Le chant du singulier

Je viens de lire Le chant du singulier, recueil de conférences données par Stephen Jourdain au Col de Porte en 1998, cette fois encore publiées par les bons soins de Charles Antoni (L’Originel). Il faut le dire d’emblée et sans ambages : qui chercherait dans ces pages une révélation plus singulière précisément que celle qu’on trouve dans des pages précédemment publiées, serait déçu : ni explication, ni éclaircissement supplémentaires, ni révélation propre à ajouter quelque ampleur à un enseignement déjà largement diffusé et dont les clefs nous sont connues (1). Mais c’est aussi une utile répétition, avec d’autres mots, d’autres accents, autant de nuances inédites qui toucheront certains, restés jusque là prisonniers de leur incompréhension. D’autres mots, d’autres développements – chaque jour, dans l’improvisation, appelant, suscitant de nouvelles inspirations – capables de donner un relief nouveau et inattendu à cette unique vérité que Stephen Jourdain n’a cessé d’exprimer par tous les moyens qui lui étaient offerts. Ici, celui de l’entretien direct, ou indirect dans d’autres écrits personnels, l’un et l’autre efficaces. C’est une langue sans surcharge philosophique ou scientifique d’aucune sorte : Stephen Jourdain se vantait d’en ‘savoir peu’ et de ne se fier à aucun système, puisant tout dans le ‘cristal de l’intuition’, et tout d’après ce que la vie même lui avait permis de vérifier, de confirmer. Répétant : « c’est descriptif… » Avec quelques citations choisies, j’espère point trop longues, je vais rappeler les grands thèmes de cet enseignement tiré d’une expérience à nulle autre comparable mais dont on peut très bien identifier l’essence philosophique et l’inspiration gnoséologique profonde.

On sait déjà que cette ‘singularité’ jordanienne se définit comme un ‘éveil’, concept emprunté à la culture orientale et qui lui avait été confié par Roger Godel, qui veut dire plus simplement réalisation, autrement dit, stricto sensu, accès à un réel non pollué de quelque fantasme, retour à une innocence perdue de l’enfance, et au-delà, à une authenticité de connaissance en ‘donnée immédiate’ de conscience, à la fois impressionnelle et ‘du matin’. Dans le cas de Stephen Jourdain, loin d’être l’apologie d’une naïveté, il s’agit d’un ‘éveil abrupt’ (pour rester en terminologie ‘orientale’) et il en a abondamment témoigné… C’est d’après lui l’initial d’une création autorisée d’un Fiat originel inconcevable, s’amplifiant par le récit de soi-même engagé aux destinées d’un monde, précédant toute constitution d’un savoir définitif et dominateur, religieux ou scientifique, et dans tous les cas aliénant. Stephen Jourdain a passé les vingt dernières années de sa vie à s’en expliquer. Le plus dur consiste aujourd’hui à y ajouter de nouvelles explications, des gloses, d’autant plus délicates que cette révélation atypique s’apparente évidemment à des révélations restées jusqu’alors propres aux enseignements orientaux et aux gnoses pré-chrétiennes : un complication alors, et peut-être inutile… Aujourd’hui, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, je vois une proximité très éclairante (pour l’un comme pour l’autre) avec l’enseignement de Michel Henry (2). Mais c’est une phénoménologie universitaire et c’est ainsi rester dans la même complication par l’ajouts de mots qui paraîtront encore plus incompréhensibles aux non-initiés. Restons auprès de Jourdain, et dans ce livre : « Aborder l’Eveil ou la Réalisation suprême comme quelque chose, c’est une erreur très grave. Il s’agit de s’enfoncer dans l’être – nous sommes dans l’être, mais on est comme à la surface – il s’agit de s’enfoncer dedans, d’être plus. Il faut savoir comment s’enfoncer : C’EST ÊTRE CONSCIENT D’ÊTRE, c’est ça le levier. Si je veux être plus, il faut que je sois plus conscient d’être, c’est la même chose. Être et être conscient d’être, c’est une même chose… Parce que ce n’est pas un objet, ce n’est pas un objet, ce n’est pas un objet parmi les objets, c’est un non-objet, une non-chose. Moi, c’est Dieu, (je veux bien ce vocable), au moins la grandeur qui est présente dans cette chose, mais ‘si Dieu est un objet et si cette Chose est Dieu’, cet objet est immédiatement désavoué comme une imposture, comme un non-objet, c’est un sujet pur, c’est moi… C’est moi MAINTENANT, à l’intérieur, nous n’existons que maintenant-tout-de-suite, c’est ça le secret. » (pages 10 et 11) Et moi je peux prétendre à mon tour que c’est tout Jourdain, et dès ces dix premières pages du livre ! Difficile à comprendre ? Sûrement pas – qu’on relise et relise encore ; pas un mot étranger au vocabulaire connu de tous ! Difficile à croire, à accepter, ne serait-ce que comme postulat philosophique, voilà ce qui est difficile, et plus encore, difficile à réaliser soi-même ! Moi comme non-objet, comme Dieu Lui-même spécifié exclusivement comme non-objet ; moi installé dans l’être, et par la conscience rendue plus aiguë de soi-même : facile à comprendre, difficile à croire, à expérimenter, à réaliser. Parce que nous avons d’autres croyances, d’autres convictions qui portent précisément sur la réalité des objets qui s’opposent à nous, à distance de nous, installés dans une réalité étrangère, opaque, qui nous fait peur. Elle semble même déterminer notre propre réalité, lui donner mesure comme à tout objet, tout un raisonnement cette fois qui prétend se tirer de l’expérience etc… C’est toute l’affaire, et tout le propos qui suit, pas à pas, pour ruiner les croyances communes et nous introduire dans cet être-conscience où nous habitons si naturellement depuis toujours.

Car si la primauté est ici formellement reconnue comme celle de l’Esprit pur, « précédent absolu de toutes choses » comme je l’ai écrit, c’est ‘moi’ qui reste au centre de l’opération à laquelle il faut bien donner le nom de création, ‘moi’ comme l’acteur incontestable, le cœur d’une réalité d’identité immédiatement accessible et d’autant plus qu’elle est strictement personnelle. C’est à souligner. « Ce moi ultime, c’est moi, ce n’est pas un autre, c’est moi personnellement. Moi, impersonnel, (le qualificatif ‘universel’ serait plus acceptable), ‘impersonnel’, c’est une aberration, ça ne veut rien dire, si on retire au mot ‘moi’, sa signification personnelle (et qu’est-ce qui est plus personnel que moi ?) on l’a tué, on a tué le sens. Moi impersonnel, c’est un contre-sens. Cette chose, c’est moi ; tant que ça prétend être un objet, (un non-moi, un autre), c’est un néant. » (page 12) En admettant que ce ‘moi’ est au centre de tout ce qui (nous) arrive, qu’on l’appelle manifestation ou création, en retenant au moins ce postulat philosophique, il apparaît vite un autre aspect tout aussi important de ma condition ‘spirituelle’ : que je suis l’auteur, personnellement, des ‘images’ qui se présentent à moi comme figures de réalité. « Ce n’est pas une image que mes yeux voient, (pour autant que mes yeux aient jamais vu quoi que ce soit !) ce n’est pas une image visuelle mais c’est une image mentale, de type visuel, extériorisée, et qui va passer indéfiniment à nos yeux pour la réalité. C’est une mentalisation, que nous avons extériorisée et nous avons décidé de façon très coupable (…) de ne pas reconnaître comme telle (…) » Le schéma qu’on retrouve dans tous les écrits et conférences de Stephen Jourdain se décrit ainsi : « moi – rupture – non-moi ; moi – un précipice – tout le reste… » Ce qu’il faut bien appeler ‘adversité’ et que nous ressentons comme telle : une réalité autonome, opposable à nous-mêmes, le plus souvent douloureusement, est le produit d’une mésinterprétation, d’une méprise toute pareille à un rêve dont nous devons nous éveiller. Et dans ce cas l’erreur à éviter de commettre sera de déréaliser entièrement le monde, de se persuader qu’il n’est qu’un rêve, de poursuivre un raisonnement en sens inverse et tout aussi pernicieux. « Tout ce qui est intérieur n’est pas nécessairement ‘subjectif et mental’, c’est ça la chose subtile. » (page 25) Une véritable éthique de nature philosophique s’impose alors : discerner la part de subjectivité à l’origine de nos mentalisations et de nos raisonnements les plus puissamment trompeurs, et le champ propre de l’intériorité où s’origine la création d’un univers légitimement personnel. De plus en plus subtil… Une autre précision spécifiquement jordanienne s’impose alors. « Si on considère l’âme d’un homme, elle est insécable, et ceci est l’unité de deux principes : il y a le principe Dieu et il y a le principe Personne… et lorsque nous oeuvrons à partir du tréfonds de nous-mêmes, la question qui se pose, c’est : est-ce que j’œuvre à partir de la part divine de mon essence ? Ou est-ce que j’œuvre à partir de la part créaturielle, personnelle, de mon essence ? » (page 29) Nous découvrons alors que le Principe Dieu est générateur du réel et que le principe Personne est générateur d’irréel, irréel que nous prenons pour la réalité dans le schéma dichotomique de nos représentations. Il s’agit bien, toujours, d’une opération mentale, mais l’une produit le réel : l’arbre réel que je perçois, et l’autre, ma représentation de l’arbre, ma conception personnelle entachée de toutes sortes de préjugés et à laquelle j’ai indexé tous mes critères de réalité. Le subtil n’est pas de discerner entre ce qui est mental ou ne l’est pas – tout est mental ! – mais entre ce qui est réel et ne l’est pas, cet irréel ne tirant sa force que du pouvoir d’affirmation, de systématisation que j’ai usurpé. Reconnue, éprouvée comme totalement dépourvue de réalité, ma création personnelle est néanmoins légitime : c’est ma liberté de prolonger la création divine dans un univers personnel qui s’entend comme un conte, qui brille comme l’image conçue par un artiste – sans usurpation de réalité ! « Il n’y a rien à sacrifier, IL Y A À ÊTRE CONSCIENT… » (page 33) Et à l’acte de conscience Stephen Jourdain ajoute en renfort l’acte d’attention. On s’aperçoit ainsi que moi-même s’apparaît à soi-même comme une image, « c’est une image-mon-esprit, et ce n’est qu’une image, et ça doit être vu comme tel. Si l’image avoue son irréalité première, on n’a pas besoin de la trucider, nous sommes devant la génération créaturielle, c’est légitime et sacré. » (page 36)

C’est ainsi que nous parvenons à un point extrêmement avancé de l’explication, précise, indispensable, décisive : parce que tout est esprit, esprit pur, il n’est aucune matérialité, aucune extériorité qui ne soit une ‘vue de l’esprit’ et que la perversion elle-même, l’épreuve centrale de nous-mêmes exposés aux périls de l’existence et de toutes ses évidences sensibles, est une épreuve spirituelle. Il n’y a pas de ‘choses’ occupant un espace extérieur au nôtre, il y a un déchiffrement d’idées pures qui prennent figure dans le procès de la création, premièrement autorisé par ‘Dieu’, secondairement habillé par nous-mêmes, par nos facultés personnelles. « … c’est là où c’est très subtil, c’est que l’image centrale de mon esprit (l’image-moi, l’image-je), quand elle est correctement abordée, intuitivement par nous, cette image n’est pas une image, c’est une symbolisation, c’est une écriture et en fait, nous lisons. (…) C’est un mode d’être par médiation symbolique, extrêmement efficace (c’est pour ça que jeter l’anathème une fois pour toutes sur toute imagerie intérieure, ce serait de la folie), il faut jeter l’anathème sur la manière dont nous l’abordons ; en la prenant pour argent comptant, en ne retenant que l’image brute, en ayant oublié que nous étions en position de lecture, et pas en position de perception. » (pages 37/38) Cette lecture comprise, et réalisée, et éprouvée comme telle, consiste en une universalisation de la conscience personnelle, et si bien, que l’infini s’accorde au singulier et que cette différence perçue par la conscience malheureuse comme une rupture se ressent désormais comme un lien. « Le singulier est la porte de l’universel, l’universel est la porte du singulier, le singulier est la porte du pluriel, le pluriel est la porte du singulier. » (page 49) Le sujet pur, autrement dit le binôme Père/Fils, est au centre de la création, un univers vivant où se conjuguent mouvement et repos sans qu’aucun des termes ne s’impose pour l’hégémonie purement logique du témoin-acteur de l’ensemble du procès. Chez Jourdain, fait unique dans toute l’histoire de la ‘pensée’, s’associent un essentialisme et un existentialisme parce que l’unité et la différence d’un même Un sont à la fois proclamées et éprouvées par le sujet unique que je suis, singulier et universel à la fois. L’une après l’autre, Jourdain énonce ces discriminations qui désaliènent le sujet pur en libérant tour à tour le lien de conscience, le lien de parole, le lien d’amour qui sont les nerfs vivants de l’existenciation. « Ce n’est pas la dualité qui est en cause, c’est la relation d’extériorité… Ce qui est hallucinatoire, ce n’est pas moi et l’autre, c’est le gouffre que j’ai posé entre moi et l’autre, c’est ce précipice dont je me suis entouré et qui me sépare à jamais de toutes choses. » (page 127) Il y a une proposition que je tiens pour une des plus fortes de Stephen Jourdain. Je l’ai souvent relevée dans ses écrits et conférences, et, curieusement, on la trouve le plus souvent exprimée avec une certaine maladresse tant elle s’oppose au sens commun, à la commune certitude d’une expérience prétendument incontestable. « Quand on parle de matière on parle par essence d’une réalité qui existe en soi hors de l’esprit; (…) L’impression matérielle existe mais toute la réalité de la matière est dans le sein de mon impression de matière. (…) La matière en soi, c’est une vue de l’esprit, c’est rien, c’est un néant profond ; en tant que savoir, bon, ça a le droit de s’inscrire dans l’intelligence, mais ça n’a pas le droit d’interférer avec le plan du vécu. » (page 129) On devine sans peine les réactions d’interlocuteurs touchant à cette ‘torpille’ – le nom d’un animal ‘électrocutant’ que Socrate prétendait faire toucher à ses auditeurs – et c’est seulement trente pages plus loin que cette vérité se trouve à nouveau assénée, vérité d’intuition contre vérité de raison, l’une engendrée d’esprit pur, en ‘première personne’, l’autre secrétée d’expériences toutes trafiquées par la pensée visant ’empire’ et ‘possession’ du monde : « La pensée n’est pas perverse en elle-même, mais ce n’est pas une autorité. La seule autorité que nous devons reconnaître en nous, c’est l’évidence intérieure, c’est l’évidence intuitive, il n’y en a pas d’autre d’ailleurs, c’est la seule évidence, c’est le seul sol où nous devons prendre appui. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire fond sur les conclusions de notre raison, même quand ces conditions sont honorables parce qu’elles proviennent d’un usage sain et conscient de l’intelligence. » (page 159)

Les esprits les plus fins, les mieux exercés aux pratiques de la philosophie vont être décontenancés, et c’est normal. Le paradoxe est insupportable, et à moins de s’être aguerri à la pratique de l’aporie qui est toujours pour moi le meilleur de la philosophie, on ne peut tenir les deux bouts de cette contradiction. Qu’il faut user de discrimination, de l’art subtil de la discrimination au microscope de l’intelligence la plus aiguë ; et qu’il faut dénier toute autorité à la pensée et à ses conclusions, qu’il faut même les balayer, les dissiper aux quatre vents de leur propre anéantissement ! C’est que le sujet pur est libre, et libre de pensée, (se) jouant de sa propre imagination en déjouant les pièges de son intelligence, le piège mortel étant la création d’une entité existant par soi et pour soi, légiférant selon son exclusive autorité et ses valeurs. Le secret ? « … le sujet pensant est pensé… La pensée, si colossal soit le phénomène, brûle ses ailes, c’est fini. Par la suite on pensera mais uniquement pour s’amuser, on ne prendra pas ça au sérieux… » (page 187) Mais c’est peu dire que « c’est fini » – la comédie – quand tout commence enfin, la vraie vie, jadis appelée Règne, Royaume : « Il y a un premier choc, c’est la rencontre avec soi, c’est un choc inouï et la valeur infinie est là. Mais il y a un deuxième choc, c’est la rencontre avec cette musique sublime, qui est en fait l’unité de l’infinité de nos perceptions, qui est une même chose, qui est l’âme du paysage terrestre. La rencontre avec ce qualitatif, ce poème ou cette musique, c’est un choc inouï. » (page 195) Catharsis ou simple correction, l’éveil ? « Rien. Ça a été la confirmation éblouissante de l’omniprésence de ce principe, tellement simple et tellement inexplicable : moi et ma vie, moi et la splendeur de moi, moi et la valeur infinie qui est en moi, et ma vie,  et la splendeur infinie, le miroitement merveilleux de ce grand fleuve ambré, que j’appelle, qui est vraiment ce qu’on devrait appeler notre vie, l’aventure terrestre… il n’y a que ça. » (page 213) Il y a en philosophie des gens qui prétendent aujourd’hui faire de la ‘déconstruction’ : Stephen Jourdain, lui, faisait de la ‘casse’ puisqu’il anéantit ses propres vérités comme autant de spéculations, de ‘vapeurs mentales’. À nous donc de vérifier, de tout vérifier, ce qu’il appelait de ses vœux et d’une injonction souvent brutale : à nous de ‘jouer’ !

(1) Mes citations, mes commentaires, sont extrêmement nombreux dans ce blog qui se veut tout entier une divulgation de la ‘pensée’ de Stephen Jourdain, de ce bouleversement de vie qu’il préconise. Je recommande une fois de plus d’appeler Google par exemple, de taper « jeudemeure stephen jourdain » en ajoutant et précisant éventuellement les concepts à éclairer. Ça marche !

Je me permets toutefois de renvoyer au site de Steve Jourdain où j’ai résumé tout ce que je pensais de cette destinée, tout ce qu’elle m’inspirait : http://stephenjourdain.com/04_lecoindesamisRO.html

(2) Lire Michel Henry exige une véritable expertise philosophique. Et ainsi les auteurs, eux-mêmes philosophes professionnels, qui se sont essayé à l’exégèse de son œuvre. Je recommande toujours aux plus courageux les livres de Madame Dufour-Kowalska qui est la plus profonde et la plus accessible de ses disciples. Rolf Kühn, qui offre des éclairages et des prolongements de qualité exceptionnelle, se trouve, lui, dans des traductions malheureusement d’un germanisme à couper au couteau. Mais lancez-vous, si ça vous dit, c’est le meilleur de la philosophie contemporaine.

 

Juste un instant (36) : « et plus rien à dire ? » -3-

Des lecteurs attentifs ont remarqué que je n’avais pas répondu à ma question « et plus rien à dire ? », ni dans mon ‘Philippe Cognée’, ni non plus dans mon ‘Paul Rebeyrolle’ où la réponse paraît pourtant en filigrane. Ce que l’art peut nous dire ou nous rappeler d’essentiel, nous enseigner même, ne passe ni par la protestation ni par le cri, ni par la seule peinture d’une détresse voire d’une torture, leur évocation fût-elle la plus réaliste . Il est par ailleurs bien évident aujourd’hui que le spectacle du malheur des hommes qui a semblé infini au siècle passé (guerres, révolutions, puis les revers d’un progrès menaçant) a contaminé le discours poétique au point d’en polluer toute parole par la hantise des souffrances endurées, jusqu’au point d’admettre la nécessaire destruction de l’image, à l’égale de celle, probable et à venir, de l’humanité entière. Il faut donc parvenir à dire plus, l’essayer, et comme cela ne peut se réaliser qu’en vérité, il faut avoir atteint cette clairière, cette ‘clairière’ du moins comme le souhaitait Heidegger, où se distingue parfois une aurore inespérée. Et aucun engagement politique, aucun ‘acte révolutionnaire’ comme l’écrivait Sartre, n’y est jamais parvenu. C’est ainsi, et il faut bien se le tenir pour dit. Il y a quelques jours, de façon tout à fait imprévue j’ai pu être visité par un ‘instant’ de dépassement, une rencontre avec une œuvre d’art mais, cette fois, pas les peintures d’une exposition ou d’un musée : la musique de Chostakovitch.

D’ailleurs pourquoi aurait-il fallu rester embarqué dans des considérations sur les arts plastiques contemporains dont j’ai avoué qu’ils me paraissaient si décevants une fois les voies de l’abstraction toutes explorées ? Il y a donc eu cette rencontre avec la musique, ce concert à la salle Pleyel enregistré l’an passé par la chaîne de télévision Mezzo, et visible ces temps-ci grâce à plusieurs (re)diffusions. Concert Chostakovitch donné par l’Orchestre du Théâtre Mariinsky sous la direction de Valery Gergiev, avec Daniil Trifonov (piano) et Timur Martynov (trompette) en solistes. Il m’est impossible de m’étendre ici sur l’histoire si particulière des compositions de Dimitri Chostakovitch. Ce dernier, né en 1906 et mort en 1975, a traversé toute l’ère stalinienne et a donc vu son travail sans cesse confronté, dramatiquement, compte tenu de son génie de compositeur et de sa célébrité, aux affres sanglants de l’histoire de son pays. Puisqu’il s’agit de la terreur stalinienne, pour être précis – purges, déportations, exécutions innombrables – impossible aussi d’en retracer l’histoire. On sait aujourd’hui presque tout de cette tragédie. Mais en ce temps de liberté sans limite et même de licence, on se représente mal ce que fut une dictature qui étendit sa tyrannie à tous les domaines de la vie, y compris le domaine artistique puisque c’était une dictature d’inspiration dépassant le concept purement ‘politique’, à prétention hautement métaphysique – le pire sens qu’on puisse prêter au mot – avec l’ambition de changer la société et l’individu, par tous les moyens. Je rappellerai simplement ce fait incontesté des historiens : que Staline a tué plus de Russes que les Allemands, la plupart disparus dans les ténèbres d’un goulag si bien décrit par Soljenistsyne. La terreur frappait partout et tous était également menacés, du simple balayeur de rues au chef d’état-major de l’armée, le danger étant même proportionnel à la notoriété et aux responsabilités de tous ordres qu’on pouvait exercer dans cette société asservie par le parti unique. L’artiste lui-même, dans ces conditions, était obligé de participer à l’édification d’un socialisme de conception totalitaire où l’expression artistique était entièrement soumise aux règles imprescriptibles d’un ‘réalisme’, esthétique commandée par les dogmes marxistes-léninistes revus par Staline et ses complices. Plus de détails concernant cette histoire : le dictateur connaissait personnellement Chostakovitch et prétendait lui dicter – il lui téléphonait même pour cela – son inspiration et son style. Le musicien a vécu sous cette terreur innommable jusqu’à la mort de Staline en 1953, et chacune de ses œuvres a été soumise à la plus rigoureuse censure, parfois empêchée d’exécution (c’est le cas de sa 4ème Symphonie jouée en concert à Pleyel) ou vertement critiquée ( et c’est le cas de la 9ème Symphonie également jouée à Pleyel). Une longue histoire, oui… Des années durant, comme beaucoup de Russes, Chostakovitch a vécu avec sa petite valise rangée dans un coin de la chambre, prêt pour la déportation – les arrestations se passaient la nuit, c’était soudain, imprévisible et on avait déjà entendu des voisins partir… – C’est quelque chose qu’on n’imagine même plus ! Mais Chostakovitch obéissait… et désobéissait tout à la fois, composant des œuvres mineures (facilement audibles, ‘réalistes’, le plus souvent pour célébrer les prouesses du régime en tous domaines) et réservant sa formidable puissance créatrice à l’opéra, la symphonie et même la musique de chambre, une création très abondante mais toujours soumise aux mêmes périls.

Il faut l’entendre et le ressentir, car il est impossible de dire quelle souffrance exprime, reflète même, une telle musique : souffrance provoquée par la peur quotidienne, douleur ressentie aux événements de la guerre si cruelle (Chostakovitch est resté à Stalingrad, avant d’en être éloigné sous contrainte, et il y a vu la population décimée par le siège en 41/42…), douleur comme mise à nu, sorte de plaie d’un homme frappé par ses bourreaux exactement comme cela se passait dans les prisons de la police politique. Mais il faut ajouter aussi comme l’histoire peut se révéler contradictoire : au lendemain de la guerre, Chostakovitch publie sa 9ème Symphonie, courte et joyeuse, à peine quelques traits cinglants de ci de là comme pour se moquer de quelqu’un qui attendait une 9ème écrasant la trop célèbre 9ème de Beethoven, célébrant dignement la victoire des Slaves… et il se fait rabrouer par le même, au téléphone, qui menace encore, mais ne peut plus rien contre un musicien devenu si célèbre dans le monde entier !!! Vérité de l’art contre vérité du monde ; vérité de l’épreuve poétique contre mensonge idéologique , vous voyez comme je suis au cœur de mon sujet ! Auparavant Chostakovitch avait imposé sa 4ème au pire moment des purges (34/36), sans  obtenir bien sûr une exécution publique ; il retirait sa partition dès que la menace devenait trop réelle, sous prétexte de révision, ne retranchant rien, ajoutant plutôt finalement ces hardiesses qui rendent son premier mouvement si long et apparemment décousu. Il sortait à peine de la querelle qui avait suivi l’interprétation publique de son second opéra Lady Macbeth de Mtsensk, musique dénoncée comme une ‘ordure’ par la critique officielle, musique ‘vulgaire’ et… ‘intellectualiste’ mais qui avait pourtant connu un réel succès populaire ! C’est que Chostakovitch est un immense créateur : il peut tout, sait tout de la création contemporaine, emprunte à tous (de Rossini à Stravinsky ou même Prokofiev, héritier lointain de Berlioz, du juif autrichien Mahler !!!) et récrée tout, du neuf bien à lui. La 4ème Symphonie s’écoute, et c’est une longue épreuve, on y étouffe d’émotion. Mais il y a tout à la fin du troisième mouvement un crescendo d’orchestre (explosion des cuivres) qui éclate comme une véritable déclaration de haine à la barbarie, suivi d’un soupir d’épuisement, d’une complainte lugubre aux violoncelles et contrebasses et, de la façon la plus inattendue, des notes égrainées par le célesta, douces et brûlantes comme des larmes, un chant funèbre qui coupe le souffle, avant le silence.  Inexplicablement tout s’apaise (comme dans la mort même), et s’ouvre cette porte de lumière pure, surhumaine (comme celle de la vie même, secrète, parvenue à son triomphe, miraculeusement…) Au cœur de l’anéantissement le miracle d’une résurrection.

Je l’ai écrit précédemment : front contre front, un Philippe Cognée se mesure aux images de son temps et parvient par ses moyens propres, d’artiste engagé vis à vis de l’art et donc de l’esprit, à dire le mystère et la vérité des choses. Paul Rebeyrolle fait hurler ses ‘sujets’, chiens ou pauvres diables humains également martyrs de la cruauté des ‘salauds’  ainsi que l’écrivait Sartre. Et cela frappe, au sens fort, cela émeut, cela bouleverse même au point que notre sensibilité, et notre intelligence si intimement liée à elle, en sont transformées. J’ai dit aussi quel pessimisme reflétaient ces ouvrages, inspiré du désespoir né de tant de désastres de l’Histoire. Comme si cette nuit-là avait éteint le soleil d’une aube à jamais compromise, soleil imaginaire peut-être, représentation d’un esprit débile et peureux, fuyard du réel impitoyable comme le conçoit Foucault. Toute beauté à jamais tuée par la hideur de la réalité immédiate ? Hé bien, il y a dans le premier concerto de Chostakovitch, pour piano et trompette, surprenante idée, un saisissant raccourci de toute la fureur, et de tout l’enthousiasme encore, du monde. La trompette se fait sanglot, déchirant, et puis musique gaillarde, entraînante ; le piano court avec elle finalement quand il a partagé au 2ème mouvement sa complainte effrayée d’un chant très doux et douloureux ô combien ! Une ronde précipitée de danseurs égrillards ! C’est à la fois, d’abord, un ressenti de souffrance réelle – puisqu’on l’éprouve soi-même invinciblement – puis d’excitation joyeuse où l’on se sent irrésistiblement entraîné. Vérité de l’art et vérité pure intimement, personnellement éprouvée, « au cœur » comme le souhaitait le grand Beethoven. Et dois-je ajouter que la musique, plus que tout art, est ‘instant’, révélation de l’interprète (l’extraordinaire, incomparable jeune Trifonov, maître en virtuosité et magicien de l’émotion), qu’elle va donc plus vite que la pensée, que toute censure de ‘raison pure’ ? Chostakovitch est le musicien qui ‘frappe’ toujours, juste, fort, qui bouleverse en révélant une réalité de l’horreur des drames de l’histoire et pour ainsi dire par submersion une surréalité de la Joie qui peut habiter toute souffrance, toute douleur mise à nu, à vif. Cette fois, comment dire, une réalité dépassant, outrepassant l’autre, celle de l’extase d’un sentiment rejoignant l’idée pure et triomphant de la réalité des supplices infligés pour nous détruire. Une épreuve et une preuve : ce que peut l’art seul, la mission de l’art seul. Il me semble que j’ai répondu à ma question, mais c’est en faisant appel à la musique cette fois. Grâce à une interprétation de très belle qualité, la musique peut nous restituer l’instant de sa création originelle : et il y a même réitération – où gît tout le secret de la Création – l’instant de l’interprétation et l’instant de la création, l’instant qui m’appartient, dont je suis responsable moralement et, cette fois, esthétiquement, et l’instant de l’Idée pure où se moire l’invisible Déité. L’instant où le miracle se fait véritable, peut-être dans la magie d’une trinité – enfin l’explication de ce concept ! – l’instant du ‘poète’, de son interprète, de son auditeur. Une seule vérité intemporelle qui relie authentiquement Ciel et Terre.

PS : J’ajoute trois adresses pour consulter le net et y rechercher une documentation complémentaire. Je vous y invite chaudement, vous pourrez aussi y entendre peut-être des extraits musicaux : d’abord l’adresse Wikipédia sur Chostakovitch, puis le blog d’Alain Prévost qui analyse finement la 4ème Symphonie de Chostakovitch tout en la replaçant dans son contexte – il en dit plus que moi – et enfin une adresse YouTube où l’on peut entendre/voir des concerts de Daniil Trifonov, ici les Etudes de Chopin, tout un tempérament à découvrir dans une interprétation inédite, musicalement très ‘engagée’.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Dmitri_Chostakovitch

http://www.musicalain.fr/chostakovitch-symphonie-n-4.html

http://www.youtube.com/watch?v=gLZ4WJiDldU

Juste un instant (35) : « et plus rien à dire ? » -2-

Les peintres de l’excès cités dans des articles précédents (1), Miquel Barcelò, Francis Bacon, Georg Baselitz, je les avais choisis parce qu’ils s’étaient déterminés tous les trois non seulement à violenter le sens commun, ce qui semble aujourd’hui bien naturel de la part d’un artiste, mais encore et surtout à violenter l’image terne et consensuelle qui reflète cette pensée si servilement soumise à la représentation du monde conçu en mode physicaliste. C’était aussi une attaque directe contre toute idéologie ou croyance soutenant ce type de représentation, contre toute esthétique, qu’on dirait ‘académique’, ou devenue telle, qui se serait peu à peu fossilisée. Au fond c’était reposer tout le problème de la mimesis, qui est débattu, rappelons-le nous quand même, depuis des siècles. Ce problème a pris une acuité inédite à l’invention de l’abstraction, et pas seulement à la fin du 19ème siècle. Mais art signifie aussi savoir-faire, voire technique, tout un ensemble de recettes régissant dessin et mise en couleur, une évolution également séculaire des procédés, toujours en vue d’une certaine ‘vision’ du monde. Parler d’excès dans ce contexte signifie donc que la rupture pratiquée va se manifester avec une violence inédite, volontaire, qui exprime l’intention manifeste d’une rupture franche, révolution qui vise à subvertir toutes les règles et les conventions précédemment admises, sans exception aucune, jusqu’à la critique de la critique, la révocation de la révocation etc… L’imagination mise à contribution dans ces circonstances devrait bouleverser tous les schèmes auparavant admis de conception de l’image, de la représentation, et provoquer, comme la torpille de Socrate, un éveil salutaire de la sensibilité, de l’intelligence même pour une compréhension du monde entièrement renouvelée. Pour cela, le choc doit être brutal, la révélation choquante, et la surprise qui submerge l’esprit médiocre et conformiste doit renverser toute autorité de tradition, toute habitude de bienséance. Au sens large, mais aussi le plus précis comme on va le voir dans le cas de Paul Rebeyrolle, ce sera un projet politique, de contestation radicale de l’ordre établi, du désordre du monde en fait. On me dira que cela se voit quasiment partout aujourd’hui, et ‘habituellement’, ce qui serait un comble ! Mais tout de même, mes trois sus-nommés restent parmi les plus renversants, qu’on songe à Baselitz qui ‘renverse’ précisément toutes ses images pour mieux nous ‘bouleverser’, et Bacon qui déchiquète les figures, et Barcelò qui parsème ses toiles de cadavres et d’excréments ! Venons-en maintenant à Rebeyrolle.

005 (2) Nature morte et pouvoir I, 1975

J’avais bien pensé à lui, puis j’y avait renoncé en voyant certaines de ses toiles – je m’en souviens, à une Foire de l’Art à Paris – une nature morte en particulier, de la série des ‘choux-fleurs’, où son style tempétueux et violent se mettait au service d’une figuration réaliste, non point sage mais énergique, accomplie, parfaite – somme toute celle d’un classique qui aurait subverti la subversion ! Un artiste contradictoire ? Soumis parfois à l’idéologie révolutionnaire ou prétendue telle de son époque, opportuniste, versatile ? Un examen plus attentif de catalogues d’expositions (2) que j’ai pu avoir en mains m’a finalement convaincu du contraire. Il y a une violence chez Rebeyrolle, à y regarder de près, qui dénonce autant la violence de la nature que celle des hommes, un propos politique, cela va de soi, mais moins explicite qu’on l’a dit, surtout une inspiration de moraliste qui, en se libérant peu à peu dans ses toiles, manifeste plus d’amour que de colère. Si je regarde un tableau comme Nature morte et pouvoir I, de 1975, c’est toute la manière de Rebeyrolle que je découvre en une unique fois, et de façon telle que la force qui lui est propre lui permettra sans cesse de se renouveler tout en répétant ce message d’une ampleur si vaste que les images augmenteront chaque fois en éloquence. A mon tour de remarquer d’abord comme la toile est pleine, remplie de cette peinture dense, épaisse, avec des ajouts de matériaux divers, dont le fameux grillage symbole d’encagement ; même les blancs tirent vers le gris sans souligner de contraste, sans lumière capable d’éclairer l’ensemble : la lumière se donne dans toute la composition, l’expression totale d’un ensemble très construit et entièrement imprégné d’une sorte d’horreur. C’est la couleur du sang, presque omniprésente chez Rebeyrolle, qui dit la souffrance, et plus encore le crime, la violence confinée dans tel enfermement où n’aurions pas lieu de voir, de savoir, sans le récit de ce tableau. Le chou-fleur est là, suspendu : sa rondeur épanouie comme son vert terrestre, presque terreux, rappellent son appartenance à ce monde-là ; pas le végétal qui enchantait les ‘classiques’ mais le terrien dramatique, sombre, où se déroulent nos vies prisonnières – autre thème cher à Rebeyrolle. Sur ces têtes de poissons coupées coule un filet d’eau, élément de fluidité, de passage, et qui lave, dit peut-être la possible liberté, le salut. Mais faut-il interpréter à ce point ? Oui, si l’on regarde encore la Source qui s’écoule prodigalement pour nous rafraîchir… La couleur d’encre cependant, qui remplit ces tableaux, que le gris de la table ici, de l’évier, des serviettes disposées, n’allège pas, est celle d’une nuit qui nous étouffe. Impossible de ne pas l’éprouver. Il y a de la violence et du désespoir chez Rebeyrolle ; et où donc l’espérance ?

006 (2) La Source, 1989

Jean-Paul Sartre a été le premier à révéler la puissance de cette peinture liée d’abord à une révolte d’adolescent, jamais apaisée, et qui a trouvé sa justice, sinon son apaisement, dans un engagement politique. En 1956 néanmoins, dans les circonstances que l’on sait, Rebeyrolle rend sa carte d’adhésion au Parti. Mais sa révolte qui ne faiblit pas, c’est sa peinture qui va continuer de la proclamer. Sartre a bien connu Rebeyrolle, ils se sont beaucoup parlé et le philosophe rapporte ceci dans son texte de 1970 : « Il faut, pour comprendre, tenir présentes ces deux vérités à la fois : il n’y a d’engagement, dans les arts plastiques, qu’autant qu’une technique sûre de soi le réclame comme le seul moyen de se dépasser ; inversement, si, dès le premier jour de ‘ces dix ou quinze années’ qu’il faut, selon Rebeyrolle, pour faire un peintre, une intention politique, au sens le plus large, n’est pas obscurément donnée, la technique s’inventera, ira jusqu’au bout d’elle-même sans passer par l’engagement. » (page 21) Sartre fait la critique de l’art pour l’art, pas étonnant de sa part, mais il voit bien, du moins il devine, que cette ‘technique’ si difficile à maîtriser pourrait bien se suffire à elle-même pour exprimer quelque chose du monde de la vie. L’engagement politique s’ajoutera donc, augmentant tout à la fois véhémence, beauté et vérité en une incontestable et radicalement nouvelle œuvre d’art. Mais il s’agit surtout d’un pari d’homme, libre penseur – dans ce cas parlons d’humanisme, de foi humaniste – et engagement politique, qui signale à la fois révolte et rage, finalement appel à la violence contre la violence, comme on le croyait au temps de Sartre. « Rebeyrolle s’est mis tout entier dans ses toiles, alacrité et horreur, poésie, contestation : pour lui, la peinture a été tout, lui-même et le monde. (…) Il ne reviendra jamais en arrière. Il ne peindra donc que des toiles de colère ? Non : il y a encore des arbres dans les châtaigneraies du Limousin, des truites dans les torrents ; partout, sur terre, il y a des couples qui font l’amour (…) mais la nature naturante qui s’emparera d’eux sera humaine et tragique aussi, c’est à dire politique. On, si l’on préfère, l’acte qui fera l’unité de la toile sera, plus ou moins visiblement, celui dont tous les autres, pour Rebeyrolle, procèdent, celui qui le rejoindra à son adolescence, l’acte révolutionnaire. » (page 27) J’aime moi aussi ce mot ‘alacrité’ que Sartre avait distingué au cours de sa lecture de Flaubert : cette alacrité qui n’est certes pas chez Bacon ou Baselitz, mais qu’on retrouve chez Barcelò comme l’humeur atavique de gens du Sud, qui n’ont pas oublié Goya. Chez Sartre la politique est tragique, parce que les guerres prétendues révolutionnaires de son temps ont toutes eu des conséquences tragiques, que l’histoire de l’humanité n’en fut jamais modifiée, la tyrannie succédant perpétuellement à la tyrannie. Et voilà qu’aujourd’hui, l’acte révolutionnaire comme dépassement et comme salut, plus personne n’y croit !

007 (2) Les Insoumis, 1997

Quelques années plus tard, et toujours dans un livre édité par Maeght, Michel Foucault proposera une ‘lecture’ plus fouillée, plus fine, inspirée bien entendu de sa philosophie déjà bien éloignée de celle de Sartre. Nous ne sommes plus en métaphysique mais plutôt en perspective de cette genèse de vie qui entraîne chacun de nous à des élans extrêmes, de révolte, auxquels la récompense d’un possible affranchissement semble possible. Possible aussi qu’on se trouve plus proche du sentiment de Rebeyrolle lui-même : « Ici peindre la forme et laisser fuser la Force se rejoignent. Rebeyrolle a trouvé le moyen de faire passer d’un seul geste la force de peindre dans la vibration de la peinture. La forme n’est plus chargée dans ses distorsions de représenter la force ; et celle-ci n’a plus à bousculer la forme pour se faire jour. La même force passe directement du peintre à la toile, et d’une toile à celle qui suit ; de l’abattement tremblant, puis de la douleur supportée, jusqu’au frémissement d’espoir, au bond, à la fuite sans fin de ce chien qui, tournant tout autour de vous, vous a laissés seuls dans la prison où vous voici maintenant enfermés, étourdis par le passage de cette force qui est déjà loin  de vous maintenant et dont vous ne voyez plus devant que les traces – les traces de qui se sauve. » (page 33) Foucault a été sensible lui aussi à ces humeurs sombres et sauvages de la toile, qui n’ont guère varié, et ces chiens promis à une mort cruelle de la série On dit qu’ils ont la rage sont perçus comme semblables à ces exclus, ces condamnés qu’il a défendus sa vie durant. L’alternative, la seule, c’est bien ‘se sauver’ et cette fois l’inutilité, voire l’absurdité de l’acte révolutionnaire, sa vanité, sont bien reconnues. Il me semble inutile de dresser un panorama comparatif des événements du monde : plus ou moins tragiques, à quoi bon, j’ai moi-même aujourd’hui l’impression que seule la figure du pire change, sa condition première, l’ignorance et le parti-pris de l’ignorance demeurant inchangée. La fuite donc comme unique solution ? Les Insoumis, toute une série encore, sont bien des hommes, au destin aussi peu enviable que celui des animaux victimes des humains. Mais ils se révoltent ! Les cris, le sang, l’écartèlement racontent le même destin tragique dans la résistance et la lutte, depuis toujours ininterrompues, clamant l’espoir que soutient une énergie manifestement issue de la vie, cette sorte de certitude qui entraîne la ‘Force’ et qui nous prouverait que « ce n’est pas absurde » comme je l’ai souvent écrit. Car il faut au moins commencer par là, par cette sorte de postulat kantien, ou bien en finir par cette certitude quand l’inconnu reste voilé nos yeux. C’est ainsi que la vie se déroule comme ce bouillonnement tragique, avec cette possible alacrité  qui seule pourrait faire sens toutefois, y parvenant même finalement. Ce sont ces ‘toiles de colère’ qui ont valu son succès à Rebeyrolle et, dans ce contexte précis, c’est tout ce qui peut lui être contesté, ses limitations sans doute – comme d’ailleurs tout engagement trop explicite. Et moi j’y vois plutôt, avec l’expression de cette ‘Force’ qui se meut (rappelons-nous le thème hugolien de la ‘force’ qui va…) la proclamation d’une sorte de foi, païenne incontestablement, mais qui nous exhausse nous-mêmes bien au-dessus de cette condition tragique et sanglante, qui serait confession d’amour autant que cri de détresse, retentissant plus sourdement mais palpable, la qualité propre à la picturalité de Rebeyrolle. Mais les temps changent et les révolutions ont déçu. J’apprécie tout particulièrement que Rebeyrolle se fasse l’écho des thèses d’Ivan Illich qui avait voulu nous persuader que le développement de la médecine accroît d’autant celui des maladies !!! Nous voilà bien loin des rizières du Viêt-Nam. Mais est-ce bien la fonction de l’art, la plus légitime, que de dénoncer les travers du monde comme il va ? C’est évident que la question mérite de se poser.

008 (2) Amélioration de la santé, 1999

Sans conclure ici, tant l’authencité de Rebeyrolle peintre et moraliste semble éclatante à mes yeux, j’aimerais redire que, à mon sentiment, la ‘mission de l’art’ ne peut absolument pas se limiter « à penser à l’état du monde, à la condition des hommes, au pouvoir qui emprisonne, torture et assassine. » Non que ces crimes soient négligeables, ou même supposés irrémédiables puisqu’ils sont de tous les temps, mais parce que la condition humaine ne se résume pas à cette tragédie, qu’elle donne aussi réalité à une excédence d’un autre ordre que mondain, mondanité ici comprise dans son sens exclusivement tragique. La folie des hommes peut être comprise et interprétée autrement, ou surtout leur médiocrité, à mon sens plus tragique encore que leur violence et leur cruauté. Si l’art peut s’autoriser une violence du discours, et palpable qui plus est dans l’image, comme une offense au regard et à la sensibilité, c’est pour défier l’ignorance sous toutes ses formes et, comme je viens de l’écrire plus haut, le parti-pris de l’ignorance, je dirais presque la culture d’une indifférence philosophique. Autrement dit c’est par la connaissance seule que peut passer le renversement du cours de l’histoire, la seule révolution, la seule féconde – j’ajoute ‘peut-être’ pour complaire aux esprits forts mais au moins faut-il le tenter – Et je ne parle pas d’un vain pacifisme, d’une non-violence pointilleuse, politique de la ‘joue tendue’, non, je pense à une violence de la vérité pure comme contestation de la vérité établie, des ordres constitués, et bien entendu comme dénonciation de toute parole, de toute pensée, de toute ‘politique’ qui les soutiennent. Or cet engagement, pour reprendre le mot tant à la mode, est d’essence philosophique et morale, qui implique recherche, et critique, et connaissance en constant mouvement, de ‘demeure en demeure’, au péril de l’erreur toujours possible mais qu’on saura corriger en évitant les figements de la pensée catégorique et du dogme. Car la réalité est paradoxale : la violence est bien évidemment partout et elle est tout compte fait l’expression de cette ‘Force’ même. Néanmoins elle peut se tempérer de compassion, s’atténuer par les nuances de la pensée curieuse, du scrupule zététique, se canaliser par l’exercice même de la liberté exigeant équilibre et justice, un épanouissement d’humanité qui se garde d’emprunter les voies de la polémique systématique et de la confrontation. La guerre elle-même ne favorise que la victoire du plus violent, à un moment donné, jamais celle du plus juste qui est le plus souvent, sinon toujours, le premier vaincu. Il n’y a pas de morale ‘constituée’ (« suivant les circonstances précises, je dirai tantôt oui, tantôt non » avais-je écrit à la fin de mon petit livre La création) et il n’y a pas non plus d’art dont les canons qui s’imposeraient définitivement non plus. L’art sera une proposition indéfiniment renouvelée de ‘lecture’ du monde, peut-être pas même d’interprétation, de ‘lecture’ qui illustre à la fois notre pouvoir de décliner une possible vérité, de prouver une liberté, de féconder un avenir, d’exhausser la Vie en perpétuel élan de sublimation du fait initial de son excédence, de son débordement. Je peux croire que c’est une condition dramatique, intensément même, mais nullement tragique, exclusivement. Je l’ai écrit aussi : c’est « la splendeur de ma condition ». Ma liberté, ma responsabilité sont en jeu, le grand ‘jeu que la Déité se donne’ si l’on comprend bien toute la dimension de ce destin où s’orientent également et sans trêve un possible accomplissement comme une possible déchéance. Il suffit – mais quel héroïsme il y faut – de choisir lucidement, courageusement, la Valeur comme Bien ultime, souhait du vieux Platon, et de la cultiver sans compromis, de la conserver comme unique guide de vie et source d’inspiration.

(1) On pourra consulter mes articles au 12 mai, 11 juin et 16 juin 2010. Je rappelle par la même occasion qu’il est toujours possible de retrouver mes articles sur Google en tapant : Jeudemeure, en précisant le sujet, le thème ou les noms d’auteurs référencés.

(2) J’ai retenu pour ce texte le catalogue de la Fondation Maeght publié en 2000, avec des textes de Jean-Louis Prat, Francis Marmande, Jean-Paul Sartre et Michel Foucault. Mes photos en ont été extraites par numérisation.

Juste un instant (34) : « et plus rien à dire ? » -1-

Je l’ai pensé et j’ai bien failli l’écrire… J’y arrive pourtant aujourd’hui : Monet comme le dernier peintre, lui le meilleur exemple, qui porte la figure et le paysage à leur plus haut niveau d’expression poétique, qui finalement frôle l’abstraction, y parvient même dans les grands Nymphéas, et après… « plus rien à dire ? » Quid du fauvisme dans ce cas, du cubisme, de l’expressionnisme, des divers courants de l’abstraction depuis son invention par Kandinsky ? Mon geste est ici bien téméraire ; écarter tout un chapitre de l’histoire de la peinture, jugé inutile ? Je m’étais étonné que dans le récent guide Almora de la Spiritualité, on me présente comme un critique d’art… et… un philosophe. Mais mon parti-pris ici, au cas où je m’y tiendrais, serait bien celui d’un philosophe – premièrement philosophe, mon intention toujours clairement affichée – qui questionne tous les engagements possibles de l’être humain confronté au réel et à lui-même, réel prétendu objectif qu’on se représente ‘là-devant’ soi-même et qui n’en appartient pas moins à l’unique englobement d’une imagination (une imagination dans une imagination diraient les gnostiques d’antan). Ce serait le parti-pris de la figuration, exclusivement, et celui d’un certain style d’expression imaginaire qui choisit d’ignorer la laideur du monde, tout ce qui offense notre goût esthétique, nous effraie ou nous dérange, nous emprisonne dans cette épreuve de la vie où nous paraissons inéluctablement promis à la souffrance et à la mort. En fait tout ce qui est reproché aux arts du passé… Contradictoirement aussi un parti-pris de l’imagination-reine, par conséquent contre toutes les règles de la mimesis… Aujourd’hui, sur cette question de la représentation, j’interrogerai Philippe Cognée, à l’occasion de la récente exposition du Château de Chambord (1). Dans un article suivant, j’interrogerai Paul Rebeyrolle, un autre ‘peintre de l’excès’ que j’avais manqué lorsque j’avais examiné cette attitude si extrême (2), Rebeyrolle qui semble hanté par le spectre de la mort et de la violence, de l’injustice, et de toutes les formes d’écrasement de la vie. Et je verrai bien si je sors de mon étrange question posée en première ligne, si j’y réponds catégoriquement.

Je me suis dit que je devais d’abord rappeler comment s’envisage le problème, actuellement, et pas seulement dans le cadre de la polémique que j’ai aussi appelée la ‘querelle de l’art contemporain’, non, la question devenue classique, comme l’évoque déjà d’un ton polémique Jacques Gagliardi dans son livre : Le roman de la peinture moderne, et son chapitre : ‘les bâtards de Marcel’. (Hazan 2006) Déjà, chacun sait le rôle joué par Marcel Duchamp, même si personne n’ose s’avouer les véritables conséquences de son influence sur l’évolution apparemment définitive de l’art, et dans ce cas, même, de ce qu’on doit entendre désormais par ‘art’. Toute l’inspiration de Duchamp, qui va déterminer sa carrière et son succès jusqu’à nos jours – ainsi que ceux de ses ‘bâtards’ – se résume dans la présentation (refusée à l’exposition de New-York en 1917) d’une ‘fontaine’ qui n’était autre qu’un urinoir renversé, avec cette signature ‘R. Mutt’… Effet de scandale assuré, pas même ; simple mépris à l’époque pour ce qui parut incompréhensible. Pourtant c’était l’affirmation que n’importe quel objet, le plus commun ou le plus vulgaire, pouvait être appelé ‘objet d’art’ si l’artiste en avait décidé ainsi : l’art donc comme décision de l’esprit indépendamment de toute convention, et pour désigner n’importe quel objet réel isolé de son contexte habituel, de sa fonctionnalité précédemment admise. Je peux maintenant énumérer tous ces mouvements issus de la révolution duchampienne, sans m’étendre sur aucun d’eux tant leur notoriété défia la chronique des décennies suivantes, et dans des contextes souvent différents au fil des années, avant ou après guerre : art minimal, art conceptuel, art corporel, Pop-art, Op-art, cinétisme, cinéma même, et au passage une collaboration avec les surréalistes qui provoqua cette mutation d’identité par l’invention du nom Rrose Sélavy, qui devait séduire Breton… Voici maintenant ce qu’en dit Jacques Gagliardi, un constat qui s’impose, je crois, avec le recul des ans, autant pour déplorer la disparition de la peinture que les errements d’une esthétique à la seule recherche de l’esbrouffe, à seule fin d’épater le bourgeois et de lui soutirer un maximum de fric. « Il n’y avait soudain plus de repères. La peinture était partie à tous les vents. Dès lors l’ingéniosité se découvrait un champ illimité. La première chose à faire était de tourner le dos à la consumer society. Duchamp ? (…) Pourquoi ne pas prendre n’importe quel objet, les matériaux les plus ordinaires, industriels ou non ? Il suffisait d’explorer la mécanique dans ses dimensions les plus diverses et d’en extraire les formes, les plus simples comme les plus hétéroclites. (…) Le refus de l’œuvre d’art traditionnelle est désormais radical. Le recours au hasard, à l’éphémère, en prenant en compte un espace sans limites, en mobilisant, outre la vision, tous les sens de la perception, qu’est-ce qui l’interdisait ? Rien, ni personne. (…) Au fur et à mesure que le bricolage artistique se développa à partir des années 1960, une nouvelle génération de ‘dealers’ s’employa à en promouvoir les multiples trouvailles. Aussi les jeunes gens qui entraient dans la carrière pouvaient-ils sérieusement hésiter. Ils voyait la peinture à bout de souffle. C’était à qui se montrerait le plus imprévu dans le banal. Encore fallait-il une bonne dose de culot. (…) Un système de farces et attrapes ? Il y avait parfois un peu de cela, mais la transgression de l’art trouvait sa justification non pas tant, désormais, dans les ‘exploits’ de Marcel Duchamp que dans la surabondance, la confusion, la superficialité de la société capitaliste avancée. Dans un monde qui ne cessait de produire et de consommer d’innombrables choses superflues, voire inutiles, l’artiste avait mieux à faire que de donner du sens, de la cohérence et de l’émotion à son œuvre. Peut-être même n’était-ce plus possible. Plongé dans un torrent irrésistible d’images (publicité, télévision, vidéo etc…), l’individu se laissait emporter par l’indifférence, se repliait sur lui-même, n’attendait plus rien de la société, si ce n’étaient les jouissances de l’abondance programmée. A quoi cela rimait-il de vouloir distinguer ce qui était censé appartenir à la haute culture, quand, au quotidien, on restait immergé dans la basse ? Dans le vide consumériste, tout le monde était à la même enseigne. Seule hiérarchie, le compte en banque. » (pages 525 à 527)

001 (2) Paysage vue du train n°41

Très évident, d’une part, très contestable d’autre part : cette apocalypse d’une culture en état d’épuisement ne dissimule pas tout à fait les élans répétés d’artistes qui veulent encore trouver du sens, sans s’éloigner des sillons imposés de la culture contemporaine, sans tenter de restaurer non plus les valeurs apparemment défuntes d’un art classique ou romantique. En abordant les états de la crise contemporaine de l’art (3) ou les protestations et la recherche passionnée des ‘peintres de l’excès’ (4) j’avais voulu souligner le caractère hautement philosophique de telles démarches, quête d’humanité et de vérité passant par la voie de l’art, bien entendu sans frein d’aucune convention, sans limitation d’aucune valeur assurée par une culture dominante non plus. J’ai proposé plus tard des analyses de l’œuvre de Gerhard Richter sous un titre évoquant la possible issue d’une crise de civilisation qui semble aujourd’hui capable de nous anéantir. (5) Je me garderai de toute interprétation abusive qui pourrait découler d’un rapprochement et d’une comparaison des œuvres de Richter et de Cognée. Il n’en est pas moins incontestable que leur confrontation avec la réalité, au travers de l’image, est premièrement d’ordre philosophique, qui les associe sans que l’un puisse paraître influencé par l’autre, leurs styles dans l’expression parfaitement inédite des oeuvres étant finalement bien différents. L’un et l’autre interrogent à la fois figuration et abstraction dans les termes d’une pensée qui reflète les mêmes intentions sinon une égalité de propos, et surtout l’un et l’autre abordent le problème, car c’en est un et de taille, de la photographie, image si fidèle et si malléable aussi, dont l’autorité semble ignorer les pouvoirs de l’imagination. Mais Cognée ne tente pas l’exploration radicale de l’image dans son cadre le plus rigidement classique ; portrait exclusivement de peinture ou photographie retouchée. L’intention de Cognée, qui ne renonce à aucun moment à la figuration (contrairement à Richter) c’est de faire varier, par toutes sortes de ‘floutés’, ‘tremblés’, ‘coulés’ l’image ainsi rendue capable de traduire une neuve impression de réalité, une autre vision qui n’est plus celle de la physique élémentaire d’une perception commune à tous, sans s’éloigner non plus tout à fait du cliché ordinaire. Dans le catalogue publié à l’occasion de l’exposition à Chambord, je trouve sous la plume de Clélia Zernik des notations que je vais citer ici, qui me paraissent au plus près du travail réalisé par le peintre et de la leçon qu’on peut en retirer. D’abord, évidemment, le rendu du mouvement et de la vitesse que le peintre ne peut pas restituer, même si les expériences tentées en ce domaine ont été nombreuses : « La représentation – picturale, mais plus encore photographique – suppose un dispositif dualiste et cartésien qui met en vis-à-vis le sujet et l’objet ; c’est un dispositif de maîtrise et de mise à disposition. En revanche, la présence perceptive au monde contourne cette distinction du sujet et de l’objet pour nous englober dans une même ‘chair’ du monde, un même rythme ou une même vibration participative. Selon une définition purement négative, il y aura présence en peinture à partir du moment où la constitution de la représentation est mise en échec. (…) C’est cette rupture vis-à-vis de l’image-objet que propose Philippe Cognée. Le tremblement, les coulures, le trop-plein de matière sont autant de moyens utilisés pour empêcher l’image de coaguler en une ferme représentation et la rendre au ‘bougé’ originel du flux perceptif. Le ‘bougé’ précisément la maintient dans un état de surgissement. » J’ai proposé plus haut en illustration ce tableau du paysage d’une campagne vue d’un train en marche ; Philippe Cognée en a peint de nombreux ‘moments’ et c’est par là que je le trouve plus proche de Richter dans l’intention d’exprimer une réalité ‘en marche’.

003 (2) photos Google Hearth modifiées

Et il y a le travail sur la photo ! La réputation de Cognée s’est faite par la multiplication de ces photos de bâtiments, de quartiers, de villes même, innombrables images qu’il restructure entièrement par l’ajout d’un encaustique qu’il va repasser avec un fer brûlant ! L’impression de se trouver devant une image ‘bouillie’ n’est donc pas simple vue d’esprit : c’est bien le support, généralement en bois, et la matière particulière (de la cire le plus souvent !) qui recouvre sa peinture qui ont été écrasés et littéralement ‘bouillis’ par le fer à repasser très chaud. Avec les photos publiées par Google Earth, photos prises par satellite, à la verticale, de presque toutes les villes du monde, c’est le même traitement qui s’applique pour un renouvellement en profondeur de toute notre vision du monde :  « Dans la confrontation entre les vues Google et la perception d’un paysage à grande vitesse, se déclinent les différentes manières d’être un paysage ‘pour nous’, non pas une représentation de paysage (même dans les Google Earth une fois modifiées, travaillées par la peinture), mais un paysage-événement. En effet, la perception ordinaire de l’espace n’est pas soumise au seul point de vue égocentré et moteur du sujet, au contraire… Point de vue égocentré, par rapport au corps propre, et point de vue allocentré, par rapport à un élément extérieur, constituent un seul et même rapport au monde. Il n’y a plus de distinction entre le subjectif et l’objectif et le décalage des échelles devient la description la plus adéquate du réalisme perceptif. Le point de vue égocentré et le point de vue allocentré ne fusionnent jamais, ils demeurent irrémédiablement hétérogènes. Mais c’est cette hétérogénéité là qui caractérise notre rapport au monde. » (page 69) Retrouver l’unité organique perdue, aliénée par notre égocentrisme naturel ? Mais le philosophe contemporain approfondit sa question : s’agit-il d’une hétérogénéité caractérisant la physiologie de la perception, ou d’une hétérogénéité provoquée par un jugement, d’une condition de nature ou d’un choix intellectuel inconscient destiné à nous éloigner du monde pour exorciser la peur qu’il nous inspire, et le désir aussi de la dominer ? (je renvoie aux thèses de Stephen Jourdain ou aux travaux de Michel Bitbol récemment cité…) ? C’est bien à un exercice de philosophie pratique que nous convie donc Philippe Cognée, rejoignant en cela des démarches qui ont fait la grandeur des meilleurs peintres modernes. « L’utilisation de la photographie témoigne de ce mouvement d’appropriation qui articule précisément perception de l’objectif, conférant frontalité et ‘être-là’ têtu, et perception naturelle de l’œil, avec son bougé et ses bavures. Si Cézanne voulait retrouver la stabilité des compositions de Poussin en partant de l’impermanence de l’impressionnisme, Philippe Cognée, selon une même ambition paradoxale et démesurée, semble vouloir concilier le ‘faire-devenir-objet’ photographique avec la béance du vécu subjectif, de cet œil toujours embué, affecté et sensible qui traverse le monde et le quotidien avec un sentiment de surprésence et de douleur conjointes. » (page 75)

002 (2) Autoportrait

La ‘douleur’ (5) associée ici à une analyse de caractère épistémologique, nous sommes bien en philosophie, et je ne le regrette pas. Les mots de la fin viennent bien confirmer cette interprétation d’une esthétique traitant du regard posé sur le monde plutôt que des qualités physiques de celui-ci : « Le mystère de la perception se situe là : entre un rendu brouillé du monde, constitué à tâtons, où même les émotions sont sans nom ; et la mise à plat de l’appareil photographique qui déploie chaque chose en une surface sans ombre. Notre perception est ce prisme – de l’absorption dans le monde à sa disjonction définitive dans un vis-à-vis cartésien. Parfois, elle multiplie les couches du visible pour le rendre parfaitement vivable mais indistinct, parfois elle se détache du monde, le pose en tableau face à elle, pour le voir sans le vivre. Or, c’est à cette antinomie de la visibilité et de la vie que Philippe Cognée sans cesse nous confronte, montrant dans chacune de ses toiles qu’il faut voir et vivre en même temps. Ne passons-nous pas sans cesse d’une attitude qui nous jette dans les choses et nous aveugle sur elles à une distance qui nous en préserve ? Finalement, c’est peut-être la justesse de la peinture de Philippe Cognée que de pouvoir retrouver cette ambiguïté qui caractérise précisément la situation de tout sujet dans le monde. Notre être n’est-il pas en perpétuel glissement entre un scepticisme qui nous détache des choses et les transforme en spectacle visible de part en part, comme derrière la vitre, et une foi aveugle en la réalité dans laquelle nous nous sentons ’embarqués’ – toujours un peu dedans et un peu dehors, toujours prêt à prendre du recul et à s’investir ? » (page 77) Il ne reste plus qu’à donner la parole à Philippe Cognée lui-même, qui, en bon artiste contemporain, saura mieux que quiconque justifier sa démarche. C’est d’autant plus intéressant que nous sommes au cœur du sujet : figuration ou abstraction ? « … il me semble que chaque artiste opère un choix entre figure et abstraction. Pour ce qui me concerne, je suis profondément un peintre figuratif : je n’appartiens pas à la lignée d’artistes pour lesquels l’abstraction est étroitement liée à une forme de spiritualité, comme Klee, Kandinsky ou Rothko ; sans cette dimension, être abstrait serait alors simplement pour moi travailler dans une dimension décorative, sans enjeu. Ce qui m’intéresse, c’est une représentation du réel déplacé dans le champ de la peinture. Je suis là pour donner mon interprétation du monde, pour donner mon écriture. Je crois d’ailleurs profondément que les plus grands artistes sont ceux qui écrivent, ceux dont on connaît l’écriture. Il me semble que ce geste, pour moi, consiste à effacer la première écriture (la transcription du réel photographique) pour lui substituer, de manière littéralement iconoclaste, une écriture seconde. C’est grâce à cette technique du fer à repasser que je puis accéder à cette réalité seconde, selon des degrés qui différent : ici plus proche de l’écriture première, là beaucoup plus éloigné. Ce qui compte au final, ce n’est pas le motif mais cette écriture. Comme si cette distance à laquelle j’aboutis était précisément ce qui permet de relier les choses. » (page 91) La ‘mission de l’art’, ce sont mes propres mots, souvent répétés, et avec insistance en dépit de leur emphase, est bien une proposition d’interprétation du monde, contre, et c’est ce qu’il faut souligner, la vision commune immuablement obnubilée par son physicalisme de constitution. Et comme beaucoup l’ont redit avant moi : montrer par dessus tout que l’art n’est pas représentation – mais voilà le problème : présentation, mais de quoi, pour quoi, et de quelle manière choisie pour l’expression inédite de cette cosa mentale ? Chez Philippe Cognée, un autre monde apparaît grâce au ravage du fer à repasser, pourquoi pas ; un monde sans définition précise, où la violence de l’intention, de la subjectivité hautement revendiquée se révèle par un geste ouvertement agressif et anti-naturel. J’ai cru important de le mentionner, quelles que soient les contestations qu’il puisse susciter. Et si l’art peut se révéler violent, je le montrerai encore en abordant la peinture de Paul Rebeyrolle.

(1) Philippe Cognée, catalogue de l’exposition au Château de Chambord, Somogy éditions 2014, avec des textes de François Bon et Clélia Zernik Toutes les photos présentées ici proviennent de ce catalogue : encaustiques sur toile marouflée sur bois.

(2) Je renvoie à cette adresse : http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/05/12/trois-peintres-de-lexces-1-miquel-barcelo/

(3) http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/12/17/la-querelle-de-lart-contemporain/

(4) http://marianus.blog.lemonde.fr/2012/09/10/richter-a-nouveau-la-voie-tout-entiere-parcourue/

(5) La douleur ! Juste un petit mot pour mentionner – j’aurais triché en l’oubliant – le goût de Philippe Cognée, depuis quelques années, pour les images sanglantes de viandes de boucherie, de carcasses, de crânes et d’os !!! Bien d’autres l’ont fait et le font encore !!! N’en préjugeons rien : n’est-ce pas Char qui avait dit que le bœuf écorché de Rembrandt symbolisait tout notre avenir probable ?

004 (2) Montons écorchés pendus

Le prix de l’athéisme

Il faut me comprendre : je n’ai pas envie ici de m’abandonner à un discours réactionnaire ni aux plaintes d’un pessimisme de nostalgie, non, pas de prêchi-prêcha, et de quelle nostalgie d’ailleurs, de quel ordre suranné ? Par contre, je peux bien me répéter sur un point, le préciser carrément : je conteste radicalement les valeurs de l’établissement ; valeurs ‘bougeoises’ ou valeurs ‘chrétiennes’ étonnamment mêlées, associées depuis des siècles à la défense d’un ordre établi de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme. Dans un article intitulé ‘siècles et gnose’ (31.05.2010), j’avais déjà constaté à quel point ces prétendues valeurs s’étaient elles-mêmes dégradées – et que pourrait nous offrir la corruption de l’imposture ? –  précisé surtout le fond de ma pensée en appelant de mes vœux l’avènement d’une culture d’inspiration gnostique. Je l’ai répété récemment sans dissimuler qu’il s’agirait aussi d’un élan politique, cette métamorphose si profonde de l’être intérieur entraînant, quoique indirectement, des changements profonds de l’organisation sociale et, globalement, ‘politique’. Je le dis sans ajouter de détails puisque nous en sommes si loin. Et par contre si près, malheureusement, des caricatures les plus grossières de ‘contestation’ et de subversion.

Ce sont des informations qui ont récemment envahi les médias – et je ne les citerai pas ! – qui m’ont révélé toute la portée, la gravité, et d’actualité à ce jour-même, d’une phrase de Michel Henry que je relisais dans Paroles du Christ (Seuil 2002). Je la cite in extenso parce qu’elle est criante de vérité, avec une intensité polémique qu’on n’appréciera peut-être pas mais, dans ce cas, je conseille d’aller au brûlot lancé en 1984 : La barbarie, plusieurs fois rééditée, sa thèse plus argumentée et de cette manière plus convaincante peut-être, mais très peu reçue encore à ce jour puisqu’il s’agit d’une critique virulente de la technoscience. Si je parle ici d’un ‘prix’ à payer de l’athéisme, de l’athéisme ordinaire, à ce point éprouvé qu’il s’ignore lui-même et n’est plus contesté par personne, c’est qu’il me paraît à l’évidence que cette crise morale sans précédent est d’abord une crise spirituelle. Nous en sommes là, à ce point tragique d’ignorance de soi-même, égarés par la recherche des satisfactions les plus immédiates de notre corps de sensation auquel nous nous sommes totalement identifiés, aux lueurs d’une intelligence de plus en plus débile, obéissante aux incitations d’un abrutissement général provoqué par la publicité, la vulgarité préméditée de l’art contemporain, la démagogie, et j’en passe… Jean-Paul Aron avait parlé il y a déjà plusieurs décennies d’une ‘démoralisation’ de l’Occident, il avait inventé le terme : nous en sommes exactement là.

Ce n’est pas du ‘déclinisme’ comme on dit maintenant, c’est un diagnostic formel sur l’état de notre civilisation, la nôtre, l’occidentale, c’est-à-dire la seule à ce jour qui puisse encore prétendre à ce nom : « C’est l’organisation du monde tout entière en réalité, avec son matérialisme omniprésent, ses idéaux sordides de réussite sociale, d’argent, de pouvoir, de plaisir immédiat, son exhibitionnisme et son voyeurisme, sa dépravation en tout genre, son adoration des nouvelles idoles, des machines infra-humaines, de tout ce qui est moins que l’homme, la réduction de celui-ci à du biologique et, à travers celui-ci, à de l’inerte – c’est tout cela (dont l’enseignement est devenu le reflet tour à tour scandaleux, aveugle ou burlesque), ce tumulte incessant de l’actualité avec ses événements sensationnels et ses bateleurs de foire, qui recouvre à jamais le silence où parle la parole que nous n’entendons plus. » (page 13) Le prix de l’athéisme ? Ou la constante identification au corps « que j’ai », la constante sidération par les objets – je ne vais pas cesser d’en parler ici.

 

Fondation d’une gnose (2)

IDENTITE, AMPHIBOLIE, CREATION, IMAGES, RESSURECTION

J’ai écrit dans mon précédent article, et je tiens à le souligner une nouvelle fois : ‘Le thème de la connaissance de soi conduisant à la connaissance du Soi est le thème central d’une gnose’, c’est la première proposition entre toutes, c’est l’essentiel qui différencie une gnose de toute religion organisée sous forme de vérité révélée conservée par une ecclesia quelle qu’elle soit, une religion qui ne serait pas d’abord une philosophie, et même pour le dire encore plus simplement, littéralement, une psychologie ! Mais il y a d’autres termes, d’autres concepts qui prennent une importance capitale dans l’explication et le développement de cette vérité première : l’identité, qui révèle ou rappelle la notion de première personne, le premier vivant dont l’imagination ne s’est pas altérée aux passions de l’existence sensible dominée par la peur et l’avidité ; concept qui renvoie à celui d’une création, d’un apparaître différencié de son origine, d’un écoulement qui s’éloigne de sa source, d’une existence détachée et complètement autonome ; création impliquant multiplication d’images, avec leur pouvoir d’illustration ou d’occultation, d’aliénation même ; et ce concept de résurrection qui est en réalité l’éveil oriental, mais que la plupart des traditions exotériques situent dans un autre monde, post mortem. Ces concepts sont autant de clefs, de pôles de vérité à révéler, instaurer, clarifier et légitimer, défendre aussi, contre tous les pièges d’un discours invariablement inspiré de logiques physicalistes commandées soit par l’expérience sensible immédiate soit par le type d’abstraction qu’elles autorisent à fin de domination scientifique et technologique. Quand la création est premièrement poème, musique, d’une densité et d’une légèreté qui ne sont jamais celles d’une matière domestiquée en vue d’accroître puissance et domination. Et dans ce cas, si la vérité principielle est bien gardée, telle ou telle illustration anthropocentrique, comme dans un conte, est permise, ce qui est fréquent en gnose qui n’est ni science exacte ni philosophie dans sa conception la plus rigoureuse… Et aujourd’hui la question se pose avec acuité de leurs relations, sans réponse à cette heure… La première personne, encore sauvage, n’est pas savante : elle se fie d’abord à son corps et à ses inspirations naturelles, bénéficiant ainsi d’une sagesse qui la déborde et la préserve en lui accordant le simple bonheur pleinement éprouvé d’être-conscient-vivant. Une nécessaire culture, ai-je insisté ? Mais comme un conte ? Ou bientôt une philosophie construite et une science appliquée ? Nous verrons bien, mais au prix de la conquête théorique et de la réalisation pratique d’une vérité de la manifestation comme nous ne l’avons jamais exprimée. Si toutes les civilisations, les religions en particulier, ont échoué comme le rappelait dernièrement Michel Onfray, propos bien rare, aucune société d’inspiration gnostique n’a jamais vu le jour, ou réunissant à peine quelques individus vite balayés par les violences de l’Histoire. L’histoire actuelle semble s’acheminer vers des catastrophes inéluctables, catastrophes écologiques cette fois, quand le spectre de la guerre, même, ne semble pas exorcisé, comme la menace permanente d’un holocauste nucléaire.

J’enrichirai mon thème de ces concepts que j’emprunte encore à mon Dit de l’impensable. Il peut paraître bien mince, d’un exposé bien léger ici en comparaison des cosmogonies énormes et des philosophies sans fin composées par le passé. C’est pourtant à mon avis le fil d’or, ténu et uni, qui parcourt une tout autre épreuve de vie et dont chacun peut vérifier la réalité a priori invisible et insaisissable, néanmoins indéfectible et incorruptible. Reprenant les mêmes phrases, à ma première relecture, je me suis amusé de la présence, tantôt, de l’absence, souvent, de majuscules ; un premier enseignement en fait ! On aura compris, deviné : en perspective d’éveil, Tout se Majuscule ; en perspective objectiviste, rien !!! Quand l’Esprit établit son Règne contre l’imagination fantasmatique des choses. Je tiens maintenant à ce lien ; celui de l’Evangile de Philippe associé à celui de Thomas. Ce sont tous deux des évangiles apocryphes – mais tous le sont ! – et ‘gnostiques’, c’est-à-dire au juste réunis avec des dizaines d’autres dans une bibliothèque ‘gnostique’ qui aurait été jadis celle d’une communauté copte réfugiée en Haute-Egypte, et qui aurait dissimulé le trésor de ses manuscrits dans cette grotte de Nag-Hammadi, nom de l’Egypte moderne. Il n’y a malheureusement pas d’unité philosophique ou sophiologique dans cette réunion de textes, mais des propositions inédites dont le sens rebondit d’une attestation à l’autre. Mais ce sont aussi des attestations qu’on retrouve, en y regardant de plus près, dans toutes les traditions religieuses, et particulièrement hérétiques, en tout cas à l’écart des orthodoxies rigidement encadrées. C’est ce qui se constate aisément dans ces quelques citations glanées, je dois bien le reconnaître, dans des ouvrages qui n’ont pas eu la témérité de toujours leur accorder la primauté. Mais ce fil, je répète, qui réunit ces perles fines, est solide, et le collier brille d’un éclat particulier et c’est encore une fois les thème de la connaissance, de l’identité, de la création comme aliénation ou exhaussement du Seul, qui se détachent clairement.

Evangile selon Philippe (traduction Leloup)

Alors que l’Evangile de Thomas présente un enseignement entièrement hors-norme, étranger à tout ce que le christianisme historiciste et messianique va s’inventer plus tard pour séduire les foules, l’Evangile de Philippe offre à la fois de précieuses références au contenu pneumatique parfaitement inédit de Thomas, et tout un enrobage d’influences chrétiennes qui révèlent ces contaminations qui se sont produites dès l’origine, dès la première diffusion de l’enseignement du Maître assassiné par le clergé de son temps. Mais comme je l’ai dit, ce sont des perles qui se distinguent clairement, qui se détachent du magma psychique où elles ont été enfouies, et qui concourent à mettre à jour, et de toute évidence, les termes simples de l’unique Vérité. Il y a peu, très peu même, mais correspondant parfaitement aux lignes maîtresses que j’ai rappelées plus haut, concernant la résurrection, la réalité du Royaume, la vocation du disciple et de l’éveillé en regard de lui-même et du monde.

Il faut t’éveiller dès ce corps, car tout est en lui : ressusciter dès cette vie

L’enseignement gnostique paraît ici incontestable : la résurrection est éveil, réconciliatin avec le corps reconnu maître de vie et de vérité – contrairement à la réputation faite aux gnosticismes de haïr le corps – et surtout, surtout, maintenant, ici et maintenant ; pas dans un avenir fabuleux dans quelque paradis fantasmagorique.

Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant comme Dieu est vivant.

L’Un, la Vie : et comme dit Thomas : ‘Il y a de la lumière au-dedans d’un être lumineux, et il illumine le monde entier. S’il n’illumine pas, il est ténèbres.’ (log 24)

La vérité n’est pas venue dans le monde, nue, mais voilée d’images… Il faut vraiment renaître à partir de ces images ; c’est cela ressusciter !

Clef essentielle pour déchiffrer un problème dont la thématique intensément polémique parcourt toute l’histoire : le monde est une parure d’images qui, soit voilent le vérité du Royaume, soit la révèlent et la magnifient. Et la vérité n’a jamais pour prix la destruction des images. L’iconoclasme est une faute contre l’Esprit. Et l’idolatrie n’est pas provoquée par l’image elle-même : par sa mésinterprétation, par une ‘pure pensée’ sans fondement !

Ce que nous appelons le monde n’est pas le monde réel, mais si on le voyait avec les yeux de l’Être qui l’informe, on le verrait incorruptible et immortel…

Le Royaume, image lui-même d’un monde apparaissant sans distorsion de sa réalité essentielle, est sous nos yeux, donation plénière à fin de réaliser co(n)naissance. Mais c’est encore une vérité méconnue, inestimable.

Certains plongèrent dans l’eau ; quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence en tout. C’est pourquoi il n’y a rien à mépriser.

La traversée des vérités de l’Esprit, l’expérience personnelle et directe de sa Présence, rend tout aimable. Le mépris du monde, le ‘partage’ est une faute contre l’Esprit. Et finalement ce ne sont pas les réalités si apparemment objectives qui induisent dans l’erreur des passions, mais bien un jugement faussé porté sur ces ‘choses’ qui, au fond, ne sont pas, jamais, de simples ‘choses’ ordinaires.

Maître Eckhart (sermons allemands traduits par Alain de Libera)

Avec Maître Eckhart et son lointain disciple, Silesius, nous allons trouver des échos fidèles de ces enseignements, et leur interprétation précise, sans méprise ni confusion possible. La création est une opération qui se produit maintenant par le concours égal du Père et du Fils : surabondance, excédence de l’Un Vivant dans l’égalité du Seul – unicité et non ressemblance ou semblance : là où l’homme est Dieu. Il est déjà devenu inutile d’ajouter des commentaires tant le propos est explicite. Mais les exégètes contemporains préfèrent l’ignorer et, rappelons-nous, sous la contrainte et la menace, Eckhart lui-même dut se dédire avant de disparaître.

Nous célébrons ici dans cette vie temporelle la naissance éternelle que Dieu le Père a réalisée et réalise encore sans interruption dans l’éternité (savoir) que cette même naissance se produit aussi dans le temps, dans la nature humaine… Mais quand elle ne se produit pas en moi, que m’importe ?

Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Il l’engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m’engendre comme son Fils. Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui et lui comme moi… Dans la source la plus profonde je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une œuvre. Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne… un avec Lui et non semblable à Lui…

Dieu doit carrément devenir moi et moi Dieu : si complètement un que ce lui et ce moi deviennent une seule chose et le demeurent, et – comme l’être pur lui-même – soient dans l’éternité les ouvriers de la même œuvre… Ici l’âme et la Déité sont un, ici l’âme a découvert que c’est elle le royaume de Dieu…

Ce qui existe de perfection en toutes choses, nous le trouvons dans le premier royaume… là toutes les œuvres sont égales… toutes sont faites comme si elles n’étaient qu’une… là où l’homme est Dieu…

Angelus Silesius (Le Pèlerin chérubinique)

Angelus Silesius est le grand maître de l’amphibolie – et comme je regrette que ce mot prête à sourire : c’est Henry Corbin qui m’avait incliné à l’utiliser aussi systématiquement, comme il avait appris à en retrouver l’enseignement dans les écrits d’Ibn’Arabi : réciprocité par mirorisation, expérience de l’Un-en-deux, mission d’exhaussement confié au Fils, rapport exclusif à la vérité d’essence et non à des écritures mortes, résurrection enfin. Tout y est, en peu de mots. Je recommande la traduction de Roger Munier, à mon avis la plus fidèle, celle du moins qui a donné tout son relief à un témoignage irréfutablement gnostique.

Dieu est mon sauveur et je le suis, moi, des choses qui s’érigent en moi comme moi-même en lui…

Je dois être soleil : peindre de mes rayons la pâle mer de la totale Déïté…

Rien n’est que moi et Toi : et s’il n’y a pas deux, alors Dieu n’est plus Dieu et s’écroule le ciel…

Je ne suis moi ni Toi : Tu es moi-même en moi

L’Ecriture est l’Ecriture et rien de plus. Mon réconfort est l’essence…

Il faut le faire ici ; je n’imagine pas quiconque est sans royaume, au ciel devenir roi…

Ibn’Arabi (La sagesse des Prophètes dans la traduction de Titus Burckhardt)

C’est miracle de trouver ces enseignements en échos si fidèles les uns des autres ! Bien sûr Silesius fut prêtre catholique, et qui lutta même contre la Réforme ; et Ibn’Arabi, maître, ‘le plus grand’, de l’exégèse soufie dans le respect absolu de la révélation mohamadienne, ‘musulman pieux’ en tout point exemplaire. Mais… ces paroles –là… Je sais aussi, et je l’avoue, je le reconnais : elle ne sont pas du goût des légalistes !!! Mais faut-il les ‘interpréter’, et ne suffit-il pas de les ‘lire’ ?

Dieu voulut voir Sa propre essence en un objet global qui, étant doué de l’existence, résume tout l’ordre divin, afin de manifester par là Son mystère à Lui-même… La réalité tout entière, de son commencement à sa fin, vient de Dieu seul et c’est vers Lui qu’elle retourne. Ainsi l’ordre divin exigeait la clarification du miroir du monde, et Adam devint la clarté même de ce miroir et l’esprit de cette forme.

Dieu se décrit à nous au moyen de nous. En le contemplant, nous nous contemplons, et en nous contemplant, Il Se contemple bien que nous soyons nombreux quant aux individus et aux genres… En vérité, l’univers est imagination, et il est Dieu selon sa réalité essentielle…

Dieu est le Miroir dans lequel tu te vois toi-même, comme tu es Son miroir dans lequel il contemple Ses Noms ( essences ou modèles…)

Ce qui se résume ainsi dans l’attestation d’ Abd’el Kader le lointain disciple d’Ibn’Arabi : L’Aimé m’est apparu où Il ne Se peut voir. Par Lui je Le contemple là où je ne puis voir. 

Proposition énigmatique s’il en est et dont le sens profond peut être maintenant dégagé : le problème de la dualité absolue opposant le Seul, créateur incréé, à son Autre, créé et à son tour créateur, lecteur et interprète des formes, gardien aussi, est évacué par la réalité plus haute de la ‘mirorisation’, thème majeur propre au Soufisme, impliquant ‘de fait’ la transcendantalité de l’unicité par l’Un-en-deux (‘Même’ !)

La révélation passe-t-elle par le pouvoir d’une parole, d’un dit qui obéit à sa logique propre, démonstration et preuve ? Non ! Et il faut encore le répéter : ‘cela’ s’éveille dans une intimité plus profonde de soi-même où la ‘raisonnance’, ai-je écrit, le cède à la ‘résonnance’, épreuve qui l’emporte sur toute preuve en écho du simple avec lui-même. ‘A very private matter’ avait souvent confié Stephen Jourdain, non pour prétendre que cela échappe ou contrevienne à toute logique mais pour signaler que l’épreuve d’une telle vérité égale l’épreuve de soi-même, à la source pure du regard et de la pensée native, sûrement là où impersonnel et personnel ne se sont pas séparés, s’écoulant d’une unique origine de manifestation. Disons même : un sentiment si pur, si lumineux, que l’expérience de la multiplicité n’a pas encore obscurci et dénaturé.  Je sais le reproche qui sera formulé contre ces quelques lignes : peu de science, une pédagogie mal assurée, des concepts insuffisamment aiguisés, des caractéristiques ‘personnelles’ érigées en normes universelles. J’invite donc chacun à peser ces arguments à la balance de sa vie même, complètement, d’engager sa recherche ou d’affermir son choix. Il y va d’un destin de liberté et d’accomplissement.

PS : Aujourd’hui même je trouve cette phrase au cours d’une lecture de Michel Henry : ‘… prouver c’est faire voir, faire voir dans la lumière d’une évidence inéluctable, dans cet horizon de visibilité qu’est le monde et en lequel la vie ne se montre jamais…’ (C’est moi la vérité page 73) C’est une précision qu’il faut sans cesse ajouter, répéter, mais une vérité index sui, c’est tout le problème.

Fondation d’une gnose (1)

THOMAS : 14 logia commentés

Je suis actuellement au travail, comme je l’ai dit, d’une recomposition de tous mes articles. Mon projet est de leur donner la forme d’un livre comme on les lit habituellement, ce qui m’entraîne à une relecture, des ajouts aussi et des approfondissements. Pour fonder une gnose (et non point la refonder puisque le cours de l’histoire n’offre que les enseignements disparates de gnosticismes), je dois reprendre les termes choisis que j’avais sélectionnés et mis en perspective dans une anthologie que j’avais appelée le Dit de l’impensable. (15.02.2011) Je proposerai cette relecture par étapes successives en commençant par l’Evangile de Thomas, ce document Quelle (Source) d’une gnose toujours en gestation, toujours occultée, refoulée, méprisée par ses exégètes contemporains même. Sans parler de la distorsion fatale d’une interprétation de cet enseignement en non-dualisme. Je recommence à m’en expliquer et je recommencerai encore en abordant les Paroles d’une gnose orientale, et celle du soufisme d’Ibn’Arabi, de la mystique rhénane de Maître Eckhart, de Stephen Jourdain et de Michel Henry, si différents et si proches. Ce livre achevé serait mon Manifeste (02.03.2011), déjà publié en raccourci, et cette fois développé pour creuser peut-être un sillon assez profond et fécond à la réalisation de notre destin.

Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant (logion 3)

Le thème du chemin de la connaissance de soi conduisant à la connaissance du Soi est le thème central d’une gnose. La différence des deux ‘entités’ nommées ici trace une dualité de transcendance mais ne creuse ni rupture ni incompatibilité d’essence. C’est donc le thème d’une réciprocité, de l’égalité du Père et du Fils, également celui de l’amphibolie : la connaissance doit s’écrire co(n)naissance parce que c’est un acte intemporel d’apparaître pur et de réflection à la surface du monde, au drame multiforme de la conscience jouant comme un jeu de miroirs. Ici le temps rédimé de la métanoïa retrouve sa matrice, et dans l’instant même de son auto-révélation (surrection ou résurrection), retrouve sa source d’éternité. Trouver, c’est dé-couvrir les correspondances, les échos de ce qui serait aussi léger mais aussi puissant qu’une musique ! Quand la démarche est juste, comme il ne se produit rien d’autre qu’une auto-affection de l’Absolu, la création parvient à culmination de sa per-fection, et la conversion identifie le Fils par le Père et réciproquement : c’est le ‘jeu que la Déité se donne’, le jeu de l’Un-en-deux. Cette métaphore pour dire que c’est ‘inexplicable’ et ‘miraculeux’.

Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors, étant deux, que ferez-vous ? (11)

Nous sommes créés libres et par conséquent faillibles, et surtout responsables, du fait même de la suréminente dignité de notre condition de créateur créé. C’est à chaqu’un (de nous tous) qu’il convient de répondre à cette question. En commençant par distinguer dualité de première création, autorisée par le Père – incontestable jaillissement de la création comme telle ! – et dualité forcée, conçue et ajoutée par la raison pure figée dans ses représentations.

Avez-vous donc dévoilé le commencement pour que vous cherchiez la fin ? Car là où est le commencement, là sera la fin. Heureux celui qui se tiendra dans le commencement… (18)

La perversion de la création se produit dans une histoire, dans le fleuve du temps où la multiplication des conditions et des ‘accidents’ de l’être ont favorisé l’oubli du ‘jeu’ et une distorsion dans l’imagination du récit créationnel. Au commencement, qui est de chaque instant, impliquant à chaque fois la possibilité d’un choix, conservation ou destruction, il convient de retourner et de se tenir attentif, en éveil : cette métanoïa égale donc une résurrection, qui délivre le Royaume de la célébration et de l’exhaussement. Tout ‘faire’ ; tout projet ou entreprise doit se déterminer à partir de cet enracinement au commencement.

Quand vous ferez le deux un… une image à la place d’une image… alors vous irez dans le Royaume… (22)

L’abolition de l’Histoire comme lieu de perte et d’aliénation rétablit les valeurs du Royaume. Tout a changé et rien n’a changé, mais le vert désormais ‘verdoie’ dans la légitimité de la Création première où Père et Fils concourent à la même œuvre d’accomplissement dans l’excédence de Soi-Même : toujours par la répétition d’instants de con(n)naissance, au commencement-Un, avant la prolifération des images et ultérieurement dans leur ‘gouvernement’. Mais c’est un regard qui s’est purifié, un jugement qui s’est lavé lui-même, une expérience qui a restauré tous ses liens de conscience ‘à la première personne’.

Si vous ne jeûnez pas au monde, vous ne trouverez pas le Royaume … (27)

Sagesse aussi … Effacer, et même anéantir tout ce qui est faux, est la seule est’éthique commandant la Vie de chaque individu singulier – ascèse. Et exalter les modèles cachés du commencement – magnificat !

Vous avez délaissé Celui qui est vivant devant vous et vous avez parlé des morts… (52)

« Toute une culture à réviser », un vocabulaire à réformer : le Vivant est d’humilité et majesté au Règne de l’Un seul, et la première médiation est’éthique a pour nom générosité, sincérité, patience et courage, toutes vertus d’intelligence appliquée à l’élucidation de son propre mystère et de ses élans.

Heureux l’homme qui a connu l’épreuve, il a connu la Vie (58)

L’existence même est ‘épreuve’ comme telle, et preuve suivant le choix de soi-même : conviction (mentale) contre certitude (spirituelle). L’expérience libératrice passe par une ‘réforme de l’entendement’ et une purge de son imagination personnelle. Pour une accession à soi-même au commencement véritable.

Quand le disciple est désert, il sera rempli de lumière ; mais quand il est partagé, il sera rempli de ténèbres (62)

Si tout a changé et rien n’a changé, c’est que le partage s’est produit dans la sphère du jugement qui commande l’expérience avant de s’en nourrir et d’en retirer justification ; voilement ou dévoilement, autant que telle expérience détermine l’épreuve de soi. Mais la vérité apparaît sans partage dans le rassemblement d’une pureté désormais unique ; et le faux tout entier peut être qualifié de ‘pur néant’.

Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. (67)

La connaissance comme épreuve de soi, corollaire du thème gnostique énoncé plus haut. Essentialisme et existentialisme également affirmés d’une unique sagesse libératrice d’éveil. C’est ainsi qu’une cohérence se fait jour, toute vérification intervenant dans le même geste créateur où Père et Fils ‘concourent à la même œuvre’…

Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière. (83)

L’unition de réalisation  conserve la totalité du monde créé et l’image qui cachait la lumière devient l’image qui la délivre, dans la simple opération conjointe du Père et du Fils. C’est ici maintenant que se nomme l’Amour.

Pourquoi lavez-vous le dehors de la coupe ? Ne comprenez-vous pas que celui qui a créé le dedans est aussi celui qui a créé le dehors ? (89)

L’unité de la Vie ne partage pas les formes existenciatrices de la création : les valeurs de l’apparaître sont toutes égales et toutes aimables au Royaume de la Vérité !

Donnez à César ce qui est à César, donnez à Dieu ce qui est à Dieu, et ce qui est à moi, donnez-le moi. (100)

Ainsi la règle du jeu elle-même, ses conventions ; sans jamais les confondre avec la loi sacrée du mouvement de Vie originaire de la création.

Quand vous ferez le deux Un, vous serez Fils de l’homme… (106)

Se connaître en lumière éclairant d’égale lumière la manifestation d’un éclat sans défaut : c’est accéder à la Perfection.

Celui qui boit à ma bouche sera comme moi ; moi aussi, je serai lui, et ce qui est caché lui sera révélé. (108)

Egalité du même dans le Même : Royaume et règne de celui qui se garde Un au miroir ‘même’ du multiple.

 

ANNEXE 1

Je n’oublie jamais la formule d’Angelus Silesius : ‘Tout est un jeu que la Déité se donne…’ C’est un de mes éblouissements. Mais je sais aussi le malaise qu’elle peut susciter, tout spiritualisme pouvant passer pour un angélisme ; toute foi, si c’est de foi qu’il s’agit, pour une naïveté voire une schizophrénie. Je veux donc ajouter ici à quel point je suis navré et horrifié moi-même par l’état du monde actuel : non seulement, ce qui est nouveau, la dévastation de la planète par l’hypercapitalisme, la pollution galopante, mais toujours cette cruauté de l’homme envers l’homme engendrée des obscurantismes, des nationalismes, aujourd’hui comme hier, hier comme aujourd’hui, et cette apologie de la guerre partout ! Ajouter aux coups l’insulte d’une parole d’apparence si légère dans ce cas ? Dans mon livre La création (2003) j’avais fait écho à cette parole, tentant aussi d’en corriger la portée, et dans la perspective bien entendu de l’enseignement de Maître Eckhart qui l’a inspirée : « La constante évidence du moi à la traversée des événements qui l’affectent est l’épiphanie d’un Seul multipliée de ses innombrables venues au miroir de la co-naissance. Au réceptacle multiforme des conditions, Il se figure par la multiplication même, quoique sans dispersion, des traits de son unique envisagement. » C’est un monisme que j’énonce là, je veux bien le confesser, mais je prends toujours la précaution, qui est de taille, d’ajouter le concept de création qui introduit à la fois la dualité, et la faillibilité, et la responsabilité. Et aussi l’action, et la relation, parce que l’Être n’est pas une totalité à la compacité charbonneuse mais un mouvement éruptif, éternellement : « un mouvement et un repos » précise l’Apocryphe, désignant ainsi l’Homme. Un monisme pluraliste ? Ce sont des définitions métaphysiques bien peu éclairantes tout compte fait. Ainsi ce ‘jeu’ qui est de vie (qui peut s’écrire Vie), que j’ai souvent écrit ‘je-u’ puisque la première personne en est l’agent, ce ‘jeu’ est un procès dramatique qui affecte le Tout comme l’Individu, bien au-delà de ce que ces concepts peuvent désigner dans une logique irrémédiablement grevée d’objectivité.

 

ANNEXE 2

La compréhension de ces lignes appelle bien d’autres précisions, et des avertissements, tous toujours complémentaires. J’insisterai sur deux d’entre eux à peine esquissés plus haut. D’abord une parole de Nisargadatta : « Tout est des plus inexplicable… » Si un travail de philosophie comparée, comme celui que j’ai entrepris, me paraît toujours indispensable, et aujourd’hui plus que jamais, il n’en demeure pas moins vrai que le mystère de l’Être échappe à tout effort de connaissance exhaustive ou totalitaire, de type intellectif, à toute théologie systématique. La ‘question difficile’ finalement n’est pas celle de l’origine de la conscience (et de toutes ses représentations) mais bien la question leibnizienne : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Cette question demeurera éternellement sans réponse. Elle est aussi une fausse question puisque toute question jaillit forcément du fait même, indéclinable, qu’il y a ‘quelque chose’. Le deuxième avertissement, que je n’ai pas cité, vient de Maître Eckhart lui-même : « Il n’est pas nécessaire de savoir cela… » On a pensé que ce propos visait les religieuses auxquelles étaient destinés ses Sermons allemands, pour la plupart incultes, qui l’écoutaient sans pouvoir approfondir ses paroles sinon par un renforcement de leur piété. Mais c’est plus grave. Il y a une science, ou une prétendue science, des secrets de la création qui peut entraver sa dramaturgie, la pervertir encore, entraîner au souci d’une extinction pure et simple de la Vie comme on peut le constater dans certaines gnoses orientales. Peut-être aussi la Vie nous a-t-elle déjà tout donné : pouvoir d’illusion, de vérité, d’aliénation, de libération, naturellement donc. Il faut jouer le jeu !? C’était mon propos précédent : la réponse est oui, mais  à condition d’en apprendre les bonnes règles, objectif véritable d’une gnose qui est catharsis, ouverture d’une éthique de vie plutôt que spéculation.

 

ANNEXE 3

Une gnose comme je l’entends, c’est également une culture. Mais d’emblée : «Toute une culture à réviser… » Stephen Jourdain disait, lui : « Tout un vocabulaire à réformer… » La spiritualité qui se dessine ici, par touches bien discrètes encore, a l’ambition d’une culture entièrement neuve nourrie de l’expérience radicale d’une métamorphose conséquente à l’éveil, la résurrection. Une ‘perspective métaphysique’ oeuvrant une vie transformée et donc une éthique, une esthétique, une politique révolutionnaire. Dans ce cas il faut bien l’entendre comme une métanoïa, un retour au régime de conscience de cette ‘première création’ où l’Un prend di(f)férence (ou di-stance) de son Autre, sans séparation telle une cassure ontologique. C’est une aurore qui tarde, à ce jour un ouvrage aux artisans trop rares. Mais j’ai pu dire, et je peux le répéter, que c’est l’art qui pourrait être notre phare, une autre ‘présentation’ du monde, l’art seul capable d’instruire et d’éclairer une réalité qui n’est pas monolithique et dont l’agent – précisons bien une nouvelle fois, le créateur et l’acteur, l’artiste  –  est la première personne non plus seulement d’une sensation mais d’une émotion, d’un sentiment plus riches : une complétude que l’exclusive science de la res extensa ignore. Indissociablement, c’est une visée gnoséologique et politique dont l’établissement actuel et toutes ses institutions sont incapables. Mais à ce jour, cela reste une inquiétude autant qu’une espérance.

 

 

Un autre concept majeur, l’excédence, j’y reviens

L’excédence : j’ai manqué d’y insister en rappelant récemment que l’auto-affection était un concept majeur. (05/11/2013) Bien sûr, l’auto-affection, d’abord, parce que son immédiateté nous épargne la sujétion à tout autre concept strictement assigné aux catégories d’une pensée pour nous livrer à la vie même. Mais, par association,  c’est tout naturellement qu’on doit l’associer à l’autre concept majeur d’excédence. C’est ce qu’a fait précisément Paul Audi dans son beau livre : Michel Henry, une trajectoire philosophique, publié aux Belles Lettres en 2006, bien avant, je crois, qu’on se trouve peu à peu inondé de gloses au goût de plus en plus scolaire, toutes désireuses de nous instruire des qualités philosophiques du discours henryen. Aujourd’hui, je n’hésiterai pas à dire qu’il nous faudra apprendre à trier : d’une part tous ceux qui font de Michel Henry un philosophe universitaire parmi d’autres, inspiration originale et forte, difficilement contestable, certes ; d’autre part, ceux qui voient en lui l’auteur d’une rupture dans l’histoire de la philosophie, d’un changement radical de perspective, capable de trancher entre l’hégémonie d’une transcendance indéclinable du monde et l’antécédence absolue de l’ipséité que traduit le concept d’auto-affection. J’ai été frappé du fait que Paul Audi ne s’y trompait pas, retenant toute la leçon pour définir sa thèse majeure d’une est’éthique de la création (cf mon article du 29/03/2010) Je l’avoue : c’est ultérieurement que j’ai lu son livre sur Michel Henry, puis celui de Jean-Luc Nancy, prolongement d’une réflexion sur l’excédence, qui faisait lui aussi une belle part à cette notion avant de s’en éloigner vers celle d’adoration (mon article du 05/05/2010) Je les citerai tous, et Michel Henry ; et je tenterai quelques aperçus plus lointains vers une conception gnostique qui s’en rapproche beaucoup, qui nous rapproche aussi de cet ‘éveil oriental’ sur lequel je compte m’attarder à la suite de ma précédente réflexion sur le Bouddhisme. (1)

D’abord Paul Audi, qui commençait par souligner l’importance du concept d’auto-affection, concept repris de Kant – c’est bon à savoir – mais précisé, approfondi, au point de devenir un concept majeur doté d’une singularité phénoménologique irremplaçable. Je n’y insiste pas à nouveau mais il faut bien éclairer ce point de départ, et comment s’établit le lien entre auto-affection et excédence : « … dans l’esprit d’Henry, c’est l’essence même de la vie qui réside dans l’auto-affection… Dans son sens authentique, l’auto-affection n’est pas quelque chose de senti – sous-entendu : par l’ego dont la vie a pour essence cette auto-affection. En tant qu’affection – car même si elle est ‘absolue’ l’auto-affection demeure une affection – l’auto-affection se sent. Elle se sent, mais elle n’est pas sentie. Et cela veut dire deux choses : (a) que l’auto-affection se sent dans la vie, dans cette vie dont elle se révèle être l’essence, et (b) que l’ego ne sent pas cette auto-affection à la faveur d’une sensibilité. L’ego ne la sent pas mais il l’éprouve. Comment ? Sur un mode phénoménologique : comme autorévélation ; plus exactement, comme l’autorévélation de la venue en soi de la vie. Alors, toute la question de la phénoménologie de la vie se concentre en ce point : dans cette épreuve de l’auto-affection qui est phénoménologique de part en part, au sens où elle est identique à l’autorévélation du mouvement de venue en soi de la vie subjective absolue. » (page 139) Cette épreuve est bien celle d’un Absolu, on ne peut en douter, et Paul Audi nous le laisse clairement entendre : »… elle se sent mais elle n’est pas sentie… l’ego ne sent pas cette auto-affection à la faveur d’une sensiblité… l’ego ne la sent pas mais il l’éprouve… » J’ai voulu le souligner par cette répétition. C’est d’autant plus essentiel que cela me rappelle un enseignement de l’Apocryphe si fréquemment cité ici : « Heureux l’homme qui a connu l’épreuve, il a connu la Vie » (logion 58) Il ne s’agit pas ici de connaissance de la vie, nous serions ramenés en biologie, mais de l’épreuve ressentie comme telle, immédiatement. C’est ici que s’éprouve également le débordement d’une excédence, mais le philosophe de Montpellier, fin dialecticien, s’est senti confronté à une difficulté que relève bien entendu Paul Audi. Si l’auto-affection est le signe propre de la Vie absolue, sa marque intrinsèque, comment peut-elle à la fois constituer mon essentiel mouvement de vie, celui par lequel s’éprouve mon existence singulière, di(f)férente ? C’est ainsi que Michel Henry a été conduit dans un premier temps à distinguer une affection forte (du Soi par lui-même) et une affection faible (du soi individuel pour lui-même). Plus tard cette dichotomie a disparu, elle a été effacée au profit de ce concept de ‘fusion’ dont Stephen Jourdain avait averti qu’il ne fallait pas le prendre pour une confusion. Je citerai Michel Henry en italiques. « Le Soi singulier que je suis ne s’éprouve lui-même qu’à l’intérieur du mouvement par lequel la Vie se jette en soi et jouit de soi dans le procès éternel de son auto-affection absolue. Le Soi singulier s’auto-affecte, il est l’identité de l’affectant et de l’affecté mais il n’a pas posé lui-même cette identité. Le Soi ne s’auto-affecte (sens faible), que pour autant que s’auto-affecte en lui la Vie absolue (sens fort)… » (C’est moi la vérité, page 136) Paul Audi s’efforce d’en donner lui-même une explication qu’il veut la plus convaincante possible. « C’est ainsi qu’en analysant la structure fondamentale de l’affectivité, Michel Henry en est arrivé à la conclusion que c’est précisément dans l’immanence du sentiment, dans cette immanence même, que s’opère son propre dépassement. Le ‘dépassement du sentir vers ce qu’il sent’ se fait à l’intérieur même du sentiment ; il est inhérent au sentiment lui-même. De sorte que le pur mouvement ou le mouvement sans mouvement (c’est-à-dire sans réelle transcendance) du sentiment est cela même qui structure son intériorité absolue, cette structuration se faisant alors de telle façon que, en ‘se dépassant ainsi, le sentir ne se dépasse vers rien, ne se dépasse pas lui-même, est l’être saisi du sentiment par sa propre réalité’. (L’Essence de la Manifestation, page 590) Et Michel Henry de préciser : ‘L’absence du dépassement est dans le sentiment de ce qui le dépasse, son identité avec soi… Le Soi est le dépassement du Soi comme identique à soi.’ (L’Essence de la Manifestation, page 591) (…) Ce dépassement du Soi comme identique à soi, cet auto-dépassement qui fonde l’essence du Soi et sa mobilité, ce ‘mouvement sans mouvement’ est ce que je propose d’appeler : l’excédence du Soi. » (page 147) Voilà qui est dit.

Surgit donc cette notion qui échappe à toutes les logiques classiques et dont la preuve ne se vérifie que dans l’épreuve de soi-même. Tous les maîtres qui y sont parvenus ont dû prévenir la rechute toujours redoutable dans un monisme du trop-plein et de l’immobilité glaciale de l’être – un ontologisme en fait – et cela va de Shankara, le grand védantiste – j’y viens bientôt –  à Stephen Jourdain. C’est l’arc-en-ciel de la révélation tout entière qui se trouve éternellement menacé par le strabisme de la vision logique, irréductiblement dualiste et chosiste. J’y reviendrai aussi : c’est la légitimité de la philosophie qui est également menacée, si l’expérience ultime de Soi ne s’accomplit qu’au travers d’une expérience mystique d’ineffabilité. Paul Audi y va donc de son couplet : « L’excédence comme dépassement du Soi identique à soi, c’est-à-dire comme dépassement du Soi sans outrepassement de soi, l’excédence comme excédence incarnée, comme excédence de la chair, voilà ce qui explique la mobilité essentielle de la vie. S’il y a mobilité, c’est parce que dans le s’éprouver soi-même il y a plus que ce s’éprouver soi-même. Dans une souffrance déterminée, dans la réalité de son auto-affection (au sens faible), il y a toujours plus que cette souffrance, il y a quelque chose qui est bel et bien en elle, identique à elle, mais qui, pour être précisément en elle, demeure en excédence par rapport à elle… Quoi ? Réponse : la vie subjective absolue qui, en son auto-affection (au sens fort), fait de toutes ses modalités particulière et donc de cette souffrance en particulier quelque chose qui se trouve auto-affecté dans sa propre auto-affection… » (page 148) Si l’on veut ‘expliquer’, nécessité s’impose de recourir à ces notions d’affection au ‘sens fort’ et au ‘sens faible’… L’intérêt de l’explication ici revient à mettre au jour cette possibilité de métamorphose de toute souffrance en joie par le truchement même de l’affection au sens fort qui commande tout, originellement : cette excédence de la mêmeté d’un Absolu de surabondance. C’est Michel Henry qui l’affirme, le plus audacieusement, le plus éloquemment : « C’est la même Vie, la même épreuve de soi qui ne cesse de s’éprouver soi-même, d’être la même absolument, un seul et même Soi. Quand nous disons que la vie change, que ce Soi se transforme, nous voulons dire : ce qu’éprouve cette épreuve de soi se modifie mais dans cette modification elle ne cesse de s’éprouver soi-même, et c’est là justement, dans le changement, ce qui ne change pas (…) c’est l’historial de l’absolu (…) Ce qui demeure est l’accroissement. L’accroissement est le mouvement de la vie qui s’accomplit en elle en raison de ce qu’elle est, de sa subjectivité. » (Phénoménologie Matérielle, pages 54,55) Et dans sa trilogie du début des années 2000 : « Telle est la transcendance présente en toute modalité immanente de la vie… C’est bien en elle (…) que l’oeuvre de l’auto-donation de la Vie absolue qui la donne à elle-même s’accomplit : en elle, comme ce qui est d’un autre ordre qu’elle, qui ne vient pas d’elle et à quoi seulement elle doit d’abord de venir à soi. » (C’est moi la Vérité, pages 256, 257) – et c’est Paul Audi qui souligne – Cependant l’épistémologie de la ‘chose’, pour ainsi dire, laisse  subsister une difficulté et, cette fois encore, Paul Audi la relève et la souligne. C’est un reproche qu’il adresse même directement à Michel Henry : l’invocation, à la fin de sa vie, du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et ainsi d’un Archi-Soi – ici comme une allusion au ‘feu’ jailli dans l’âme du mathématicien-philosophe, Pascal ! – Sur ce point précis, à n’en pas douter, nos deux penseurs se séparent mais c’est bien parce que, d’une part, Paul Audi reste attaché, peut-être à son insu, à une vision réaliste des réalités métaphysiques, et que d’autre part, apparemment du moins, il reste dépendant du concept d’athéisme qui demeure invariablement le passage obligé de toute philosophie contemporaine. D’après moi, et je me réfère ici à toute une tradition de gnose issue de la révélation ‘orientale’ il n’y a pas référence à un Autre, il y a, je le répète, mêmeté dans un rapport de création (plus précisément, surabondance, débordement et excédence) et de conjonction – c’est Maître Eckhart qui nous éclaire à ce sujet ; également Ibn’Arabi… Je dirai comme ce dernier : « Comprends ! » Sans oublier la révélation la plus essentielle de l’Apocryphe : « un mouvement et un repos… » Ce sont des jalons que j’ai signalés à maintes reprises.

S’agit-il vraiment d’un point de rupture ? Non pas ! Et je me permets de revenir à mes réflexions publiées lors de la publication de L’est’éthique de Paul Audi. D’autant plus qu’il s’agit de développements suivant un approfondissement radicalement neuf du concept de création, titre principal de l’ouvrage. J’avais écrit : « … il s’agit bien plutôt d’une excédence, notion centrale dans son livre, qui découle, on s’en aperçoit au fur et à mesure de la lecture, d’un enseignement pris auprès de Michel Henry pour qui toute la vie subjective s’élançait originellement d’une auto-affection de l’Absolu – en création précisément de lui-même ou, si l’on préfère, en manifestation de tous ses possibles. ‘Ethique’ renvoie bien à une expérience de soi, et ‘esthétique’ à une expérience de la communauté, de la perception du monde, l’une et l’autre fondues en un seul mouvement d’excédence créatrice capable de manifester que moi ‘suis’ essentiellement (ou ‘phénoménologiquement’ comme dit Michel Henry) plus que moi. » C’est le schéma tant cité ici de Stephen Jourdain : moi = moi>moi… Il était éclairant de citer Paul Audi, intégralement fidèle cette fois à la leçon de Michel Henry et poursuivant en quelque sorte ses enseignements : « … s’il est tout à fait juste de penser que la philosophie est, en tant qu’art, une « expérience créatrice de ce qui est en devenir (à savoir …) la vie même », cette pensée ne revient pas pour autant à définir la philosophie comme une métaphysique (et encore moins comme une esthétique) contrairement à ce qu’estime Heidegger. En effet, il ne s’agit pas là d’une question d' »être » – et encore moins de « forme », la forme étant elle-même une certaine figure de l’être -, il s’agit bien plutôt de vie… il s’agit d’expérience créatrice de la vie elle-même. » Mais Paul Audi balance entre cette conception qui s’est imposée à lui, d’une excédence de la Vie absolue qui s’exprime par débordement de la mienne propre, et création… qui malheureusement implique aussi dualité, affirmation dans ces conditions d’un Autre majusculé :  » Que dire en résumé ? Que notre naissance même nous désigne. Qu’elle nous désigne comme des êtres qui, par leur naissance, portent un signe indélébile : le signe de leur assignation. Assignation à ce qui nous précède – et qui n’en est pas moins ce qui, à chaque fois, nous excède. Ce que nous portons en naissant, c’est en effet le signe de ce fait irrémédiable, insurmontable, que quelque chose nous précède dans notre propre naissance, quelque chose auquel nous sommes, que nous le sachions ou non, que nous le voulions ou non, attachés dans notre indépendance même, en dépit de ce qui nous donne le sentiment de notre liberté d’agir et de penser… » C’est toujours lui qui souligne, et l’on va voir apparaître le mot ‘balance’ qui traduit si mal ici l’amphibolie de notre condition originelle, humano-divine : « Cette assignation ne peut prendre vie et consistance que dans le fait – répétons-le : absolu, infrangible, irrémissible – que nous ne sommes jamais, que nous ne pourrons jamais être, à l’origine de notre être, de notre être-en-vie, et que pour cette raison insigne, pour cette raison qui signe notre « finitude » d’êtres vivants, nous sommes tout à la fois des êtres totalement dépendants de cet Autre que nous appelons Origine et parfaitement séparés de lui. De sorte que ce qui fixe les conditions de l’assignation originelle n’est autre que ce rapport entre dépendance et séparation, voire la balance entre ces deux composantes de l’être-né. De même que ce qui définit la vérité éthique du naître participe de cette nécessité qui s’impose à chacun de tenir, comme la teneur même de son être-soi, cette balance égale, nonobstant son histoire personnelle et les vicissitudes de son existence empirique. Tenir cette balance, est-ce en effet autre chose que tenter de remporter le pari de vivre ? » Etrange, dans ces conditions, de répudier les diktats de la pensée, et de s’y soumettre pourtant, encore, comme à une contrainte de vérité en accord inaliénable avec la réalité intrinsèquement duelle : « … il est impossible à la pensée de tout fonder en raison, parce qu’il appartient à la raison de s’assurer de tout sauf d’elle-même, au sens où la représentation qui en définit réellement le pouvoir ne peut qu’échouer à se saisir de sa propre assise intérieure, de ce Fond à elle-même invisible et inconnaissable qui la rend intrinsèquement possible et qui relève de la subjectivité absolue de la vie… De fait, alors même que la pensée ne tire son sens que de la représentation extérieure, la vie, en son immanence pure et indestructible, ne se laisse jamais appréhender par la pensée, dont le regard, précisément, lui est toujours extérieur et n’a affaire qu’à l’extérieur… Si la vie se révèle bien à moi dans le sentiment qu’elle a de soi, c’est-à-dire dans la disposition fondamentale, dans l’impression d’une « position » dont je jouis ou dont je souffre déjà, et s’il m’est impossible de comparer ce pathos primordial à un quelconque objet sensible qui viendrait de l’extérieur affecter mes sens (…) La vie qui est la mienne est si peu à rechercher nulle part qu’elle est en fait (comme en droit) toujours déjà trouvée… La vie est ce qui me trouve avant même qu’aucune autre présence ne soit décelée ou constatée… »

Quelques jours après, j’avais complété ma recherche d’une lecture de Jean-Luc Nancy dont j’avais retenu les conclusions après qu’il eût répété celles de Paul Audi, mais par ses propres avenues. Avec les mêmes défauts d’ailleurs, notamment cette fidélité jurée à l’athéisme de mise ! C’est néanmoins important pour moi, je le répète pour de nouveaux lecteurs ou le rappelle à mes amis constants, de réunir ce faisceau de concordances philosophiques au plus haut niveau, d’en mettre à nu les structures par-delà les dissimilitudes de langage. L’excédence, ici, est capitale, j’ai insisté :  elle est Dieu, et moi, et monde, dans un unique mouvement de Vie excédant le Repos auquel semblait confinée l’éternité d’un Absolu suressentiel : « Le monde n’a ni parties, ni éléments, ni dimensions : le monde est l’exposition de ce qui existe à la touche du sens qui s’ouvre en lui l’infini d’un « dehors » (…) Le sens du monde n’est rien de garanti, ni de perdu d’avance : il se joue tout entier dans le commun renvoi qui nous est en quelque sorte proposé. Il n’est pas « sens » en ce qu’il prendrait références, axiomes, ou sémiologies hors du monde. Il se joue en ce que les existants – les parlants et les autres – y font circuler la possibilité d’une ouverture, d’une respiration, d’une adresse qui est proprement l’être-monde du monde. » J’y reconnaissais un horizon tout autre et la définition d’un tout autre humanisme : cette parole l’exigeait, comme le prix à payer pour accéder au sens. Dans la pensée de J-L Nancy : « Ce n’est pas plus d’humanisme ni plus de démocratie qu’il nous faut d’abord : c’est de commencer par remettre en jeu et en chantier toute la pensée de « l’homme »… de ce qui, au premier abord, distingue les hommes : l’usage du langage… La parole ouvre dans le vivant – dans un vivant, mais pour le monde entier – une altérité à laquelle il ne s’agit pas d’être « relié » mais ouvert. Cette altérité n’est pas à nommer : elle s’indique en excès sur tout nom. Elle n’est pas à joindre : elle forme la jointure et la jonction de nos paroles, la possibilité infinie du sens. » Cet excès comme la marque auparavant imperçue de notre condition, et ce sens ouvrant à l’infini, dans une dimension tout à coup révélée,  une remise à l’endroit, un avers nouveau, comme on a pu croire jadis à un ‘nouveau monde’…  » L’infini dans le fini. La finitude en tant qu’ouverture à l’infini : rien d’autre n’est en jeu… le fait même de l’existence nie qu’elle soit « finie » au sens où elle manquerait d’une extension au-delà d’elle-même… Ici et maintenant, entre naissance et mort, chaque fois un absolu s’accomplit. » Je n’ai pas voulu à ce moment-là me cacher une nouvelle difficulté qui était introduite cette fois par Jean-Luc Nancy : l’irruption maintenant de l’adoration, un concept qui réapparaissait dans une nouvelle définition du christianisme, ambition par ailleurs analogue à celle de Michel Henry ; et celle de la pensée, quoique entièrement redessinée à cette fin de pure gnoséologie : « Il n’y a pas de sens du sens : ce n’est pas, tous comptes faits, une proposition négative. C’est l’affirmation même du sens … l’affirmation selon laquelle les existants du monde, en renvoyant les uns aux autres, ouvrent sur l’inépuisable jeu de leurs renvois… La véritable immortalité – ou éternité – qui est nôtre est précisément donnée par le monde en tant que lieu du renvoi mutuel infini… L’adoration parle de cet infini qui lui parle… louange du sens infini… Sans doute ne faut-il pas thématiser l’adoration… Cette pratique porte un nom inattendu : la pensée. La pensée ne se confond ni avec l’activité intellectuelle… ni avec une activité individuelle… La pensée est un mouvement des corps… Par tous ses accès sensibles… le corps suscite la pensée qui forme l’accès supplémentaire : celui qui ouvre tous les sens à l’infini… Leur diversité… se maintient dans l’infini et maintient aussi l’infini lui-même ouvert, inépuisable, surexcédent… Excédence sur tout tout ce qui est donné, mais encore excédence sur soi-même : excédence du don en amont du donné. » Je ne m’y habitue pas : quand je vois apparaître le corps – la chair, oui, je supporte, mais le corps, c’est cet éternel retour du physicalisme ordinaire ! – je bous de rage… Pourquoi cette confusion encore, cette précaution de ne pas trop déplaire au ‘philosophiquement correct’ que l’établissement nous impose sous peine d’excommunication médiatique ? On peut aussi admettre que c’est bien une idéologie athée qui tente ici de se dépasser. Mais vers un christianisme, c’est un bien étrange objectif. Peut-être faut-il se réjouir que la notion s’impose autant en visée athéiste qu’en visée théiste : mais s’agira-t-il du même débordement ? 

Pour ne pas alourdir cette publication, ne pas peser davantage du poids d’une démonstration tout aussi capable d’obscurcir la conscience – car c’est une recherche sur la conscience qui m’a conduit ici ! – je conclurai en citant, et c’est une nouvelle fois, Michel Henry lui-même, qui a eu le courage de décliner une spiritualité éclatante et sans compromis. D’abord dans ses Entretiens : « La vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être lui-même… » Et dans C’est moi la Vérité, cette éclaircie définitive du sens dernier : « L’illusion en laquelle, exerçant son pouvoir et se prenant pour la source de celui-ci, pour le fondement de son être, l’ego croit apercevoir sa condition véritable, consiste justement dans l’oubli de celle-ci et sa falsification. L’oubli : celui de la Vie qui en son ipséïté le donne à lui-même et du même coup lui donne tous ses pouvoirs et capacités – l’oubli de sa condition de Fils. La falsification : faire de la donation à soi de l’ego et tous ses pouvoirs l’œuvre de l’ego lui-même. Dans l’illusion transcendantale, l’ego vit l’hyper-pouvoir de la Vie – l’auto-génération en tant que l’auto-donation – comme le sien propre, transforme le second dans le premier… Cette illusion n’est pas totalement illusoire… Le don par lequel la Vie se donnant à soi donne l’ego à lui-même, ce don en est un. Donné à soi, l’ego est réellement en possession de lui-même et de chacun de ses pouvoirs, en mesure de les exercer : il est réellement libre. En faisant de lui un vivant, la Vie n’en a pas fait un pseudo-vivant. » C’est un sommet de connaissance qui s’atteint ici et c’est au plus intime de la connaissance de soi que nous sommes parvenus par la reconnaissance et l’épreuve de l’excédence.

(1) Concernant les ouvrages cités, je rappelle : Paul Audi, Créer, Introduction à l’est’éthique, Verdier 2010 ; et Jean-Luc Nancy, La déclosion et L’adoration, Galilée 2005 et 2010

Y a-t-il une unité de la pensée philosophique de l’Inde (1) Lilian Silburn

Mes lecteurs habituels le savent bien : c’est une de mes idées directrices, empruntée à la philosophie de Stephen Jourdain, d’opposer une deuxième ‘création’ à la première, celle-ci comme le propre d’une conscience en première personne qui ne serait polluée ni d’idéologie ni même de ce que Kant avait si éloquemment appelé dans sa célèbre critique, une ‘raison pure’. Mais l’affaire n’est pas simple et quelques mots n’y suffiront jamais pour y voir un peu plus clair. D’où mes recherches et mes emprunts aux philosophies savantes, principalement l’occidentale, qui, au travers de l’institution universitaire, prolongeant également une longue tradition d’exégèse et même de théologie, s’est efforcée d’approfondir et de clarifier le problème classique de la connaissance. Il va de soi, je me permets tout de même de le rappeler, qu’on peut aisément tracer la frontières entre ces deux régimes de conscience : le plus proche d’une auto-affection comme dit aujourd’hui Michel Henry, qui semble le plus pur moment d’un mouvement de connaissance et d’illustration de soi ; et toutes les constructions mentales qui s’en suivent jusqu’à la totale dénaturation et aliénation du moment inaugural de la naissance d’un moi au monde qui lui appartient. Mais quelle limite, quel passage et surtout quelle légitimité de constitution discerner entre l’un et l’autre de ces deux mouvements de créations ? La science moderne, en particulier psychologique, a bien démontré l’intrication de tous les moments constitutifs d’une conscience vivante, de la sensation au jugement et au raisonnement sans aucun traçage possible délimitant le plus élémentaire de la sensation et le plus construit de l’abstraction, surtout sans franchissement perceptible d’une légitimité de conception puisque celle-ci découle toujours de la perception et elle-même de la sensation, et ainsi de suite suivant une évolution naturelle et somme toute irrépressible. C’est donc bien une philosophie préoccupée de définir plus précisément liberté vs aliénation, responsabilité vs perversion morales, qui va s’y attacher.

C’est ainsi que j’ai souvent opposé, dans le développement de cette idée au départ, des notions d’éveil oriental qui suppose la délivrance de toute aliénation par la disparition pure et simple du sujet, sa fusion dans un grand Tout ; et d’éveil occidental qui accorde au témoin la responsabilité du bon exercice d’un jeu visant à l’exhaussement du Principe, de la Déité, par la personne même engagée dans les accidents de l’existence. Aujourd’hui je vais tenter d’apporter quelques éclairages supplémentaires sur le fond commun de la philosophie orientale, principalement de la philosophie indienne qui ne présente aucun front uni. C’est bien plutôt une multiplication d’écoles, au carrefour des deux grands axes du Brahmanisme et du Bouddhisme – chacun le sait déjà. Je vais citer d’abord le maître-livre de Lilian Silburn, sa thèse de 1948, : Instant et cause, le discontinu dans la pensée philosophique de l’Inde dont j’ai choisi de citer l’édition De Boccard publiée à Paris en 1989. L’examen auquel elle procède porte sur plus de trente siècles de réflexions, « dans une ligne ininterrompue qui va des Veda au Bouddhisme tardif… » Néanmoins on n’y trouve pourtant rien ou presque sur d’anciennes traditions concurrentes  du Vedânta. C’est que, selon Lilian Silburn dans son résumé de lecture, ce qui relierait les anciens brahmanes aux défenseurs du bouddhisme, c’est une sorte de primauté accordée à l’acte, soit à l’acte indissolublement lié à la pensée organisatrice qui le cause, soit encore à l’instant où l’agir efficace se dresserait dans sa force même contre les « faciles illusions de la continuité et de la substantialité ». Célébrer la plénitude, le statique, l’identique, c’est renier l’acte et passer à l’être. L’agir n’existerait en effet dans tout ce courant de la pensée philosophique indienne qu’en des actes discontinus et successifs, susceptibles d’être reliés en des constructions diversement appréciées. L’acte engendre la durée ; que celle-ci demande à être organisée (comme dans le brahmanisme) ou qu’elle se concentre en l’instant créateur (comme dans le bouddhisme). En répétant que l’acte humain mû par le désir forge continuité et durée, le Buddha ne ferait donc que renouer avec la tradition des Brâhmana encore vivante à cette époque. Se dessine alors la raison pour laquelle il est impossible d’interpréter le vide bouddhique au plan de l’être et du non-être: il s’agit avant tout d’une activité de vacuité. Cette perspective, cette lecture-interprétation extrêmement savante me rapproche de cette double ‘création’ à deux temps qui semble le procès caché et pourtant si déterminant de l’apparition d’une pensée confrontée à son monde. Tout en évitant les références encyclopédiques constamment présentes dans cet ouvrage, j’ai choisi un certain nombre de citations assez éclairantes de mon propos et je les livre ici . Elles serviront plus tard à étayer un chapitre plus ample sur la vision et l’expérience du monde en philosophie orientale. J’appellerai prochainement le témoignage également capital d’Olivier Lacombe qui a travaillé plus spécialement sur le Brahmanisme, sa thèse portant sur les affirmations ontologiques du Brahmanisme et leur contestation. C’est sans oublier non plus des travaux récents (et déjà cités, notamment ceux de Bernard Faure ou Michel Hulin) qui sont indispensables à connaître pour avancer sur ces questions.

La thèse principale de l’auteure, qui veut relier le Bouddhisme du Buddha et de ses écoles primitives au Brahmanisme essentiel des Vedas se formule par cette question : « Doit-on faire du Buddha l’héritier d’une tendance profonde propre à l’élite des Brahmanes des Upanisads (1), ces adeptes du progrès spirituel qui enseignaient un devenir du Soi (atman) ? (…) Plus tard cet idéal upanisadique du Bouddhisme primitif se serait terni et retréci sous l’influence d’un pessimisme toujours croissant des moines de la communauté, lesquels seraient responsables de théories telles que l’impermanence, la douleur universelle et l’absence d’un soi, infidèles en cela à la prédication du Buddha qui enseignait le moyen de ‘faire devenir’ le Soi. (…) Il n’est pas invraisemblable que le Buddha ait été à une certaine période de sa vie un partisan des Upanisads. (…) Est-ce à dire que le Buddha ait été à l’origine un partisan de l’atman ? En un certain sens du terme, il ne l’a pas été (…) la découverte propre au Buddha porte sur la nature contingente, destructible, évanescente de tout ce qui existe. La réalité n’a pas d’en soi, autrement dit elle est sans atman… » (page 147) On voit bien ici le glissement qui s’est produit d’une certaine conception de l’atman à l’autre, mais qui est plus une évolution de la compréhension en profondeur qu’on peut en avoir qu’une subversion radicale de son sens le plus traditionnel. « L’atman, tel que le concevaient les Upanisads, est ce que repousse le Buddha : comment alors pourrait-on renoncer à un principe éternel, immanent à tout, infiniment désirable, à ce précieux atman même le bien suprême ? Par contre le Buddha ne se refuse pas à admettre un certain atman contingent qui dépend des causes et conditions et qui est fait d’actes à la fois concentrés et impermanents… Cet atman est susceptible de devenir (…) à condition de comprendre ce devenir comme un devenir d’actes ; ou, plutôt qu’un devenir, ce terme prêtant facilement à équivoque, il faudrait dire un ‘faire être’ au sens d’un perfectionnement perpétuel. Pourtant, ne l’oublions pas, cette ascèse aboutit à l’extinction de l’atman car elle n’est qu’un moyen en vue d’une fin, laquelle n’est jamais l’acquisition d’un moi permanent : ‘Qu’on apprenne sa propre extinction’ a dit le Buddha… » (page 148) Le rappel des grandes vérités du Buddha devient indispensable : tout son enseignement part de là, impossible de les négliger ! « L’enseignement du Buddha est contenu dans un schème très simple : le Buddha part de la constation que tout est tourment ou susceptible de le devenir et qu’il faut y mettre un terme. Il recherche la cause du tourment et c’est dans le désir qu’il la trouve. Comment détruire ce désir ? Ce n’est pas par l’ascèse ni par les méditations extatiques, mais par le détachement… Pour se détacher radicalement il n’existe qu’un moyen : prendre conscience que tout est évanescent et dépourvu de soi ou d’en soi ; qu’il n’y a ni être ni non-être mais du faire et du défaire. Le monde n’est qu’un ensemble d’énergies ou de tendances constructrices qui, en s’associant, produisent des constructions périssables ; mais ces constructions dépendent nécessairement de l’effort organisateur, de sorte que tout surgit et périt selon une loi, celle de l’enchaînement des conditions. Comme le ressort de l’enchaînement n’est autre que le désir, il suffit de renoncer au désir pour que cet enchaînement se trouve immédiatement brisé. (…) La découverte du Buddha porte sur le rôle dévolu au détachement, sur l’universelle impermanence et sur un enchaînement de conditions qui se rattache à l’énergie constructrice du devenir phénoménal. » (page 170)

Mais l’étude poursuivie par l’auteure parvient rapidement à mettre en évidence l’agent responsable de ce ‘faire’ et ce n’est pas à proprement parler la personne elle-même : « Voici maintenant de quelle manière se forgent les fausses notions de l’existence et de la permanence du moi : la pensée, telle qu’elle se trouve dans le samsara, n’est qu’un ensemble d’actes dispersés, en perpétuelle oscillation parce qu’ils sont alimentés par la soif et l’ignorance. Ces actes, au lieu de se concentrer, tendent vers autre chose et forment ainsi le flux de la pensée qui s’écoule vers l’extérieur, le non-moi, puis vers l’intérieur, le moi ; engendrant ainsi une fluctuation source de malaise (dukkha) et lourde de redoutables conséquences. (…) Dès qu’il a eu compris à quel enchaînement appartenait l’enchaînement des conditions, le Buddha a vu comment on pouvait y mettre un terme. Cette durée du devenir n’est pas insurmontable car elle est l’oeuvre d’une intention qui dirige et reprend une impulsion. Et intention et impulsion peuvent être plus facilement brisées qu’une chose ou un devenir réel lorsqu’on connaît leur cause, à savoir désir et ignorance, et qu’on a, d’autre part, le moyen d’extirper ces derniers… » (page 171) C’est à travers des analyses fort savantes et que je ne peux citer ici que la thèse se développe. On en voit bien le cœur : « Du nirvana on ne peut donner qu’une définition : il est le non-fait (akata), ce qui n’est nullement forgé par la pensée et c’est pour cette raison qu’il apparaît comme l’apaisement ultime. Une erreur fréquente (…) consiste à se demander si le moi du délivré existe ou n’existe pas ; si le nirvana est éternité ou néant ; ce qui revient à poser le problème sur le plan de l’être, alors qu’il n’y a là, sans ambiguïté possible, qu’activité et absence d’activité. Le nirvana n’est pas un séjour impérissable ou un être éternel qui serait comparable au brahman des Upanisads ; il n’a rien d’un ‘incréé’. Ce nirvana ne doit pas être compris comme un anéantissement de l’être ; il n’est en fait qu’une destruction systématique des fabrications nocives, notions, imaginations, complexes dynamiques, toute cette texture d’erreurs qui cache la véritable nature des choses. L’individu qui est délivré existe mais sans être un agent appropriateur. Il n’est pas un moi car il ne se conçoit plus comme tel : il n’est qu’un ensemble d’actes purs, apaisés et concentrés… Si le nirvana est incompatible avec le samsara, ou construction fallacieuse, il ne l’est pas avec les choses telles qu’elles sont, ce que le Buddha désigne par idam le ‘ceci’, le donné immédiat qu’il serait faux de traduire par univers car ce dernier, en tant que ‘tout’, est à rejeter comme un produit factice de l’imagination. Aucun problème ne se pose donc quant à la présence du saint dans un monde défini de telle sorte, ainsi qu’au sujet de l’activité qu’il y déploie. Le saint n’est pas immobile mais il vit, éprouve des sensations et agit spontanément, librement, avec ardeur et concentration sans que son effort soit tendu, agité, inquiet puisqu’aucun dessein intéressé ne l’enchaîne au passé ou à l’avenir. » (page 226) Détachement ou discernement : on voit comment Lilian Silburn a touché au vrai problème qui est moins de couper court à tout désir que d’en juguler les emportements, les aveuglements provoqués par la soif de jouissance, ce qui est différent. 

Le rejet de tout concept ontologique s’accompagne d’une critique du concept de temps, comme une critique globale, ou radicale de tout ce que la pensée concevante peut fabriquer et figer en concepts imaginaires. Cette purge accomplie, reste le réel reconnu dans l’unique fulgurance de l’instant. C’est un changement de régime de conscience, un accès radicalement nouveau à soi : « … l’instant tel qu’il est vécu par le saint est l’immédiat, l’actuel ; en lui réside toute efficace : c’est en effet dans l’instant qu’on élabore sa durée, en lui encore qu’on se perfectionne. C’est enfin au cours d’un instant que jaillit l’illumination salvatrice. (…) Comme le partisan des Veda le Bouddhiste admet un temps construit par une certaine pensée et qui n’est que la résultante d’actes concertés, grâce à une adaptation parfaite, chez les premiers, ou une harmonisation des multiples tendances par la pensée intentionnelle chez les seconds. A côté de ce temps construit il y a l’instant décisif et critique (abhika védique et samaya bouddhique), le moment du succès caractérisé par l’efficience. Il livre accès à l’intemporel ; il est l’instant qui libère des contraintes temporelles. » (page 228) Pour les bouddhistes la réalité de l’instant pleinement reconnue et vécue constitue du même coup sa vérité instantanément ressentie, éprouvée, vérifiée. Curieusement il apparaît alors que la chose en soi n’est ni l’abstraction des idéalistes ni la ‘chose’ reconnue des réalistes ; c’est une ‘pure existence’ qui s’éprouve dans l’antécédence même de toute formation, ‘directement’, en première personne pouvons-nous dire enfin, dans une phase où la création d’un monde semble surgie d’une indicible vacuité, en totale gratuité de don et en plénitude de liberté. « L’immédiat ou la réalité ultime représente l’absolument particulier dépourvu de toute relation, ce qui n’est pas un objet concret. C’est la chose en soi, inexprimable, indivisible, au-delà de toute détermination, absolument séparée de tout autre chose et qui n’a ni extension spatiale, ni durée. Pure existence, pure efficience, elle est en un mot l’instant ponctiforme. A cette réalité directe s’oppose, à tous égards, la réalité indirecte, empirique, conditionnée et fictive des constructions de l’imagination. Elle est unité construite, cohésion rationnelle et forme le monde empirique des phénomènes, l’ensemble des relations, les constructions logiques que sont le temps, l’espace, le mouvement et la causalité; (…) La chose en soi qui est pure affirmation est appréhendée en une sensation instantanée… A ce premier instant de connaissance directe exempte de toute sythèse et, en ce sens, passive, succède l’instant de la création mentale… A l’instant indispensable de la sensation va succéder l’instant de construction logique dont résultera la perception sensorielle complète. Ce qui n’était qu’une tache de couleur devient un ‘objet de relation’… adapté à un but, il a une signification, un rôle à jouer dans un ensemble spatio-temporel. » (page 281) C’est clairement opposer le particulier (de la sensation) et le général (du jugement et de l’abstraction) qui se succèdent sans jamais se mélanger : réel et irréel !  Mieux, c’est opposer la passivité d’une auto-affection à la décision d’une construction mentale où l’image, construite d’elle-même en suivant ses canons et proférant toute légitimité par l’intermédiaire d’une raison issue d’elle seule,  s’éloigne à jamais des commencements d’un enfantement purement spirituel de l’univers. Il aura fallu réaliser ‘cela’ : « Il n’existe donc que des énergies fulgurantes qui n’appartiennent pas à des substances, ne sont pas des substances et ne durent pas même un instant. Ces énergies se succèdent en un perpétuel jaillissement qui donnent des points-instants qui se suivent ; l’espace consiste en ces mêmes points-instants surgissant simultanément et le mouvement n’est que l’apparition de ces points-instants en continuité. Il n’y a pas de temps, d’espace, de mouvement en dehors de ces points-instants. » (page 332)

J’ai trouvé à la fin de l’ouvrage ces conclusions qui me paraissent éclairer d’un jour toujours nouveau cette véritable unité d’une philosophie indienne qu’on doit reconnaître non plus comme une ontologie mais bien comme une gnose, soit une connaissance délivrante dont l’acte essentiel, signifiant, est libération en même temps que purification et connaissance d’exhaussement de ses propres mystères. Mais la vie en excédence est plus que connaissance : le propre d’une gnose. « Si Veda, Upanisad, Brahmana et Bouddhisme ne sont pas du même avis sur la configuration que crée le désir et la pensée pragmatique qu’actionne ce désir, tous sont d’accord pour croire que cette pensée engendre la durée et des formes relativement permanentes, alors qu’en fait tout est évanescent, instable, précaire. Mais tandis que le but des Brahmana se réduisait à organiser l’univers en agençant les dharma afin de les faire durer, le but du Buddha est de les désagencer en remontant à leurs causes : les psychismes fortement centrés et orientés de telle sorte qu’ils ont perdu toute souplesse, toute liberté. » (page 404) Les différences sont reconnues, qui sont plus que des nuances : « Pour les Upanisad la délivrance de l’individu consiste à perdre ses limites et à se perdre dans le Tout qui seul est réel. Comblé, le désir se trouve supprimé. Pour le Bouddhisme l’individu doit prendre conscience que ses actes ou éléments discontinus sont seuls réels, qu’ils ne sont ni internes ni externes et ne forment ni un moi ni un non-moi ; leur appropriation étant le seul obstacle qui s’oppose à sa libération et à son apaisement. (…) C’est cette tendance opposant intuition à construction, ‘non-fait’ (rta) à ‘fait’ (anrta), qui est sans contredit le plus grand schème de la pensée indienne. » (page 405) C’est cette dernière formule, en révélant l’aspect foudroyant de la libération, qui nous révèle toute la portée d’une vérité qui s’est fortifiée de toute la puissance d’une éternité vécue. Ce qui arrive bien, toutefois, à l’épreuve d’une personne responsable des corrections qu’elle peut apporter à ses propres élans. « Lorsque la lame fulgurante de la concentration intuitive s’insère entre les tendances structurantes, l’intemporel surgit instantanément. Le présent parfaitement coupé de ses attaches au passé et à l’avenir est ainsi ce qui permet d’accéder au non construit exempt de durée, et les saints qui ont transcendé la construction du temps ‘touchent au nirvana‘… » (page 409)

(1) Je pense que mes lecteurs sont familiers de ces notions et je ne m’en explique pas ici. Le contexte suffit largement à les éclairer. Lilian Silburn en avait généreusement saupoudré tout son texte : je n’ai conservé que les principales. On méditera tout particulièrement les concepts de rta et anrta (agencé et non agencé pourrais-je préciser) qui signalent bien une activité spécifique et pernicieuse de la pensée exclusive. A noter quand même que ce sont des mots le plus souvent intraduisibles, du moins dans leur nuance la plus fine, parce qu’ils expriment un univers religieux étranger, un tempérament philosophique à tout jamais éloigné du nôtre. Ce qui n’interdit pas, néanmoins, un effort d’élucidation mutuelle par philosophie comparée.

La ‘deuxième création’ : aperçus philosophiques (Bitbol, Henry)

J’ai souvent fait référence à ce concept de ‘deuxième création’ que j’ai emprunté à Stephen Jourdain. Le problème posé est à la fois complexe et subtil ; je m’en suis expliqué déjà plusieurs fois en citant Stephen Jourdain lui-même. D’abord le mot ‘création’ qui renvoie à une conception purement théologique du phénomène humain ; et ‘deuxième’, qui s’ajoute pour préciser une qualification non plus divine mais spécifiquement humaine. On peut comprendre dans ce cas : ‘morale’, parce que c’est ce qui s’impose plus facilement à l’esprit. Mais Stephen Jourdain pensait, lui, à une erreur de conception – même s’il en parlait comme d’une simple ‘bourde’ -, à une faute anté-logique, trouvant sa confirmation dans un choix qui nous engageait sur la mauvaise voie de l’existence, le choix métaphysique et moral d’une interprétation du monde en fragmentation, morcellement. Ce qu’il désignait par moi / non-moi ; une coupure ontologique de nature purement idéologique, un artifice des plus pernicieux qui modifierait entièrement ma destinée. Curieusement, j’ai trouvé dans ma récente lecture de Michel Bitbol des descriptions de l’élection intellectuelle de l’objectivisme qui me rappellent celles de Stephen Jourdain et, plus extraordinaire, s’enchaînant les unes aux autres, ces précisions scientifiques de Michel Bitbol me rappelant également les analyses phénoménologiques de Michel Henry. Jusqu’alors je ne les avais pas citées précisément parce qu’elles consistaient en une critique fort savante de l’intentionnalité husserlienne. Or j’y suis parvenu dernièrement au fil de mes articles sur la conscience et voilà, cette fois, que je trouve des convergences éloquentes qui associent intimement toutes ces questions capitales autour de la plus radicale de toutes : moi-conscient-vivant.

Je répèterai d’abord mon admiration pour le savoir-faire didactique de Michel Bitbol, qui n’a d’égal que son immense érudition, tous deux mis à concours pour nous instruire de tout ce qu’il est possible d’apprendre et de comprendre dans ce cas au sujet de cette immense question de l’origine de la conscience. Elle fournit toute la thématique de son fort livre récemment publié (cf mon article du 19 mars 2014) qu’on peut compléter par la lecture de ses entretiens également fort instructifs, consultables sur le site d’Actu-Philosophia (avec Katia Kaban). Dans le chapitre que je citerai ici (« Que faut-il être pour adhérer à une thèse métaphysique« ) il s’interroge sur cette prépondérance accordée à l’acte d’objectivation « qui prend sa source juste en amont de l’acte consistant à faire référence et à attribuer des propriétés, qui trouve un relais dans le langage, et qui se parachève dans le travail scientifique. » C’est en relisant ce chapitre, en revenant à ces premières lignes que j’ai repensé à Stephen Jourdain grâce à l’expression « juste en amont », tandis que l’évocation, dans cette perspective, du « travail scientifique », me rappelait d’un coup le beau livre de Michel Henry sur la barbarie et l’empire de la techno-science. Mais c’est tout au long du chapitre que se poursuit l’explicitation, ô combien éloquente, des préoccupations d’une conscience qui va étroitement associer identité et connaissance dans un principe ferme et invariable, anté-prédicatif, de consolidation du permanent, du stable, en un mot, du même. La démonstration va pas à pas, mais son principe n’en est pas moins ouvertement défini, lui-même, dans toutes ses visées comme dans toutes ses conséquences : « Quelles sont les caractéristiques principales de l’état de conscience dont le matérialisme est l’expression doctrinale ? (…) on peut les exprimer par quelques mots-slogans avant d’en développer le sens : effacement de soi, attention focalisée, extraversion, transitivité, ouverture indéfinie de l’enquête ; et, couronnant tout cela, l’acte d’objectivation érigé en valeur si exclusive que les autres composantes de l’état de conscience de référence se trouvent mises à son service, et que son produit final est absolutisé… » (page 304) J’expliquerai seulement ‘transitivité’ qui veut signaler ici que le verbe n’est rien sans sa détermination exprimée par son complément. Si on remonte à « je suis », ce sera bien son prédicat « un homme », « français » etc… La stabilité, la permanence ont été expérimentées dans le milieu des ‘choses’, des ‘objets’, et ce sont bien eux qui vont imposer les règles de définition où je vais choisir de me reconnaître : « La structure du jugement se trouve ainsi pré-déterminée dans celle d’une classe de vécus, puis sa naissance permet l’exploitation à l’infini des ressources de l’articulation du sujet-prédicat qui restait latente dans ces vécus : l’identique visé se voit cristallisé en substantif, et les moments de son ex-plication en prédicats. Le jugement permet enfin de bâtir au-delà de l’instant, d’accumuler un patrimoine de connaissances réactivable par chacun, valant pour tous et pour longtemps. » (page 304) Le style de connaissance dont les cadres se trouvent ainsi délimités est une assurance de puissance et c’est cette visée même, comme l’avait si bien vu Descartes (« maître et possesseur de la nature… »), qui impose toutes ses conditions. Logique, et langage aussi, sont mis à contribution, dans la limitation intentionnelle de la même affirmation physicaliste : « … le langage a en lui suffisamment de marges pour admettre l’expression des jugements de goût, des hallucinations, ou des univers poétiques, ce qui impose de rétrécir encore le champ des possibilités par rapport à l’usage inattentif, créatif, ou incantatoire de la langue. La seconde strate de l’expérience objectivante se présente donc comme un resserrement supplémentaire des gammes de vécus, comme une contraction de leur possibilités explicitement demandée par des tables de la loi universalistes… (…) L’extraversion est un effort, pour ne pas dire un dressage, à la négation et à l’oubli de soi… » (page 305) Violence à l’égard de soi et violence à l’égard du monde : pourrait-on encore l’ignorer ?

C’est page après page que le ‘principe objectif’ est découvert comme ce principe strictement physicaliste, c’est-à-dire ‘chosiste’ et ‘causaliste’, c’est-à-dire strictement limité à tous ces effets-là. Michel Bitbol démontre aisément comment c’est l’activité vitale dans toutes ses spécificités qui se trouve peu à peu niée, et également toute socialité, même la plus directe, la plus élémentaire. L’accès direct à la vie fluente, passante, en perpétuelle et imprévisible transformation, qui se développe dans la relation avec un ‘toi’-vivant identique à moi se réduit à la pensée d’un ‘il’ extérieur, à son tour figé, déterminé, invariable une fois pour toutes, troisième personne devenue référence d’une première personne vidée ainsi de toute sa substance propre. Comme par contamination, la soumission au ‘principe objectif’ parvient à enserrer l’entièreté du vécu dans un unique figement de représentation commandé par sa logique exclusive. « La négation de soi, la dévalorisation des jugements ‘seulement’ subjectifs, le déclassement ontologique de l’émotion et du sentiment esthétique, la mise à distance du ‘toi’ en faveur du ‘lui’, ont d’abord pour conséquence de faire ressortir quelque chose qu’on déclare extérieur au nom de sa subsistance à travers le flux des vécus, et de définir par simple soustraction un champ dit d’intériorité. Puis, dans un deuxième temps, le fruit dualiste de la démarche devient lui-même objet de négation, conduisant à tenir l’intérieur pour une production de l’extérieur, la res cogitans pour une émanation de la res extensa. Le dualisme s’auto-annihile dans l’élan même de son déploiement, il s’auto-amplifie en un monisme de la res extensa par simple extrapolation de la posture qui l’a permis en premier ressort. Pour un esprit qui s’est laissé dompter par la discipline objectivante, il ne peut y avoir en définitive rien d’autre que ce que son regard a été éduqué à fixer. Il n’existe rien d’autre parce que tout le monde s’est vu dépossédé de sa légitimité à se dire et à se connaître (…) La focalisation de l’attention sur les pôles d’identité stable de l’expérience (sa soumission à l’ordre d’ignorer les variations, les moirés affectifs, les saccades visuelles, et la versatilité incessante de ce qui se vit), conduit à n’investir de la qualité absolue d’être que les régions de constance expérientielle recherchée, et à n’attribuer à leur résidu fluent négligé que la superficialité du paraître. » (page 310) Dans un chapitre suivant, et bien avant d’en arriver aux conclusions que j’ai déjà citées, Michel Bitbol nous confiait déjà cette remarque d’ensemble que j’ai trouvée chez les meilleurs auteurs scientifiques, ceux qui ont le courage de cet aveu : « La conscience est là, tellement là qu’aucune place n’est faite à sa possible disparition qu’en son apparition même. Il n’y a pas de fuite permise hors de ‘là’, parce qu’il n’y a pas d’ailleurs qui ne soit repéré en lui et par rapport à lui. (…) Au fond, ce livre entier naît d’une réalisation lancinante de la saturation de l’expérience consciente, et il tâche d’en exprimer les conséquences en utilisant jusqu’au point d’exténuation un langage qui suppose le contraste, la distinction, le partage, en somme la désaturation… » (page 474) C’est donc bien qu’il y a un envers à cette vérité somme toute incontestable : toute attitude métaphysique systématique va se trouver entraînée à recourir à ce principe d’objectivation qui nous soude à une représentation toujours dépendante de sa préférence logique inspirée des lois du monde et non de celles de l’esprit, qui ont, elles, des contours radicalement différents. Tout ce qui oppose une infinition d’une définition, une excédence d’un ‘ensachement’ (c’est Stephen Jourdain qui a recours à cette image) dans l’énumération prétendue complète de nos prédicats. L’analyse de Michel Bitbol, très approfondie, ne peut être exposée ici dans tous ses détails. Mais si j’en viens à sa critique de ce qu’il appelle le ‘panpsychisme’, qu’on peut entendre comme un panthéisme, et en tout cas l’exact opposé de l’objectivisme, il lui adresse ces reproches assez similaires : « … le panpsychisme manque de lucidité sur son propre statut… Il se cherche une formulation faussement discursive, édifiée sur le modèle inapproprié des thèses, inférences et jugements, par delà les procès verbaux expérientiels d’intimité aux êtres et aux choses qui seraient seuls légitimes de son point de vue… » Le Romantisme souvent cité en exemple, et malheureusement ses propres théoriciens philosophes, ont tous cédé à cette erreur, de Fichte à Hegel, jusqu’à l’impasse de la réduction husserlienne où la critique henryenne prend racine pour retrouver les véritables valeurs du monde de la Vie en un ailleurs tout autre que celui fourni par l’image du monde extérieur.

Ce que j’ai appelé une ‘sidération’ par les choses du monde et leur épreuve sensible, par quoi se produit la perversion de l’objectivisme, Michel Henry l’appelle ‘obnubilation’. Et il s’en tient, lui aussi, plus profondément encore que Husserl, à la strate pré-logique de l’appréhension de moi-même-au-monde dans l’auto-affection d’un indicible Absolu. C’est toute la grandeur de son travail, c’est tout son génie, mais il faut passer par sa critique très savante de Husserl, des Leçons de 1905 à la Krisis. Je citerai ici son maître-livre, Phénoménologie matérielle, où il associe cette critique à une évocation de l’inspiration cartésienne pour la définition d’une méthode phénoménologique, jusqu’à l’évocation d’une ‘mission de l’art’ inspirée elle-même des écrits de Kandinsky, et finalement l’espérance d’une communauté fondée du même partage d’expérience spirituelle suivant le vœu spinozien. J’effleure à peine ici ce sujet, mais c’est aussi, je le rappelle, toute la thématique de mes trois cents articles précédents. Et je sens que je vais prendre la triste habitude de me répéter ! Cette fois pourtant je citerai ce livre dans lequel je n’avais pas encore invité mes lecteurs à entrer. Car c’est bien cette notion de ‘deuxième création’ qui se trouve ici à nouveau découverte, mise à nu, expliquée, dans une perspective philosophique extraordinairement démonstrative puisqu’il s’agit de la critique même de Husserl qui avait cru, avec son procédé de réduction phénoménologique, remonter au plus secret de l’activité de conscience. C’est dans sa critique de la conscience intime du temps chez Husserl, dans la notion de ‘maintenant’ qui s’y dégage, que porte cette critique. Et voilà ce qu’en dit Michel Henry : « Cette obnubilation est visible dans la problématique de la Ur-impression : l’originarité de celle-ci ne désigne pas la venue de l’impression en elle-même mais son apparition dans le flux au point du maintenant, lequel est un constitué, comme l’impression qui en forme désormais le ‘contenu’. (…) Tout acte, tout vécu est une impression… mais l’impression qui constitue l’être de tout acte et de tout vécu, en laquelle cet acte et ce vécu sont donnés, est elle-même une donnée immanente au sens de Husserl, au sens d’une apparition dans la durée du flux phénoménologique constitué – constitué par la conscience interne du temps, ce qui veut dire : révélé dans la structure extatique de la temporalité et par elle. Ainsi la subjectivité n’est-elle désignée comme impressionnelle en son fond que pour être déportée hors de son être propre, dé-jetée dans les archi-formes de l’ek-stase temporalisatrice où son essence s’est perdue. Elle est devenue un monde… (page 50) C’est pour ainsi dire, et là encore, le même vice de conception qui est mis à jour, l’obnubilation par la choséité des choses telle qu’elle nous hante, telle qu’elle a imposé sa conception de mise en relation du ‘moi’ et du ‘monde’ dans l’expérience irréfutable de la sensation et du jugement qu’elle inspire. Et voici ce qui en est dit à la suite de la même page : « Le travestissement de l’être originel de l’impression en son être constitué renvoie à une falsification plus profonde, laquelle consiste à insérer la structure de la temporalité extatique à l’intérieur de l’impression elle-même pour, en fin de compte, définir l’essence de celle-ci par cette structure. Semblable falsification est à la fois la cause et l’effet de la réduction de l’être-originel de l’impression à son être-constitué… » On sait l’importance de cette notion d’essence dans la phénoménologie husserlienne, que Husserl lui-même croit avoir cernée par la rigueur de sa réduction et finalement dans l’orientation même de l’intentionnalité.  C’est ainsi qu’il avait recherché un point fixe du temps, ‘maintenant’, comme le point fixe d’un horizon circonscrivant toute expérience possible. Michel Henry va le trouver dans cet ailleurs purement spirituel d’une antécédence absolue et encore plus absolument irréfutable, bien plus en deçà de la conscience intime du temps. C’est l’impressionnalité comme telle qui va devenir elle-même l’essence de la vie conscientielle.

 Cela dit, « l’impression pourtant ne change-t-elle pas, et cela constamment ? Mais ce qui ne change jamais, ce qui ne se rompt jamais, c’est ce qui fait d’elle une impression, c’est en elle l’essence de la vie. Ainsi la vie est-elle variable, comme l’Euripe, de telle façon cependant qu’au travers de ses variations elle ne cesse d’être la Vie, et cela en un sens absolu : c’est la même Vie, la même épreuve de soi qui ne cesse de s’éprouver soi-même, d’être la même absolument, un seul et même Soi. (…) Qu’est-ce qui ne se modifie pas dans la vie impressionnelle, laquelle ne cesse de subir de nouvelles impressions… cela apparemment que la nouvelle impression qui vient, est et sera elle aussi une impression… (…) Quand la sensation originaire se retire, il y a quelque chose qui ne se retire pas, c’est, disons-nous, son essence en tant que l’auto-affection de la vie… » (page 54) Pour répudier l’objectivisme, Michel Henry va réinventer cette notion de ‘matière’ que l’expérience commune nous avait imposée, et que le savoir scientifique avait confirmée. Il abandonne la forme ( la Hylé même, conjointement) au fonctionnement interne de l’intentionnalité et se livre ainsi à une totale subversion des notions classiques. ‘Matière’ est ‘impression’ ; ce qui était estimé jusqu’alors fugace et négligeable, sur quoi rien de stable ni de sûr ne pouvait être fondé ; mieux, une ‘essence’, qu’il renouvelle totalement ici comme un tout autre concept de permanence et d’invariabilité. « Pour la phénoménologie matérielle (…) ‘matière’ n’indique plus l’autre de la phénoménalité mais son essence. C’est de cette façon que la phénoménologie matérielle est la phénoménologie en un sens radical, pour autant que dans la donation pure elle thématise son auto-donation et en rend compte. Ce ne sont plus des objets alors, des ‘objets dans le comment’ qu’elle aperçoit, mais une Terre nouvelle où il n’y a plus d’objets ; ce sont d’autres lois, non plus les lois du monde et de la pensée, mais les lois de la Vie. » (page 59) La causalité physique et temporelle répudiée – on l’aura compris – ce sont d’autres lois qui commandent cette réalité jusqu’à présent secrète, mais qui échappent complètement à celles qui s’étaient imposées jusque dans la constitution d’un langage pour le ‘dire’ du monde. « … tout apparaître est un auto-apparaître en un sens radical. L’identité ultime du logos et du phénomène ne saurait toutefois être pensée formellement. Seule une phénoménologie matérielle peut reconnaître dans la matérialité phénoménologique de la phénoménalité pure, dans le Comment de son effectuation phénoménologique, la manière dont elle se révèle, la nature de son Dire et ainsi l’essence du logos lui-même. Il ne s’agit plus alors de déceler, ici et là, la présence d’une essence commune mais de pénétrer dans la nature interne de celle-ci. C’est écrasée contre soi dans l’implosion invincible de son pathos que la vie est l’Archi-révélation et, de cette façon, la Voie qui conduit jusqu’à elle – la Vérité et la Voie indissolublement. (…) C’est précisément la duplicité de l’apparaître qui fait que le concept de méthode a la signification que nous lui donnons habituellement… Mais l’enracinement du logos dans le phainoménon  n’offre aucun parallèle à la Parole de Vie. La seconde fonde le premier et le rend possible. Il n’est de voir que vivant, sur le fond en lui de ce non-voir, le plus essentiel qui se nomme pathos.. l’Archi-révélation… » (page 133) Stephen Jourdain parlait d’un ‘miracle’ capable de nous scandaliser en bouleversant toute rationalité ; mais c’est la première fois que je cite chez Henry cette notion d’écrasement de la Vie par elle-même, si difficile à expliquer, qui gagne une certaine évidence. Aucun recul n’étant plus possible, le fond de l’expérience la plus intime de soi étant atteint, son irrévocabilité et son caractère finalement indéclinable, il peut être évoqué un véritable écrasement de la Vie par elle-même, au péril peut-être d’une souffrance, en tout cas d’une impérieuse condition à laquelle il n’est plus possible d’échapper. Au contraire d’un enfermement, précisons-le bien, c’est d’une libération qu’il s’agit, celle de tous les potentiels les plus précieux de la Vie. Dans ce livre sont abordés tout naturellement les thèmes de la ‘méthode’, de l’art, de la ‘communauté’, mais il m’est impossible aujourd’hui d’alourdir cet article en poursuivant par des remarques supplémentaires.

Je vais pourtant me permettre de revenir sur cette merveilleuse citation de Michel Henry : « L’impression pourtant ne change-t-elle pas, et cela constamment ? Mais ce qui ne change jamais, ce qui ne se rompt jamais, c’est ce qui fait d’elle une impression, c’est en elle l’essence de la vie. Ainsi la vie est-elle variable, comme l’Euripe, de telle façon cependant qu’au travers de ses variations elle ne cesse d’être la Vie, et cela en un sens absolu : c’est la même Vie, la même épreuve de soi qui ne cesse de s’éprouver soi-même, d’être la même absolument, un seul et même Soi. » L’Euripe est ce détroit qui sépare l’Eubée de la Grèce, aux torrents tumultueux, et où la légende prétend qu’Aristote se serait noyé : c’est dire ! Cette métaphore surprenante me rappelle une parole du vedantin Nisargadatta Maharaj que j’ai souvent cité, et qu’on oppose souvent à tort à Stephen Jourdain. En réalité toutes nos erreurs provenant de notre adhésion au principe objectif, toute contestation de ce dernier, même par une métaphore comme nous allons le voir, est salutaire. Il s’agit bien de discerner dans la Vie de la Vie cette conjonction ‘miraculeuse’ du mouvement et du repos. Conjoints et non pas disjoints : Stephen Jourdain disait « fondus mais non confondus » – soit ‘ensemble’ mais nullement dans la conception d’une totalité pleine ou infaillible. « La réalité est immuable et cependant en constant mouvement. Elle est comme une rivière puissante – elle coule, mais elle est toujours présente – éternellement. Ce qui coule, ce n’est pas la rivière avec son lit et ses berges, mais son eau. » (Je Suis -Deux Océans 1982, page 414) Dans un autre entretien, il avait dit, si proche d’Henry qu’il ne connaissait pas du tout : « La rivière de la vie coule entre les rives de la souffrance et du plaisir. Il n’y a de problème que si la pensée refuse de couler avec la vie et reste clouée au rives » (page 19) La même lumière qui nous éclaire tous peu nous inspirer les plus éclairantes paroles et cela, en dépit de tout éloignement par l’espace ou le temps.