais que c’est le souffle de Maître Eckhart, en son temps explicitement condamné, qui traverse ce discours si résolument neuf. Chez Rolf Kühn, cela va d’une définition du Besoin qu’il appellera aussi conatus, d’un mot emprunté à Spinoza, et qui désigne cette nécessité ontologique découlant d’une surabondance de la Déité même, jusqu’à une Aisthétique qui est l’existence esthétique découlant également de cet excès même, et une Politique de la communauté des hommes. Je rappelle à l’occasion que cette ‘excédence’ se trouve au cœur de la philosophie de Paul Audi, également lecteur attentif de Michel Henry, et que je n’avais pas manqué d’attirer l’attention sur ce discours si original – mon article du 29 mars 2010 -. Lorsque j’étais professeur de Philosophie, quand les préoccupations politiques semblaient l’emporter sur toute autre, je refusais de traiter cette question, estimant que la lecture du manuel y suffirait ; que les leçons sur la ‘vie morale’ ou la ‘conscience morale’ seraient autant de prolégomènes suffisants, pour autant que les voies d’une spiritualité de la connaissance de soi fussent ouvertes précédemment. (1) Cette fois, la carte me semble suffisamment précise, savamment tracée et clairement reconnaissable, ouverte à tous les hommes de bonne volonté et spécialement à tous ceux qui sont éclairés par ‘cela’ en eux.

Pour des analyses étendues ou des mises en perspectives plus explicites, on pourra se reporter à mes précédents articles, tous parus dans ce blog à l’occasion des éditions de chaque ouvrage traduit en Français de Rolf Kühn. Par exemple, comme je le recommande toujours, en passant par Google, taper : Jeudemeure Radicalité et Passiblité… Et ainsi de suite pour chaque ouvrage référencé ici… Aujourd’hui, en livrant des citations moins nombreuses, j’impose une cure d’amaigrissement des plus sévères au discours , désireux de me limiter au traçage d’une seule ligne toute droite qui illustre un propos et un projet d’ensemble, règle et mesure que j’estime indispensables à toute gnoséologie future. Très important : je crois cette pensée accessible à tous, surtout accessible comme voie de connaissance et de libération, de renaissance. Pour insister encore et encore, j’en détacherai les principaux thèmes à chaque fois que ce sera nécessaire. Je ne reviendrai pas sur L’abîme de l’épreuve, amplement cité dans l’article précédent, mais je citerai d’abord Radicalité et Passibilité (RP) publié en 2003, puis Individuation et vie culturelle (IC) publié en 2012. Bien sûr, on pourra toujours me reprocher de négliger les importants développements apportés par Rolf Kühn à l’exposé de ses thèses, mais je l’ai dit, cette langue savante, son vocabulaire très technique, peuvent décourager quand il importe aujourd’hui de donner relief à des idées nettes, pensables par tous, des modèles éthiques qui pourraient transformer nos vies. Ce qui me semble urgent, contre les idéologies et croyances du passé, contre les défauts rédhibitoires du physicalisme et de le l’égoïsme nés de l’ignorance et de la paresse.

Il faut le répéter sans cesse : la pièce maîtresse de l’enseignement de Michel Henry, et son inspiration eckhartienne, est son concept d’auto-affection qui relie un absolu a priori indicible et la personne même, ‘moi’ tout simplement, en une unique réalité qui contient tout, qui signifie tout ! Chez Rolf Kühn, la reprise de ce thème majeur s’augmente du concept de totalité (mais alors contre Hegel…), de violence (toutefois contre Nietzsche…) de l’auto-affection de la Vie en personne ! Et c’est ce dernier point, je crois, qui appellera de constantes mises au point et nouvelles explications. « Certains voudraient apercevoir dans cette totalité une nouvelle universalité métaphysique. Mais une telle interprétation constitue une erreur majeure, puisque la violence de la vie, l’archi-passibilité ou le pathos de l’auto-affection impliquent, bien au contraire, la mise entre parenthèses de toute métaphysique classique, des genres et des modes ontologiques aristotéliciens ainsi que de leur suite historique en faveur d’un tournant radical vers l’intensité passible ou phénoménologique pure, c’est-à-dire en faveur d’une Parole de l’Affectivité transcendantale qui n’est plus une discursivité parfaite, mais la chair impressionnelle même, laquelle est nécessairement donnée en toute phénoménalisation de phénomène. » (RP. page 14) Cette phrase, qui n’appelle aucune explication supplémentaire – il suffit de la relire et d’entendre chaque mot – suffit au cadrage de tout un programme d’investigation radicalement neuve, inédite. »Suffit… » Et justifie en particulier le rejet pur et simple des constructions métaphysiques du passé, en particulier celles de la ‘raison pure’, ce péché de l’esprit dénoncé par Kant et néanmoins perpétuellement restauré par les idéologues en tous genres. C’est aussi un rude travail d’historien de la philosophie, patient et courageux, c’est celui auquel s’est astreint toute sa vie Michel Henry, et aujourd’hui Rolf Kühn. Je m’abstiens pour le moment d’évoquer les problèmes posés par l’évolution contemporaine des religions, contradictoirement tentées par les sirènes modernistes et les spectres intégristes. En tout cas leur déclin prévu par nos grands intellectuels progressistes ne s’est pas produit ! Le retour à soi et à son secret « suffit » en provoquant une métamorphose du regard et de l’éthique tout intérieure de nos consciences vivantes. Mais il faut constamment préciser en quoi cela consiste, préciser qu’il ne s’agit ni d’un solipsisme ni même d’un idéalisme mais bien ici d’une ‘phénoménologie matérielle’. C’est le cœur de ‘la’ question : « … ni Dieu ni la Vie ne représentent seulement des concepts pour la phénoménologie matérielle ou radicale de la vie. La Vie possède essentiellement un savoir sui generis qui est le savoir de son effectuation phénoménologique en tant qu’opération immanente réelle au niveau de l’auto-affection transcendantale et de la Force et du Mouvement qu’elle fait naître dans cette étreinte sous son propre poids même. (….) Cette vérité de la vie est son propre se-sentir elle-même intérieur, lorsque le monde – dont il faut respecter, bien entendu, pour son domaine aperceptif relatif, sa phénoménalité propre – n’offre plus aucune assurance, parce que toute certitude véritable ne peut être que l’épreuve même où la vie s’éprouve au Fond absolu d’elle-même. » (RP. pages 116-117)

Survient le thème de l’unité, qui s’éprouve toujours par et dans la double dimension de la totalité et de la personne, de l’intemporalité d’un absolu désormais  indéclinable et de la personne que je suis de façon tout aussi incontestable : « Si la personne, toujours vivante, ne peut se manifester que dans la vie et par celle-ci, elle reste indestructiblement liée à la Vie phénoménologique absolue en tant que l’Origine de tout apparaître. (…) La personne naît donc en ce site non-mondain qu’est la Vie et, de telle manière, cette personne est, recevant la Vie, passibilité pure. Jamais la personne ne produira sa propre vie à laquelle elle n’a accès que par la vie absolument phénoménologique en tant que telle. Cette passibilité transcendantale de l’archi-naissance de la personne s’accomplit selon un mode entièrement impressionnel, car l’auto-affection de la vie absolue consiste toujours, pour nous, en une affection déterminée, en une tonalité affective concrète, c’est-à-dire encore comme la manière, chaque fois singulière, d’être un Soi. » (RP. pages 176-177) C’est tout le travail du philosophe de rendre le plus parfaitement accessible cette vérité qui viole le sens commun de nos évidences habituelles : « … (si) l’unité est l’Ipséité de la Vie en tous ses modes de manifestation, sans abolir pour autant le passage ininterrompu des tonalités affectives dans l’âme (…) l’unité du Divin ainsi que l’union avec lui, qui sont la plupart du temps visées par des religions et croyances dogmatiques, se situent sur le plan de la doxa, tandis que la Vie est l’unité et la simplicité d’essence en tout point de son être. (…) La Vie réalise l’unité avec Dieu sans faire de celle-ci le principe d’un savoir doxique ou déductif, car son identité avec Dieu  est la réalisation pratique même de toute vie en sa nature d’absoluité. Pour la même raison, la phénoménologie de la vie en tant que discours théorique, ne peut jamais se substituer à l’Absolu de la Vie, car, en tant que cette Réalité absolue, la Vie reste par principe une effectuation pratique qui ne peut se dissoudre en un savoir abstrait ou distancié. » (RP. page 216)

Avant d’être réalité porté par un discours et de cette façon mise en lumière, cette phénoménologie matérielle doit s’imposer comme épreuve de vie, et par conséquent ce qui s’éprouve si puissamment se passe de dé-monstration. « Dans le Besoin et par celui-ci, je suis saisi aussi brusquement que totalement – moi en tant que subjectivité absolue – par une auto-affection sans distance qui est ma vie ou ma chair mêmes. (…) Avant tout regard extérieur ou théorique, ce Besoin originaire qui se modalise en désir et effort constitue donc la Culture dans l’éveil-naissance de ce besoin comme nécessiteux de lui-même, en tant que vie phénoménologique immanente. Car il n’y a pas ici un état naturel – au sens d’un substrat empirique – qui réclamerait « quelque chose », mais c’est moi-même, en tant que passibilité donnée par la vie, qui prend sa naissance dans ce Besoin et par celui-ci afin d’être un Soi purement auto-affecté par l’autodonation de la vie. » (RP. pages 243-244) Le degré de socialité mis en valeur par la culture même apparaît à son tour manifeste dans l’expérience de la totalité vécue en l’unique authenticité de l’unicité personnelle : tout se lie en effet, et se relie ! « … tout ‘Dire’ reste lié à la vie en tant qu’affection qui fait immanquablement de l’être un ‘dévoilement’ d’une Force-Affect à la mesure de notre angoisse et de son imaginaire. Rien ne paraît donc plus important à l’avenir que de procurer à la vie une sorte de re-présentation véridique d’elle-même. Et c’est ici que réside l’actualité pratique de la phénoménologie radicale de la vie qui, pour l’instant, nous semble être la seule à poser la problématique de la Vie et de la Culture avec autant de clarté phénoménologique. (…) Le Besoin – qui n’est pas le ‘sujet’ ou l’individualisme – révèle les structures mêmes de la Vie, c’est-à-dire la passibilité de l’immersion de cette vie en elle-même, sans pouvoir la quitter sinon par la génération-culturation qui contient toujours la narration du ‘dévoilement’ essentiel…  » (RP. page 269)

C’est dans Individuation et vie culturelle qu’apparaissent les thèmes complémentaires, notamment relatifs au rôle de la culture, et juste avant l’introduction du concept d’Aisthétique (ou vie esthétique) qui va se tenir au centre des écrits suivants de Rolf Kühn. Ainsi la notion de ‘cogito charnel’ (ou aperception biranienne) : « Le sentiment auto-aperceptif de vivre d’abord en tant que né dans la vie, de n’avoir aucune mort à signer, signifie d’être hors de toute contrainte à endosser les structures étrangères à la vie, qu’elles se nomment langage irréalisant, inconscient mythologique, mé-ontologie différe(a)ntielle en tant que pseudo-transcendantaux. Ce sentiment unique d’être dans la vie par la vie seule permet, bien au contraire, à la violence d’une telle passibilité de devenir la violence de la contre-réduction. (…) Le cogito charnel ne signifie pas un simple renversement d’idées, mais l’accès réel à la vie qui ne peut être donné que par la vie elle-même – et jamais par une représentation, image ou finalité dans un horizon quelconque. La violence de la vie se répète donc nécessairement à cet endroit, car il n’y a qu’une vie, il n’y a qu’un seul accès : celui de la vie elle-même, sans que nous soyons obligés, pour autant, de nier la pluralité des vivants nés dans cette même vie… La réceptivité comme accès à la passibilité absolue à l’intérieur du cogito auto-affectif, subjectif et charnel, revient forcément à sortir de tout système et de toute sytématique spéculative – c’est l’an-archie de tous les ordres ou registres mondains et historiques. » (IC. page 23) L’auteur ne manque pas de se souligner lui-même par l’emploi d’italiques : j’ajoute mon propre surlignement en rouge pour signaler l’importance exceptionnelle accordée à cette éviction nécessaire des convictions passées, toutes ignorantes de l’auto-affection charnelle qui génére la personne en elle-même sans pour autant s’éloigner de cet Absolu qui commande la prise de conscience de soi, déterminant à la fois liberté et responsabilité. « Il importe avant tout de bien saisir que le principe d’individuation ne renvoie pas seulement au Principe de tout apparaître en son sens phénoménal et axiologique, mais avant tout au Principe de la Vie même en son Originarité divine en tant qu’archi-puissance abyssale de sa Révélation. L’ontologie, autrement dit, implique ici une éthique immédiate, car au lieu d’être obligé de médiatiser encore, d’une manière ou d’une autre, l’Affectant et l’Affecté, il y a ici, au Commencement même, l’Affection unique des singularités ou individualités qui existent, à savoir l’affection unique de Dieu en tant que Père et Fils tout autant que l’affection unique de la Vie s’auto-engendrant et de ma vie engendrée. » (IC. page 45) Ce qui est appelé ici ‘ontologie’ est ‘philosophie première’, et je rappelle aussi que j’ai examiné cette question dans quatre articles parus en octobre-novembre 2010. « Ainsi la phénoménologie matérielle ou radicale de la vie – tout en étant un discours philosophique rigoureux – doit renvoyer, en dernière analyse, à une immédiateté du se-connaître qui n’est plus un concept, un texte ou un projet à intuitionner ou à imaginer, mais déjà une praxis absolue en soi. Le sentiment que la vie a d’elle-même ne cesse en effet jamais, de sorte que nous avançons de certitude sensible en certitude sensible… Pour être radicale, une telle phénoménologie de l’essence culturelle de la vie ignore l’histoire empirique qui, basée sur des documents incomplets ou partiels, connaît plus de lacunes dans la reconstruction du passé qu’une approche co-pathétique de la réalité de tous les individus existants ou ayant existé. (…) Toute sensation se connaît toujours totalement elle-même. S’il y a donc une ‘histoire’ de la culture à écrire, c’est celle des émotions possibles à l’infini… » (IC. page 145) Et c’est maintenant que nous aboutissons à la classique ‘question de Dieu’, celle-ci renvoyant tout naturellement dans ce contexte à la définition d’une ‘vie esthétique’. « J’assiste, à tout instant, à la Révélation du Dieu réel en mon auto-révélation à moi, laquelle est identique à mon auto-affection absolue. La Naissance en Dieu n’a, par conséquent, rien de statique, ni de temporel. Elle ne renvoie pas davantage à un plan créationnel ou encore à l’épreuve d’une perte voire d’une déchéance. Au sens de Maître Eckhart, c’est un Naître éternel ou toujours neuf. La Réalité de Dieu impliquée dans le besoin le plus discret ou le plus récurrent n’est plus ici l’objet d’une conceptualisation ou d’une intuition, mais c’est l’auto-donation même de cette Réalité. » (IC. page 158) « Si l’éthique et l’esthétique peuvent trouver leur enracinement dans ce mode originaire passible qui se situe avant tout savoir et toute discipline spécifique (…) il faut les situer encore par rapport à la religion, cette dernière devant être entendue avant toute détermination théologique ou confessionnelle. (…) Ce site, qui est le non-lieu mondain par excellence, ne peut être correctement compris qu’à partir d’une Passibilité sans nom et visage, qu’à partir de ce Mode par lequel toute vie affective et charnelle plonge dans l’Absoluité de la Vie pure. Dans une certaine mesure, l’esthétique et l’éthique renvoient encore à un agir. Si nous poussons la contre-réduction jusqu’à l’essence phénoménologique de ce pur rapport du Moi à la Vie qui l’engendre, la religion n’est rien d’autre que la relationnalité nue de ce Rapport, l’épreuve de ce ‘lien’ comme passibilité absolue, comme religio.  » (EC. page 196)

Question délicate abordée ici, tant les intégrismes sont devenus partout à ce point agressifs et dangereux !  Néanmoins il aura bien fallu entendre ici, et je prends soin de l’ajouter, que si les religions toujours si influentes ne s’orientent pas à la découverte de cette réalité phénoménologique qui est le précédent absolu de tout apparaître et de tout dire explicatif, le principe d’une éthique de la générosité de partage et de l’amour universellement empathique, si elles ne s’éveillent pas à la vérité de leurs gnoses jusqu’ici refoulées, elles seront emportées par la violence même de ces intégrismes, l’aveuglement de leurs littéralismes, eux-mêmes dévorés par la violence et l’aveuglement fanatique de l’idolâtrie régnante comme l’écrit Rolf Kühn.

(1) Il y a vingt ans, je m’attardais tout un trimestre sur ce chapitre de la conscience. Quand un ami-lecteur m’a transmis cette admirable parole d’un poète iranien cité par Henry Corbin ( « Tu es la conscience divine. A quoi bon dire que tu as cette conscience ?« ), j’ai bien compris que c’était tout ce que j’avais moi-même désiré illustrer, que j’ai si souvent appelé ‘secret’ ou même ‘mystère’, qui vient si merveilleusement à l’éclaircie de nos jours…

La conscience, insister – 4 –

Insister ? Oui ; ‘Première personne’ est le concept qui s’impose dans la dimension authentiquement psychologique du travail de Michel Bitbol sur la conscience, comme je l’ai rappelé précédemment. J’insistais déjà sur l’importance qu’il fallait accorder à l’événement ‘conscience’ qui se révèle également et à la fois, avènement ‘moi’ et ‘monde. « Tout est dans la conscience… » C’est une nouvelle relecture du livre de Rolf Kühn, L’abîme de l’épreuve (AE.) ; Phénoménologie matérielle en son archi-intelligibilité (Peter Lang 2012) qui m’impose de signaler ce prolongement de la conscience en première personne vers une ‘vie poétique’ qu’il appelle quant à lui ‘vie esthétique’, qu’il désigne aussi par le concept plus général d’Aisthétis. Si la conscience indique formellement l’apparition d’une dualité, il faut réaliser du même pas, de la même aperception immédiate, que l’Absolu qui se donne vie (ou mouvement selon un concept plus traditionnel, ‘aristotélicien’) n’opère cette création qu’au travers de la vie impressionnelle qui nous anime et non dans le poids des catégories du monde qui semblent s’imposer si massivement dans son étrangeté radicale. Figure de l’Absolu, je ne suis pas ob-jet dans le monde, « jeté dans le monde », mais bien agent d’une opération de l’Esprit a-donné à la co(n)naissance de soi-même. Plus précisément : à la fois, patient dans le regard qui me conjoint à l’Unique Vivant ; agent dans la visée d’une conception du monde qui vient illustrer le Principe ineffable au péril de le pervertir par l’objectivation des images nées de la création même. Dans l’histoire de la philosophie première, c’est une nouvelle rupture épistémologique, une nouvelle révolution par retour cette fois au sujet – moi – et à l’antécédence absolue qu’il illustre. Toutes les ontologies, aujourd’hui les anthropologies athées, ne condamnent pas le sujet à l’aliénation dans une totalité, au contraire. Mais c’est à l’essentielle percée de Maître Eckhart que l’on doit cette révélation que le Père et le Fils concourent à la même œuvre en ‘connaissance du matin’. Michel Henry y a trouvé toute son inspiration. Je vais donc citer ici, à nouveau, Rolf Kühn qui s’applique à approfondir les thèses de Michel Henry, répétant dans sa langue si particulière le vérité extrême de cette miraculeuse gémellité du Soi animant chaque soi singulier dans les circonstances du drame éternel de notre ‘éthos immémorial’.

Bien sûr, il aura fallu accéder à ‘cela’, postulat philosophique de base ou intuition séminale, le principe des principes : « …Il y a un simple absolu, privé de tout concept, qui est le suprême – une force sans aucune distance vis-à-vis d’elle-même qui reste par là invisible, mais qui fait en même temps la source de tout engendrement… (AE. p.37) Et alors cette vérité première, ce discernement originel peut se poursuivre par ces propositions éclatantes : « Qu’annonce la Vie en tout sentir ? Qu’elle est en elle-même, qu’elle ne se quitte pas elle-même. Et elle « dit » cela de telle manière que « je » suis chaque fois concerné en tant que ce « moi » qui « sait » au Fond de soi-même que le lien absolu ou religieux de « ma » vie avec la « Vie » ne peut être suspendu ou détruit aussi longtemps que je « suis » dans et par le sentir. Par conséquent, l’Auto-révélation de la Vie dans le sentir se trouve liée, de manière inséparable, à ce sentiment dans le sentir que je suis dans la Certitude de la Vie – et cela indépendamment de la « différence » affective entre joie et souffrance. (…) Avec cette Certitude absolue de la Vie en chaque modification du sentir, il devient clair que nous n’avons à craindre aucun Néant ontologique, car par le Fait même qu’ « il y a » toujours, à nouveau, un sentir du sentir en tant que sentiment-de-soi, une confirmation principielle nous est donnée phénoménologiquement : l’ « être » ne se retirera jamais. » (AE. p.72)

Cette égalité de l’être et du sentiment de soi, ainsi que l’exprimait Maître Eckhart dans une glose célèbre de Jean, jadis rigoureusement condamnée, la voici de nouveau clairement dite : « L’Ipséité de la Vie et l’ipséité du soi s’individualisant sont identiques dans le même Sentir en tant que la tonalisation chaque fois actuelle de la concrétion du sentiment… (…) L’ensemble de notre sentir possible et concret en tant que le noyau de Vie/soi en sa génération ou généalogie permanentes ne connaît, par conséquent, ni un Soi abstrait ou formel ni une Vie-substance au sens métaphysique, mais tous les deux – la Vie et le Soi comme « moi » – deviennent ensemble ce qu’ils sont en leur phénoménalisation pure, c’est-à-dire l’accomplissement de la tonalisation de la Vie par son auto-affection originaire pour « être », de façon chaque fois concrète, un Soi singulier de la Vie. » (AE. p.80) Qui se précise ainsi un peu plus loin : « … en chaque conscience de sensation en tant que vécu subjectif et noématique, il y a deux faits : la représentation d’un senti comme un « quelque chose » ainsi que le se-sentir du senti en son immanence affective qui plonge dans le Fond même de la Vie et sa passibilité impressionnelle en tant qu’Aisthétique originelle. Dans cette sphère d’apparaître primordial le « Monde » ne se trouve jamais séparé de la Vie et de ma praxis subjective comme « Moi » du mouvement charnel qui est un « Je-peux » aperceptif ; le Monde est, bien au contraire, donné par une telle « saisie de la vie » (…) par laquelle s’explique la possibilité d’identification d’une ob-jectité en s’enrichissant d’aspects infinis dans une suite de variations eidétiques. » (AE. p.87) La Phénoménologie historique a parlé de ‘réduction’ puis de ‘contre-réduction » – il s’agissait toujours de conjurer le physicalisme conclu de l’expérience sensible ordinaire – c’est maintenant une conversion qui s’énonce en ces termes, une révolution.

Soit une éthique : « Chacun devra donc à chaque moment vérifier en lui-même, à savoir en sa narration auto-affective, si ce qui est dit est ressenti par lui de façon vivante, sachant qu’une telle donnée représente la Donation absolue de la Vie. La seule chose qui est ici présupposée au départ consiste à reconnaître qu’en fait chaque instant est porté ou affecté par la Vie, et par rien d’autre. Cela étant reconnu sans restriction théorique aucune, la nécessaire réadaptation de la pensée peut être réalisée au long d’une telle méditation : la vie n’est pas dans le monde, mais le monde entier, y compris moi-même et les autres en tant que personnes visibles, sont dans la vie. Si toutefois tout est dans la Vie, tout doit être compris à partir d’elle, ou plus précisément tout doit être vécu à partir de la vie. » (AE. p.130) Une logique : « Dans ce moment chaque fois singulier, nous ne sommes pas seulement exclusivement définis par la vie, avec la certitude immédiate, la joie et la praxis de l’agir immédiat, mais qui plus est, dans ce pur affect de la vie nous sommes aussi un Soi unique bien concret. (…) Un « soi » pensé, représenté dans la perception intérieure, la réflexion ou le langage, est irréel, car il n’aurait  de lui-même aucune substance vivante, ne serait-ce que pour être, car il ne viendrait même pas à l’existence. En effet, toute représentation ne comprend qu’une image distanciée ou idéelle de la vie, mais pas la vie elle-même, celle-ci étant par essence épreuve de soi vivante en tant qu’auto-génération. » (AE. p.136) Et une esthétique, tout à la fois : « L’existence esthétique est à la fois nécessité suprême et liberté, ce dont témoignent toute peinture, toute musique et toute architecture : car que je puisse éprouver « quelque chose » comme esthétique implique immédiatement que je puisse éprouver telle donnée ainsiet non autrement. (…) Parce qu’il n’existe pas de mesure mondaine – au sens d’un modèle ou d’une comparaison – des nuances sublimes du sentiment, l’acte d’approfondir cet Abîme est la détermination la plus radicale de l’esthétique, c’est-à-dire finalement celle d’éprouver l’Absolu comme Vie phénoménologique pure à travers la nécessité de sa détermination singulière. » (AE. p.180)

C’est ainsi que peut s’énoncer la toute nouvelle définition d’une condition : »L’Absolu n’est pas un contenu objectif déterminé, mais précisément la pure Facticité de la Vie consistant à être donnée à la sensibilité et de l’être sur un  mode fini dont le caractère esthétique correspond justement à l’auto-affection de la vie pure. (…) Il apparaît alors que le vécu esthétique ne relève aucunement d’une « identité intuitionniste », c’est-à-dire d’une quelconque présence aperçue sur le mode de l’objet. C’est bien plutôt le pur fait d’être-touché à travers la nécessité esthétique comme passibilité du sentiment qui constitue la puissance même de révélation que possède l’apparaître dans l’absoluité de son caractère vivant. » (AE. p.181) Ce qui peut s’énoncer de cette autre manière : « … le « savoir absolu » de soi-même qui s’éprouve à travers les pouvoirs qu’il rencontre est la seule condition réelle où s’enracine toute exigence transcendantale. La con-science archi-intelligible est le « savoir pratique » de la vie immanente par lequel toute prescription théorique ne revêt d’autre statut que celui d’un faire, en offrant la possibilité d’un vivre qui, en toute rigueur, ne subit jamais autre chose que sa propre vie. Vivre la conscience en tant qu’éthos culturel, c’est l’échange ininterrompu entre l’immanence et la transcendance sur le mode de l’agir intime qui se reconnaît tel – sans jamais y renoncer – dans le courage de son acte « face » aux mondes ou significations multiples. » (AE. p.187)

Dans la perspective qui est celle de la mystique eckhartienne, et dès les premières pages de son livre, Rolf Kühn a voulu signaler de façon expresse la simplicité d’une telle réalisation. J’ai préféré rappeler ce propos pour corriger les réactions éventuelles de rejet qui seraient dues à l’emploi d’un langage qui paraîtra à beaucoup trop abscons : « S’il faut appeler ‘religion’ le mode éternellement originaire de l’absoluité d’un tel mouvement et si l’accomplissement quotidien de la vie de cette réalisation transformatrice forme justement le produit économique au sens englobant, alors la mystique de la simplicité absolue – parce qu’immédiate – de la vie caractérise très exactement le lien nécessaire entre les deux dans la mesure où, pour la mystique, l’engendrement et la praxis en tant que qu’événement transcendantal coïncident. » (AE. p.36) Ce qui nous renvoie bien aux premiers énoncés de cet article.

J’ai voulu utiliser ces raccourcis pour rendre plus lisible cette somme de connaissance, démontrer qu’il s’agit bien d’une co-naissance comme je l’ai moi-même souvent écrit après Michel Henry : « En résumé, la connaissance exemplaire, c’est l’Individu lui-même s’accueillant en lui-même par l’agir possible qui devient la manifestation du Tout de l’Être sans division possible, car il n’y a qu’une Vie, toujours identique à elle-même dès qu’elle prend la forme de la Révélation, qui est son essence même dans son surgissement phénoménologique en tant qu’éthos immanent. (…) La conscience, comme manifestation originaire d’une affectivité saluant la présence inaliénable de la vie, implique dès son surgissement intérieur cette praxis culturelle qui porte tout sentiment vers son intensification possible en tant que compossibilité culturelle en son éthos immémorial. » (AE. p.195) La vie née dans la conscience, celle-ci comme occasion d’un exhaussement de celle-là ! Quel voyage proposé, et vers quel continent inconnu du Sens !

NB : Les italiques dans les citations de Rolf Kühn correspondent à des soulignements. 

La conscience (Prologue à « Un mouvement et un repos ») – 3 –

Comme je l’ai annoncé et bien des fois répété, je m’applique actuellement à refondre les articles publiés jusqu’ici en un seul livre que je proposerai plus tard à la vente en souscription. J’avais également promis de publier des extraits de mes principaux chapitres, au fur et à mesure de leur rédaction, pour désigner clairement l’orientation générale de ce nouvel écrit, en fait une perspective clairement tracée depuis des années, une philosophie du sujet exposée dans la langue d’une philosophie contemporaine, elle-même confortée par une philosophie comparée qui n’écarte aucune culture, philosophie au sens moderne ou spiritualité traditionnelle. C’est ainsi que j’ai commencé par un Prologue portant sur la conscience, thème illustré dernièrement par plusieurs articles et que j’ai toujours le plus grand mal à ordonner par la réunion d’observations et d’analyses de provenances différentes. J’avais en tête cette parole de Nisargadatta que je cite de mémoire :  » Il y a l’Absolu ; survient la conscience ; tout est dans la conscience… » C’est la raison pour laquelle, ce thème me paraissant si essentiel, fondamental, j’ai pu sélectionner certains indicateurs très résumés et très clairs en même temps, qui me permettent de désigner l’orientation de cette recherche désireuse de concilier extrême modernité et antiquité de pensée. Je réunis ici quelques citations de Michel Bitbol, extraites de son livre La conscience a-t-elle une origine : Des neurosciences à la pleine conscience ; une nouvelle approche de l’esprit, Flammarion 2014 . Les commentaires qui les accompagnent doivent une nouvelle fois faciliter la compréhension d’ensemble de mon propos.

Ce blog ,Jeudemeure, publié à partir de février 2009, poursuivait le travail entamé en 2007 par mon premier blog paru dans Le Monde, Connaissance du matin, tous deux programmés comme une exégèse la plus complète possible des enseignements de Stephen Jourdain, penseur tout entier illuminé de ses intuitions qu’il avait appelées ‘éveil’ en référence à la tradition orientale. C’est à ce point-là que me paraissaient indispensables les éclairages de la philosophie et les comparaisons avec des traditions étrangères fort éloignées dans l’espace et le temps. Ainsi j’étais à la fois conduit à parler d’un ‘spiritualisme existentialiste’ et d’un ‘réalisme des essences’ pour signifier avec force que c’est le sujet, « moi », qui se trouve au cœur de l’aventure qui s’appelle ‘création’, libre et responsable à l’horizon de ses conditions mondaines, mais néanmoins tout entier englobé dans une ‘objectivité’ essentielle qui n’est pas celle que la science mesure mais que la lecture spirituelle contemple dans l’aventure, je le répète, de ce que l’on peut appeler un ‘jeu’ en dépit de son caractère si intensément dramatique. Dans les lignes qui suivent, c’est une pensée inspirée à la fois des plus fines réflexions philosophiques et des connaissances scientifiques les plus éclairantes qui s’exprime : en fait le résumé de ce qu’il faut aujourd’hui apprendre et comprendre pour libérer le plus riche potentiel d’humanité en nous, et si l’on veut le penser ainsi, nous épargner les désastres promis qui s’annoncent si évidemment à l’horizon de l’histoire. La première phrase citée : « l’expérience n’est pas un objet », je l’ai choisie en tête de ce florilège, parce qu’elle dit seule, essentiellement, tout ce qui mérite d’être appris et compris. On peut l’expliquer encore, mais tout le reste coule de source ; une explication si l’on veut, un rayonnement plutôt, irrésistible, parti d’une seule et  unique lumière d’évidence qui va commander ce qui s’ensuit, qu’il faut appeler le refus du physicalisme. J’insisterai en marquant de rouge tout ce qu’expose pas à pas cette proposition capitale.

« Tout d’abord, l’expérience n’est pas un objet. L’objet est une entité supposée exister par-delà les situations, les états subjectifs et l’être-présent. Au contraire, l’expérience consciente est située, elle est ce que cela fait d’être en ce moment. L’expérience n’est pas davantage une propriété, puisque, au lieu de l’attribuer à nos interlocuteurs après avoir cherché (en vain) à prouver qu’ils en ont une, nous nous contentons de la présupposer dans une coprésence empathique. Enfin, l’expérience n’est pas un phénomène, car celui-ci ne se spécifie pas mieux que comme une apparition au sein de l’expérience. Ainsi, l’expérience consciente n’est pas quelque chose d’iso­lable par une dénomination ou une prédication. Elle n’est ni un objet, ni une propriété, ni un phénomène. Et pourtant, elle n’est pas rien ! Pour nous, à cet instant, pendant que j’écris ces lignes ou pendant que vous les lisez, l’expérience pourrait même être tout. Elle n’est pas quelque chose de séparé, mais le déploiement entier du sans distance. Elle n’est pas une caractéristique que nous avons, mais infiltre ce que nous sommes. Elle n’est pas un apparaissant, mais le fait intégral de l’apparaître. » (O, 10).

Immédiatement l’aperception du caractère réflexif de l’expérience s’impose : en quoi elle est ‘pure’ parce qu’elle illustre la permanente présence du sujet, témoin et agent de la manifestation, même occulté par le contenu même de ses expériences. « Remarquons que cette approche de la conscience phénoménale comme unité d’un flux suppose, elle aussi, une conscience réflexive. De même que chaque vécu se dit seulement en tant qu’expression d’un vécu réflexif particulier, le flux des vécus se dit en tant qu’expression d’un vécu réflexif général. Le flux des vécus, le tissu constant du chatoiement sans fin de ce qui s’éprouve, se donne à une espèce singulière de réflexivité qu’on pourrait appeler indiscriminée. Cette sorte de réflexivité se garde de toute discrimination parce qu’elle se rend seulement attentive au fait neutre qu’il y a de l’expérience, et non pas à comment est chacune de ses nuances ; elle s’applique par soustraction à la donnée constante mais vide de l’expérience, et non pas à la variation de son remplissement par des contenus ; elle n’ignore pas que l’expérience est transparente et coextensive à la présence, (…), mais elle relève cette transparence même comme un événement excédant chacune des apparences qui l’imprègne. Réfléchir l’unité du flux de la conscience revient donc à chercher un horizon de permanence à fleur de la plus extrême instabilité qui soit. » (O, 59)

« La conscience, « la conscience pure » dirait Husserl, s’avère être le lieu de tous les renversements de perspective, parce qu’elle est comme la rétine universelle à laquelle est reconduite la vision de n’importe quelle perspective. » (O, 222). (…) « La teneur même du problème exige que nous revenions sans cesse là d’où nous partons, là où nous nous tenons ; parce qu’en ce lieu se trouve son non-objet conscience, et parce que s’il s’éloignait de « là » qui est à la fois sa source et son thème, l’acte même de problématiser aurait toutes les chances de s’égarer dans des arguties logico-formelles dénuées de pertinence. » (O, 235). Toutes ces pages pour dissoudre une à une les prétentions du physicalisme, en fait toutes les assurances prétendument scientifiques qui s’extrapolent de ce qu’on appelait auparavant le sens commun, cet attachement passionné et exclusif à l’empirie du monde… Bien sûr, Michel Bitbol apporte la preuve que la science peut être bien plus qu’un raffinement du sens commun !

La conversion finalement sera le résultat inexorable d’une juste démarche psychologique. Bitbol appelle ce lieu un ‘là’ ; je dirais plus volontiers un ‘ici’ où plus aucun recul n’est possible, l’alpha véritable de l’expérience d’être en première personne. « Le cœur de la subjectivité est la limite absolue d’une recherche  de preuve par objectivation. Un procédé consistant à rechercher l’accord universel à propos d’une fraction ostensivement circonscrite du champ de ce qui se montre ne saurait concerner ce-là qui n’est pas fragmentaire mais omni-englobant ; il est incapable de saisir ce-là qui ne saurait s’indiquer par aucun geste ostensif parce que l’intention de chaque geste en est issue. » (O, 241).

Je ne quitte jamais « je conscience » ; « je conscience » est mon sol insurpassable, et tout le reste se donne selon sa perspective. (O, 250).

Il fallait en arriver ‘là’ dirons-nous donc, en ce lieu inassignable autrement que par l’expérience naturelle et directe que nous en avons : « La conscience est là, tellement là qu’aucune place n’est faite à sa possible disparition qu’en son apparition même. Il n’y a pas de fuite permise hors de ‘la’, parce qu’il n’y a pas d’ailleurs qui ne soit repéré en lui et par rapport à lui. (…) Au fond, ce livre entier naît d’une réalisation lancinante de la saturation de l’expérience consciente, et il tâche d’en exprimer les conséquences en utilisant jusqu’au point d’exténuation un langage qui suppose le contraste, la distinction, le partage, en somme la désaturation… » (O, 474)

J’ai voulu ajouter quelques plus longues citations qui donnent leur force à tous les développements qui suivent. Je l’ai dit plus haut : le meilleur de ce que science et philosophie, correctement et légitimement associées, peuvent nous offrir. L’affaire est d’importance : dénoncer le monde prétendu réel que l’objectivité s’efforce de plaquer sur celui des impressions d’où jaillissent à la fois nos sentiments et nos raisons, celles-ci autant que ceux-là à ne pas négliger, à ne pas hiérarchiser dans la demeure d’une « transparence ». « La négation de soi, la dévalorisation des jugements ‘seulement’ subjectifs, le déclassement ontologique de l’émotion et du sentiment esthétique, la mise à distance du ‘toi’ en faveur du ‘lui’, ont d’abord pour conséquence de faire ressortir quelque chose qu’on déclare extérieur au nom de sa subsistance à travers le flux des vécus, et de définir par simple  soustraction un champ dit d’intériorité. Puis, dans un deuxième temps, le fruit dualiste de la démarche devient lui-même objet de négation, conduisant à tenir l’intérieur pour une production de l’extérieur, la res cogitans pour une émanation de la res extensa. Le dualisme s’auto-annihile dans l’élan même de son déploiement, il s’auto-amplifie en un monisme de la res extensa par simple extrapolation de la posture qui l’a permis en premier ressort. Pour un esprit qui s’est laissé dompter par la discipline objectivante, il ne peut y avoir en définitive rien d’autre parce que ce que son regard a été éduqué à fixer. Il n’existe rien d’autre parce que tout le monde s’est vu dépossédé de sa légitimité à se dire et à se connaître (…) La focalisation de l’attention sur les pôles d’identité stable de l’expérience (sa soumission à l’ordre d’ignorer les variations, les moirés affectifs, les saccades visuelles, et la versatilité incessante de ce qui se vit), conduit à n’investir de la qualité absolue d’être que les régions de constance expérientielle recherchée, et à n’attribuer à leur résidu fluent négligé que la superficialité du paraître. » (page 310)

 » L’apparaître obsédant, envahissant, omni-englobant, autre désignation de l’expérience consciente, s’est soudain transformé en un trans-paraître, et ce qui l’a remplacé, c’est une multiplicité accrue de figurations de choses en elle. Le monolithe de l’apparaître s’est pulvérisé en une myriade d’apparaissants, l’un d’entre eux ayant reçu mission de porter le reflet fragmentaire de son bloc natif et d’en devenir en quelque sorte le représentant saisissable. (O, 338).

Description du désastre . Hors Michel Henry qui l’a appelé ‘barbarie’ et Stephen Jourdain qui l’a appelé ‘deuxième création’, je ne connais personne qui l’ait décrit avec autant de pertinence et de force. Il était à propos de rappeler la métanoïa cartésienne qui fonde une spiritualité française originale et non, comme on l’a cru, un rationalisme étroit de la chose prouvée : « Dans le débat moderne en philosophie de l’esprit, le passage à rebours du concret à l’abstrait se manifeste dès son expérience de pensée archétypale : celle du doute hyperbolique cartésien. Cet acte de douter, on n’a cessé de le voir, est le motif même de la découverte de soi du  « je » doutant. Le doute extrême aboutit à une certitude d’autant plus concentrée qu’elle coïncide avec lui-se-réalisant ; une certitude qui se confond avec l’acte de la vivre à l’instant où elle est manifeste : « Il faut finalement poser que cet énoncé, je suis, j’existe, moi, toutes les fois que je le prononce ou que je le conçois mentalement, est nécessairement vrai. » Cependant, juste après son ravissement d’auto-coïncidence, l’être-situé cherche à sortir de lui-même pour s’assigner un statut dans sa propre représentation ; il s’inquiète d’une certitude qui ne le pose pas encore comme étant spécifié, mais comme (je) suis à la fois centré et sans bornes : « Je ne connais pas encore d’une intellection suffisante ce qu’est ce moi, ce que je suis, moi qui à présent de toute nécessité suis. » L’être-situé a besoin de se ressaisir en tant qu’entité au moyen de son propre intellect, qui le localisera dans un système de coordonnées conceptuelles plutôt que de le laisser flotter dans la plénitude indéterminée de l’évidence ; et c’est ce ressaisissement qui s’exprime comme transfiguration de la première personne là (je suis) en une troisième personne acentrée (le moi est cela). Procédant par élimination, mettant progressivement à l’écart des secteurs entiers de la grille de lecture posée par son intelligence, niant qu’il soit animal, corps, ou organe, l’être-situé va réfléchir sur l’acte qui l’a conduit à sa certitude et projeter sa réflexion devant lui à la manière d’une « chose » pensante qui s’ajoute aux choses. Origine des visées de choses comme des doutes sur l’existence intrinsèque des choses, le cogito a finalement été lui-même réifié (O, 369). Inversion mentale vs conversion spirituelle : tout le travail d’une philosophie indéfiniment à faire et à refaire, ce pour quoi je l’ai appelé une gnose et notre unique voie de salut à ce jour. Un mouvement et un repos, si ce livre parvient au grand jour, sera la loupe capable de rendre possible l’exploration de ces voies nouvelles, intellectuelles et existentielles.

Les contradictions d’Emil Nolde

C’est un article de Philippe Dagen consacré au peintre Emil Nolde, dans le Monde daté du 12 août 2014, qui m’a entraîné à un nouvel examen de cette peinture, à une nouvelle méditation de cette œuvre ; à une relecture également du livre que Gabrielle Dufour-Kowalska lui a consacré : Emil Nolde, L’expressionnisme devant Dieu (Klincksieck 2007). Nolde, c’est le nom du village où le peintre est né en 1867, dans le Schleswig-Holschtein, province longtemps disputée entre Danemark et Allemagne, province dont le climat, humeurs et couleurs, l’a tout le temps inspiré – la couleur grise semble sa préférée – en dépit de voyages nombreux et répétés en Europe de l’Ouest puis en Russie et jusqu’aux confins de l’Asie, au Japon, et au-delà des mers, dans les îles de Mélanésie. Mais en réalité, l’expressionnisme, dont il est un des meilleurs représentants, revendique une liberté qui tire du plus profond de la conscience et de l’imagination personnelles les formes de ses sujets, soit qu’il les emprunte à la nature, aux humains, ou plus rarement aux animaux, tendant toujours à une forme d’expression (d’où son nom de système) élémentaire, primitive, caractérisée toujours par la primauté de la couleur sur le dessin, et qui laisse toujours transparaître une sorte de violence du geste spontané sous l’apparence de la sérénité conquise.

Paysages divers, maritimes (tous sur papier-Japon) :

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Je le rappelle d’emblée : il y a un drame au cœur de la destinée de Nolde, et ce n’est ni l’incessant conflit séculaire entre Danemark et Allemagne, ni la répudiation des arts d’Europe occidentale, incomprise en son temps, qui va le marginaliser – de l’impressionnisme en particulier – mais la condamnation de son art par les autorités nazies qui le rangent au nombre des ‘peintres dégénérés’ et lui interdisent même de travailler alors qu’il se refuse à l’exil. Nolde, qui s’éprouvait Allemand et se déclarait patriote, en fut durablement ulcéré. Pendant la guerre, il est contraint alors d’exécuter des ‘tableaux non peints’, Ungemalte Bilder, en cachette, sur des petits formats de papier-Japon, le plus souvent des aquarelles vite séchées et dissimulées pour échapper à la surveillance de la Gestapo. Car c’est plus d’un millier de ses œuvres, retirées des musées ou des lieux d’exposition, qui ont été détruites durant cette persécution ! À la fin de la guerre, il se retirera à Seebüll, un petit village où sa maison, devenue musée à sa mort en 1956, abrite encore aujourd’hui sa Fondation. Et pourquoi maintenant Gabrielle Dufour-Kowalska ? Parce qu’elle s’est attachée, en élève fidèle et appliquée de Michel Henry, à l’analyse d’œuvres peints qui semblent à ses yeux illustrer les thèses du maître de Montpellier, s’attachant particulièrement à l’expressionnisme qu’elle contribue à faire connaître par la publication des Lettres à un Inconnu de Marianne Werefkin, égérie du mouvement expressionniste (Klincksieck 2005), et auparavant, à un autre marginal, un autre créateur d’exception : Caspar David FriedrichAux sources de l’imaginaire romantique (L’Âge d’Homme 1992). Sur ce sujet précis, on se reportera à mon article du 19 novembre 2013. Mais c’est dans son livre sur Emil Nolde et l’expressionnisme, publié, je suppose, juste avant la grande rétrospective Nolde du Grand-Palais à Paris (2008), qu’elle fouille le plus profondément sa réflexion critique, toujours dans une perspective henryenne. Je la résumerai de quelques mots : définir la plus authentique inspiration poétique, non dans le sens d’une mimesis mais dans celui d’une poiesis enracinée aux origines invisibles de l’affectivité ; cela, contre toute convention et esprit de système, en libérant les élans d’une création toute personnelle. J’ai dû préciser à maintes reprises ce qu’il fallait entendre ici par ‘création’, qui n’est pas celle, ‘ex nihilo’, de la théologie mais celle qui donne forme et visibilité à ce qui peut être appelé ‘idées’, telles des matrices essentielles de toute image d’un objet apparaissant, que nous concevons habituellement à notre insu et nous représentons suivant les déterminations de l’expérience sensible. L’art a sa vérité propre, bien supérieure dans ces conditions à celle de l’expérience commune du ‘bon sens’, supérieure à toute intention de copie du supposé réel, supérieur même à l’intelligence scientifique du monde. Qu’on s’en souvienne aussi : c’est ce qu’avait voulu démontrer Heidegger dans sa première conférence de 1935 sur L’origine de l’œuvre d’art, dans une perspective ontologiste toutefois… (cf la nouvelle édition des éditions Rivage, 2014)

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Il y a d’abord ce délicat rapport à l’image qui peut se comprendre comme partant du mouvement naturel de la perception. Pour le contester, dans son chapitre sur l’esthétique noldéenne, Gabrielle Dufour-Kowalska va reprendre à son compte le projet phénoménologique de la réduction – qu’elle appellera d’abord ‘soustraction’ – pour définir radicalement le geste propre à la création artistique, et particulièrement dans l’exemple de Nolde : « Le geste qui instaure l’espace esthétique chez Nolde se trouve dans une proximité exceptionnelle et en parfaite continuité avec l’image qu’il y déploie. C’est dans l’immédiateté, véritable structure de l’esthétique noldéenne, que se produisent et s’inventent les images. Et c’est pourquoi l’espace esthétique s’édifie comme une soustraction – de l’étendue empirique avant tout, brutalement congédiée par l’artiste – tout simplement elle n’existe plus pour lui. Chez Nolde, elle est annulée dès le premier regard qu’il pose sur la nature et dans la ferveur passionnée – instance d’intériorité pure – qui accompagne sa contemplation, dans l’intimité de laquelle couve l’image. L’élimination de l’espace empirique, l’ouverture d’autres possibilités spatiales, signifient ipso facto la suspension de la perception, premier degré de la connaissance objective et base des facultés supérieures de la connaissance rationnelle. » (page 58) On pense à une conversion plotinienne, à une conversion du regard qui se détourne de l’image sensible pour reconquérir la visée essentielle d’une forme absolue qui ne prend pas figure au monde. C’est une double question qui se pose : telle imagination ‘privée’ (ici de la présence empirique des choses) a-t-elle réellement accès aux ‘mères’ invisibles de tout paraître, et ce paraître est-il à tout jamais ‘privé’ lui-même d’une légitimité d’expression ‘objective’ si c’est l’expression seule et unique du ‘poète’ qui se charge de la révéler ? C’est ainsi que notre auteur expose le véritable paradoxe de la peinture, mais paradoxe fondateur en vérité, comme il se distingue dans l’art singulier d’Emil Nolde. « Il en résulte ce paradoxe – qu’on peut appeler paradoxe du peintre – qu’il appartient à celui-ci de suspendre l’instance de la visibilité, sensorielle ou intellectuelle. L’avènement de l’œuvre peinte (…) se donne en réalité à la sensibilité, plus profondément : à la réceptivité de nature affective qui détermine nos facultés sensibles. Créée hors monde et hors perception, elle est cette réalité vivante qui se propose à sentir, qui doit être éprouvée pour être connue comme ce qu’elle est : non pas une chose, un objet, un étant inerte posé dans l’espace de notre existence ordinaire (…) mais un fragment de l’âme et de la vie du peintre… » (page 58) Nolde, pourtant, n’est presque jamais abstrait : il figure des paysages, ses chers paysages maritimes empruntés à sa province natale, où mer et nuages se voient bien plus que terre (comme chez Friedrich !) ; d’autres figures naturelles à ses yeux exemplaires (arbres, fleurs), et des figures humaines, parfois celles de contemporains et souvent des figures mythologiques ou exotiques, des masques même. Il y trouve un beau sujet d’inspiration, qui lui vient aussi de ses voyages, et nous voyons par là qu’il ne se confie ni totalement ni exclusivement à son imagination. C’est néanmoins une liberté qu’il recherche toujours et sans doute un souci de vérité transcendant tout système convenu. « L’idéal de primitivité qui inspire le peintre ne consiste pas à substituer un type de civilisation à un autre, mais à effacer, au principe de l’œuvre d’art, la société civilisée comme telle avec son noyau de socialité, c’est-à-dire le complexe des règles, des normes, des préjugés qui font de la société une réalité conventionnelle par définition et comme telle l’ennemi de toute création. » (page 60)

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Cette ‘primitivité’ revendiquée tient tout son sens de la même inspiration d’une vérité des commencements, antérieure aux constructions de l’intelligence, antérieure aux décisions et affirmations prétendant fonder une civilisation. La comparaison avec les plus intuitifs des peintres modernes trouve alors sa place : « Chez Cézanne comme chez Nolde (mais aussi chez Gauguin et presque tous les modernes), la quête d’un état originaire se fait jour à l’intérieur du sentiment de la vie qui leur est propre et trahit un tempérament et des inclinations religieuses. En ce sens le rapport entre la nature et l’art, selon Cézanne comme selon Nolde, est plutôt de l’ordre de l’analogie que de la ressemblance. Pour l’un comme pour l’autre, ce n’est pas une intelligence, dans l’esprit du peintre, qui préside à l’édification de l’œuvre, c’est un instinct (…) Mais pour Nolde, comme pour Cézanne, la puissance de l’instinct ne relève pas d’une force aveugle, elle repose sur cette expérience tout intime et transparente à elle-même, qui s’appelle l’émotion. » (page 61) Le don de réalité rejoint ici celui de vérité ; ils se confondent même et c’est l’œuvre d’art qui en est l’expression privilégiée, évidente à qui sait voir et apprécier. De toutes les simplifications pratiquées par Nolde, Gabrielle Dufour-Kowalska retient ce qu’elle appelle ouvertement cette fois ‘Réduction de la beauté’ : « Les conceptions esthétiques incarnées dans le tableau noldéen reposent sur cette loi unique, elle-même fondée sur la liberté de l’artiste, selon laquelle la perfection de l’œuvre d’art n’a pas besoin de la beauté plastique, extérieure, car les formes visibles ne sont que les apparences et plus exactement les formes appropriées à une réalité dont l’essence échappe aux yeux du corps et qui puisent leur physionomie particulière dans leur contenu interne, dans ce que Nolde appelle l’âme. (…) Ainsi vient au jour le statut ontologique de la forme au sens expressionniste du terme (…) Les distorsions que le peintre, dans ce contexte esthétique, fait subir à l’idéal formel de la tradition procèdent de la substitution, à la légalité abstraite, mathématique, métaphysique de la beauté classique, des régulations internes à nos vécus et qui déterminent des structures picturales radicalement neuves faisant appel à la dissonance, à des rapports de plans, de couleurs, antithétiques, à une dunamis graphique et chromatique qui privilégie l’insolite et toutes les déclinaisons du mystère, l’étrange, le bizarre. (…) Ainsi, contrairement à la statue grecque, le tableau ou la gravure expressionniste ne se donne pas à voir, mais à éprouver dans les modulations de sa trame affective (…) » (page 67) Difficile et périlleux programme, je l’ai déjà souligné, qui évite le choix de la non-figuration et poursuit l’aventure d’une imagerie échappant à tous les canons jusqu’alors reconnus, admis, de la représentation des êtres. La référence à la beauté classique est explicitement rejetée, classique ou académique, autant celle de l’Antiquité gréco-romaine, que celle de la Renaissance, du Romantisme et de tous ses avatars. L’image qui est encore là, sa ‘lecture’, obéit à un tout autre régime de connaissance, lui-même orientée par une tout autre finalité, comme une invention de vie totalement inédite, échappant aux codifications de l’image imposées jusque là – une ‘création’ donc, stricto sensu !

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Difficile et périlleuse image : « Image d’une conception singulièrement exigeante, car qui accepterait de sacrifier le plaisir de la perception du beau en faveur d’une aperception en profondeur et presque aveugle d’un contenu sonore, dont les rapports de lignes et de couleurs ne sont que des symboles ? » (page 68) L’abstraction musicale est ici évoquée à bon escient ; elle ne dessine rien, aucune figure – on sait pourquoi elle était préférée de Schopenhauer par exemple – et dans l’abstraction qui la caractérise elle semble parvenir à l’invisible même, ou du moins au sentiment qui l’éprouve dans l’intériorité la plus enfouie d’un individu. Elle est résonance, incontestable dans son registre même, et avec des degrés souvent d’une subtilité, d’une délicatesse qui nous emporte, nous soulève. L’image noldéenne, posons-nous la question, peut-elle susciter une telle émotion ? De cette qualité ? En affirmant cette primauté de la couleur sur le dessin, couleur pure et parfois crue, celle du premier Kandinsky ou du dernier Rothko, je crois qu’elle y parvient et on comprendra aisément la signification proposée. En évitant la figuration fidèle qui s’accorde trop au dessein naturel, à l’empirie communément reçue, elle y parvient aussi parce qu’elle suggère le mystère de l’apparition d’un monde, son caractère quasiment miraculeux parce qu’à jamais inexplicable au fond – et cela fait penser à Turner n’est-ce pas ? Mais les visages de Nolde, si ressemblants à celui qui crève le célèbre tableau de Munch, Le Cri de 1893, on peut légitimement se demander quelle réalité, même, et a fortiori la plus profonde, quelle réalité de la nature humaine ils manifestent, quelle richesse, quelle dignité, quel mystère ? Quelle expression ici choisie avec tant de force ? Puisque c’est l’expression la plus intensément, la plus authentiquement humaine qui est recherchée ? J’ai proposé plus haut des tableaux ‘naturalistes’ empruntés aux ‘tableaux non peints’ de la guerre : je propose maintenant quelques portraits, comment dire, ‘réalistes’ peut-être, mais qui semblent inspirés d’une esthétique plus volontaire qui privilégie l’illustration d’une mélancolie, d’une détresse dont le choix semble plus inspiré d’une conception spécifique que du seul jaillissement précédant tout décret de pensée, particulièrement ici, reconnaissons-le, celui d’une dépression. Je m’interroge ; je reste dubitatif… J’ai reconnu, suivant en cela Michel Henry, que l’abstraction était une voix plus sûre à l’évocation de l’invisible. J’estimais néanmoins qu’une certaine figuration – et je ne dis pas celle du sujet ‘religieux’ que privilégie Michel Henry à la fin de sa vie – était aussi capable de révéler mystère et, si l’on ne veut pas dire ‘beauté’, rayonnement, luminosité d’un accomplissement concevable de la création. Choix idéologique, choix de tempérament, quel langage préférer alors ? Vraiment je suis perplexe.

imagesCA6C7U3XDeux femmes

imagesCAPBN50CLa tête rouge

 

Les routes de l’été 2014 : … au Sud

Parmi les trésors d’art qu’on peut admirer dans le Sud de la France, c’est bien ceux que nous a légués l’époque romane qui frappent le plus notre imagination. L’art roman est une appellation bien générale, on en a bien déchiffré et recensé tous les caractères communs mais chaque région a cultivé le sien en propre, et même avec des traits reconnaissables. J’ai cité dans ce blog des ouvrages exceptionnels que j’ai eu la chance de découvrir et de visiter plusieurs fois avec une fascination renouvelée. Dans cette catégorie je range les vierges romanes, les vierges noires en particulier – et noires, on ne sait pourquoi, et surtout si l’on doit ou non associer cette couleur à la féminité dont la Vierge est le plus haut symbole. L’an passé, j’avais rencontré la Vierge de Corneilla de Conflent et je rappellerai ici l’adresse où l’on peut s’informer le plus complètement à ce propos – on y trouve de magnifiques photos, y compris celle de Dorres ! : http://lieuxsacres.canalblog.com/albums/vierges_noires/index.html

Cette année, c’est une surprise (au fond, prévisible) qui m’attendait à Dorres où je me suis rendu pour voir la Vierge noire qu’abrite son église paroissiale. La belle statuette en bois si merveilleusement épargnée par le temps, était toute habillée de blanc, comme une communiante, son Enfant également dissimulé sous la même parure. Une couronne d’argent sur la tête ; un chapelet à la main droite, la grande main bénissante des Vierges catalanes, tendue pour une offrande de Vie ! C’est pourquoi je propose ces deux photos : la première, que je suis allé chercher sur Internet ; la seconde, la mienne, avec ce déguisement voulu sans doute par les bigotes du village. C’est ainsi et je n’en dirai pas plus, ou plutôt en rappelant que la fonction de l’art est encore bien mal connue, sa dimension sacrée, au point de croire qu’il faut y ajouter l’allusion assez vulgaire dans ce cas d’un rituel folklorique, ces oripeaux… Je vous laisse juge.

PS : Je me demande si la Vierge exposée dans l’église paroissiale est bien l’originale : je note des dissimilitudes importantes et puis, vous le savez bien, les musées recueillent ces chefs-d’œuvre incomparables pour les soustraire à la rapacité des pillards !

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La Vierge de l’église de Prades est du 15ème siècle mais on y reconnaît encore l’empreinte de l’esprit roman resté plus longtemps enraciné en pays Catalan, sa prodigieuse piété visible dans l’ouvrage même : figures, gestes, et cette main immense qui se tend pour nous offrir généreusement ce que chacun espère, et quoi qu’il attende tant la grâce est généreuse.

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Dans mon précédent article j’ai moqué ce concept de ‘verticalité’ qui me paraît une métaphore bien trop facile pour dire ce qui revient à l’esprit pur. Et d’ailleurs quand j’ai choisi le mot ‘instant’, à déchiffrer littéralement, c’est bien pour signaler cette rencontre, cette croisée même d’une dimension verticale et d’une dimension horizontale – le symbolisme même de la croix, comme il est évoqué dans l’Évangile de Thomas par exemple -, soit la création même ; et cet instant, ma demeure, où rien n’est séparé, aucune hiérarchie affirmée. Ce n’est peut-être pas si difficile à dire, néanmoins l’accès à cette réalisation semble exceptionnel tant nos illusions inspirées de la spatialité des objets nous gâtent le regard et le sentiment.

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Je préfère ces arbres ! Les arbres, les oiseaux qui y nichent ! Et déjà la couleur bleue à l’horizon : verticalité et profondeur, une symbolisation de nature. En montagne, à Font-Romeu, le plus efficace remède à une âme en peine.

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Et les fruits : cet été j’ai parfaitement compris pourquoi Bonnard aimait tant la couleur jaune dont il remplit ses tableaux ! Couleur de santé et, je ne le soupçonnais pas, d’amour !

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Le bleu : faut-il expliquer cela, le peut-on ? On dit que la mer est de la couleur du ciel, porte de l’infini au bout et ici mer nourricière. Et ce rocher érigé comme notre effort rendu vain par le temps. « Tout parle… »

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Une langue plus claire encore… J’ai retrouvé à Collioure Danielle Canellas, j’ose à peine dire : le seul vrai peintre peut-être qu’on peut y rencontrer. Regardez cette aquarelle, c’est comme une affiche MAIS d’abord, voyez-vous, ce n’est pas une simple aquarelle. Des traits de peinture, soit blanche, soit noire, un épais trait d’encre sans doute, en rehaussent le ton ; la barque colliourencque, comme les esquifs de l’antiquité grecque, possède une élégance intemporelle, elle a quitté la mer, elle n’a pas quitté la vie ; et la vie à Collioure, c’est la domination de son clocher, éclatante et paisible (son arrondi si particulier !) ; et la mer, recommencée ici parce qu’interrompue par la grève, les maisons des hommes, et en peinture par les grandes plages blanches qui racontent l’infini par la discontinuité même illustrée ici. L’art n’imite pas la nature, pas même en la figurant, il en révèle le caractère magnifique et miraculeux : ce qu’il nous est donné de voir. J’aimerais citer ici mon amie de Thann qui l’a dit mieux que moi dans un commentaire précédent : « Dans ces images ciel-mer, une antériorité primordiale au Un et au Deux brille par son absence. Elle illumine en ce sens qu’elle nous fait ressentir l’articulation du lointain et du proche comme des absolus qui s’identifient, proches seulement dans l’ouverture de notre regard. Notre seigneurialité – qui s’exerce dans une fourchette limitée – consiste juste à en assumer l’intelligibilité en prenant garde à l’ouverture ou la fermeture à la présence du Principe initial. »

http://www.daniele-canellas.fr/accueil.html

Les routes de l’été 2014 : … du Nord…

Obsédé par la question de l’identité, soit identité et différence, je précise ; obsédé par le thème de la création, soit l’ouvrage spécifiquement humain ; obsédé par l’évidence de notre liberté (exposée à tous ses propres risques) … je collectionne les images, symbolisations voire illustrations de l’aventure et de ses périls, quoi de plus facile quand je voyage et que les paysages, les environnements changent, provoquant surprise après surprise, quasi révélation ? Comme chaque année je pérégrine de Bruxelles où réside ma fille aînée au Pays Catalan d’où ma famille est originaire. Et je découvre et redécouvre, un peu rapidement sans doute, ce pays si riche à la fois de beautés naturelles, d’édifices culturels évocateurs d’Histoire, autant de contrastes féconds et de leçons aux regard et à l’esprit curieux de lui-même. C’est de nouveau le cas cette année et j’en offre quelques miettes ici.

Traversant le Nord, j’ai voulu m’arrêter une nouvelle fois à Beauvais et photographier la cathédrale, en numérique, pour pouvoir partager mes photos sur ce blog. C’est un édifice gothique écrasant et élégant à la fois parce que ses concepteurs la voulaient la plus haute et parce que, inachevée, elle demeure pour toujours ce corps de pierre s’élèvant désespérément vers le ciel. Tous les guides en témoignent : 48,50 m de hauteur du chœur, 67,20 m de haut en extérieur, c’est du moins ce qui se voit aujourd’hui ! Car ces bourgeois picards, immensément riches au Moyen-Âge, d’une prospérité qu’interrompt à peine la guerre de Cent Ans, ont conçu le plus ambitieux programme : « Nous construirons une flèche si haute, qu’une fois terminée, ceux qui la verront penseront que nous étions fous. » 153 m de haut dans leur idée ! Malheureusement le projet échoue par deux fois, ruiné par son ambition même. Une première fois en 1284, un effondrement, et après reconstruction et achèvement, une seconde fois en 1573. Il faudra consolider les contreforts gothiques de tirants latéraux métalliques bien peu esthétiques à vrai dire. Si bien qu’aujourd’hui nous pouvons contempler ce chœur gigantesque, le transept, mais une partie seulement de la nef à jamais inachevée, un ensemble oratoire exceptionnel pourtant, qui témoigne de la foi des hommes autant que de leur ambition, celle-ci trahissant celle-là par un renversement ici tragiquement perceptible. Il est habituel, surtout dans les langues modernes portées aux métaphores si abusives, d’évoquer la spiritualité par le concept de verticalité. Mais quelle serait la verticalité d’un moment toujours conjugué au présent, à l’instant (il faut lire et bien comprendre par l’étymologie : in-stant!) ; quelle serait son épaisseur, sa densité si l’on veut se référer à une comparaison physicaliste !? Quelle métaphore au juste, la plus appropriée ? Et pourquoi ne pas symboliser cette immensité par un paysage d’une planitude parfaite : quelle serait la correspondance sinon celle d’une imagination toujours chevauchant perception d’un visible et aperception d’un invisible – notre demeure même, notre condition qu’on dirait partagée d’infinie et de fini, comme à la conjonction miraculeuse (et instable) de deux régions de l’être !

Ce sont mes photos qui suivent ; mais on peut se reporter également aux adresses suivantes pour complément d’information :

http://www.cathedrale-beauvais.fr/cadres/cadre_descript.htm

http://architecture.relig.free.fr/bvs.htm

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Maintenant le plan apparemment infini d’un paysage maritime (au Touquet) : où mer et terre se rejoignent à l’horizon jusqu’à se confondre ! Et le ciel tout en haut, écho et correspondance, équilibre et perfection de nature cette fois, du moins comme les siècles en témoignent jusqu’à aujourd’hui. Ici le plus étonnant paraît dans la fusion de l’horizontal et du vertical : l’étendue de sable perdu dans la mer qui se fond dans le ciel… Ce ne sont que des images, doublement, et c’est maintenant le témoignage d’une impression de correspondance fusionnelle qui m’est venue – un instant précisément, si bref à la mesure du temps, à ce point incommensurable dans la dimension de l’esprit vivant. Je livre ces images aussi, et ce contraste,  provoquant, je l’espère, une autre imagination du lecteur (lecteur de soi-même à travers l’image même !), une autre incitation de liberté, de conception. De réflexion, pourquoi pas, provoquée aussi par ces ondulations d’une grève perpétuellement remodelée par le flux des marées !

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Au Touquet j’avais une autre surprise : l’exposition de tableaux de Henri Le Sidaner (1862/1939) un peintre que je connaissais à peine, dont le génie (et lui comme beaucoup d’autres) se révèle bien mieux à la vue de ses tableaux qu’à l’examen de photographies ou reproductions. Mais je livre sans attendre le secret de cette nouvelle correspondance. Je me suis rappelé le mot de Maurice Denis qui écrivait une fois :  » Se rappeler qu’un tableau (…) est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. » Je me suis toujours demandé si c’était l’aveu d’une restriction ou la reconnaissance d’une prouesse inégalée de notre pouvoir créateur ! Ce support horizontal, d’une planéité parfaite, qui évoque par l’image recomposée autant de situations ‘objectives’ qui nous entourent : c’est le miracle même de la peinture, et il faut bien de la hardiesse pour le constater comme tel ! Évoquer, désigner ce réel qui s’inscrit toujours dans ma subjectivité – sans que je le sache, à mon insu – et qui s’expose avec plus d’éloquence encore dans les conventions d’un art – parce que poétiquement, par cette décision même qui n’ignore plus les pouvoirs d’une symbolisation. L’image elle-même, on peut toujours trouver à y redire. Je ne me prononcerai même pas sur l’art (au sens de technique) de Le Sidaner : évidemment accompli, un post-impressionnisme en possession de tous ses moyens – comment le contester ? La composition de l’image ? Dans un article récent (Le Monde daté du 26 juin 2014), Philippe Dagen s’étonne de l’absence persistante dans tous ces ‘jardins’ ou ces ‘tables’ de personnages humains, d’animaux mêmes. Mais c’est le principe de la ‘nature morte’ dont on a bien dit qu’elle était d’abord en vérité still life, soit tableau d’un instant de vie mais silencieux, paisible ! Qui en dirait plus, et par simple évocation, la plus discrète, que la photographie réaliste de nos médiocrités ou de nos turpitudes  ; c’est si difficile le portrait authentique d’une vertu ! C’est juste un cliché furtif ici de la beauté du réel, sa profondeur et ses reliefs évoqués à plat, ses couleurs rappelées par quelques choix judicieux recueillis sur une palette, et de nouveau l’instant reconduit d’une perfection de la création, de la splendeur de notre condition de témoin et de ‘créateur créé’, de poète – je m’applique tant à le dire, mais le prouver, y conduire mon lecteur, éveiller son regard et revivifier sa sensation, réorienter sa pensée ? C’est la responsabilité de chacun. J’offre des indices : à vous d’y débusquer le sens et d’emprunter mes voies !

http://www.lesidaner.com/

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Juste un instant (37) : « Mais qui est vraiment le sujet ? »

Dans mon article précédent j’ai livré impressions et commentaires après ma lecture du livre de Stephen Jourdain récemment publié par Charles Antoni – L’Originel : à l’occasion je me suis livré à une petite incartade qui me permet de relancer mon propos aujourd’hui. La provocation d’abord n’est pas de moi et je vais commencer par le commencement : la relecture d’un paragraphe de ce livre, page 148, tout à fait dans la ligne d’ensemble, avec un retentissement particulier grâce à cet extrait que j’isole volontairement de son contexte. « L’attribut, c’est parfait, il fait honneur au sujet. Mais l’attribut c’est l’attribut et le sujet c’est le sujet. Ce que n’a pas le droit de faire l’attribut, c’est de prétendre être le sujet. Et le devoir impératif auquel est soumis le sujet, c’est de ne pas se prendre pour son attribut. » (Le chant du singulier, p. 148) J’irai droit au but : je suppose que tout lecteur curieux de ce genre de questionnement est averti que l’anthropologie contemporaine, majoritairement matérialiste et athée, prétend exactement le contraire. Le sujet ne serait que la somme, la résultante même de tous ses attributs ; le sujet n’apparaît que lorsque l’ensemble de ses attributs dessine cette silhouette de personnalité parfaitement identifiable grâce à eux. Et donc, en prétendant le contraire, il faut se répéter la question : »Mais qui est donc vraiment le sujet ? » Question d’autant plus troublante que Stephen Jourdain ne s’est jamais privé de surprendre ses lecteurs ou ses auditeurs en répétant : « c’est ma pomme, c’est bibi… » Le sujet serait bien cet individu ordinaire qui répond à son nom et ne se confond avec personne d’autre ! Unique certes mais dans son idiosyncrasie spécifique ! Enclos dans ses définitions attributives ? Ce qui semble très contradictoire. Maintenant par ailleurs, je ne le suppose plus, je suis bien certain que tout lecteur friand de spiritualité orientale est également averti que le sujet, autant dans le brahmanisme que le bouddhisme, est complètement escamoté. Au mieux, c’est le ‘témoin’, pâle reflet du Soi tombé dans les rêts de l’existence et des conditions responsables de son aveuglement ! Les charlatans du new age ont tous fait leur fonds de commerce de cette croyance borgne. Sur tous ces points je n’insisterai pas cette fois-ci.

J’en viens plutôt à ma petite incartade de l’article précédent, le fait que j’ai cité Michel Henry et évoqué cette comparaison qui pouvait rapprocher sa phénoménologie de Stephen Jourdain. Et c’est bien sur ce point qu’elle peut être tentée. J’ai cité en son temps la Revue Internationale Michel Henry (n°3 – 2012) qui s’attachait à révéler un certain nombre de notes préparatoires à L’essence de la manifestation, particulièrement sur le thème de la subjectivité. Je rappelle ici ce que j’y avais trouvé : « Ce qu’est l’Ego doit être radicalement différent de la manière dont il se comprend ; plus exactement, il n’y a là aucun rapport : deux problèmes absolument différents… » (p. 98) « L’Ego n’est pas étant… » (p.99) « L’Ego est l’historial de l’Absolu… » (p.101 « Le rapport Ego-absolu (individu-Dieu) n’est que le renversement – la même thèse pensée par l’autre bout – de l’enracinement de l’ipséité de l’ego dans la structure ontologique de la vérité absolue. Dans quelle mesure l’Ego est-il nécessaire à l’absolu (cf Eckhart – ‘si je n’étais pas, Dieu ne serait pas…’) » (p.102) « L’Ego n’est pas un étant, mais être : il est l’être, et cela en un sens si radical qu’i nous est à peine permis de le penser… » (p. 106) « L’être ne peut être que comme Ego, et non comme Ego en général mais comme cet Ego… » (p.107) Ce sont des notes ; je pourrais les multiplier. Ici c’est le rapport à l’absolu – remarquons que c’est ‘Ego’ qui est majusculé et non ‘absolu’ ! – plus loin c’est le rapport à la pensée, à la conscience. « La conscience n’est pas superstructure ou épiphénomène – elle est l’essence de l’Absolu. » – cette fois majusculé ! – (p. 112) Sans Ego, Moi, rien, aucune ‘constitution’ (et ici ce mot prend toute sa force) ; ni individuation ni création : rien ! Et à moins de vouloir énoncer la vérité, la réalité, l’absolu autant dire, comme ‘rien’, on s’aperçoit que c’est cet Ego-Moi vivant, incarné, qui est l’agent de la révélation, de la manifestation, sans qui rien ne serait ou bien ne serait qu’abstraction, image désincarnée. Michel Henry y voyait la marque propre du Christianisme, contre la pensée grecque, contre les philosophies modernes, en tant cas le post-hégélianisme. C’est son point de vue : ici, je n’y reviens pas non plus.

J’y vois moi une simple évidence que seules d’obscures considérations idéologiques peuvent obscurcir. C’est pourquoi Stephen Jourdain y insistait, tout en se moquant… Ego comme lieu de révélation, comme miroir, nous y voilà, soit déformant, soit fidèle. En tous cas, Ego outrepassant toute limite de définition (logique), débordant les traits de son envisagement mondain. La Connaissance va donc porter sur ces deux thèmes-là : que l’Absolu prend figure de Moi et que Moi suis responsable de mon image, de toute image ; de l’authenticité du récit, de l’histoire qui va se dérouler par Moi. Tous les auteurs que j’ai cités dans mon Dit de l’Impensable traitent, chacun à sa manière, de cette question-là, et y répondent bien évidemment… C’est d’ailleurs le ‘sujet’ de tout ce que j’ai écrit ! Je crois que c’est Ibn’Arabi qui a été le plus clair à ce sujet ; je renvoie donc à mes citations du texte d’ouverture des Fosûs : le Verbe d’Adam ! Au passage je dois saluer Henry Corbin pour son livre (tant de fois réédité, heureusement pour nous) : L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn’Arabi. On peut lire aussi Christian Jambet : Le caché et l’apparent (Herne 2003), qui explique tout cela avec ses mots à lui, le jeu de la manifestation et de l’occultation…

Alors je vais me répéter aussi puisque cette longue chaîne d’explication(s), j’ai choisi aujourd’hui de la raccourcir pour accroître (ou rallumer) votre étonnement ou votre scandale. Atteindre enfin cette vérité-là et sans concepts ajoutés, dans l’intervalle de liberté ouvert, Vivre ! « L’identité ne se lie(lit) pas dans l’arithmétique de tous ses moments éparpillés. La constante évidence du moi à la traversée des évènements qui l’affectent est l’épiphanie d’un Seul multipliée de ses innombrables venues au miroir de la co-naissance… Au réceptacle multiforme des conditions, il se figure par la multiplication même, quoique sans dispersion, des traits de son unique envisagement… Au souvenir rassemblé des expériences, Dieu accorde l’identité et c’est ainsi que  » je suis Dieu en personne bien que personne ne soit Dieu ni Dieu (une) personne. » (…) « Le mystère que je reste en moi-même pour moi-même, c’est le Secret d’un Absolu infigurable, qui se donne à co-naître grâce à la vitalité de tous les possibles qu’il actualise à la traversée de ma seule expérience. La conjonction  » et  » à l’intérieur du binôme un mouvement et un repos, désigne une seule identité et une seule réalité. Néanmoins chacun des deux termes n’est pas l’autre et n’est pas réductible à l’autre. Ni logique ‘physicaliste’, ni explication possible : la preuve s’éprouve à l’épreuve de son irrémédiable négation, toute mesure s’appliquant toujours là et non ici, à la source de pure lumière… » (…) « Il aura fallu, étrange et rare alchimie, que les concepts et l’intuition s’enrichissent jusqu’à l’extrême perfection d’eux-mêmes et que s’établisse une sorte de silence logique, l’écho de l’âme qui s’aime d’un amour infini, la Vie comme une réitération de l’Esprit pur, le dialogue d’un nominatif absolu rêvant éternellement sa propre duplication, imaginant les scénarios de l’existence multipliée par le miroir des images. Mais qui a jamais témoigné de ce halo silencieux de pure lumière, nimbant le chant et les couleurs de la vie ? La méditation de la vie sera donc l’élucidation perpétuelle de l’intimité jumelle de moi … et moi, repos et mouvement à la croisée de l’existant et du non-existant. Consonance ou résonance du Seul multiplié des échos innombrables de son chant. Et puisqu’il y a autant de chants que d’instruments, il ne peut y avoir ni programme ni obligation ; il revient à chacun, quand il le peut, d’accorder son instrument à cette musique sans notes… » (…) « … il nous faut admettre ce mystère que je demeure pour moi-même. Bien qu’existant je ne suis pas objet ; existant, multipliant les caractères d’une seule personne ou me dispersant en une foule de personnes toutes pareilles à moi, je ‘mouvemente’ la création grâce aux innombrables modalités de ma conscience… Je ‘mouvemente’ ou si l’on préfère, je donne sens à ce qui serait chaos indifférencié sans le sujet, moi-même, témoin dans l’économie du Seul… ‘Voir’, s’apercevoir que l’Esprit pur est Vie, et qu’il y a création (cette dualité qui s’appelle je-u) et que je suis l’agent de cette création, ‘créateur-créé’ : telle, la splendeur de ma condition… » La ‘splendeur de ma condition’… cette évocation-là se trouve dans les dernières pages du Chant du singulier. J’espère que c’est bien le diamant que vous recherchiez.