Des amis lecteurs de longue date se sont inquiétés de la raréfaction de mes publications sur ce site. Je l’ai pourtant annoncé il y a des mois. Je me donne entièrement à l’écriture d’un troisième opus, en examinant cette fois la question du Tout après avoir fait le tour de la question de soi (Edilivre 2020) Si mes précédents ouvrages couronnaient la publication d’articles dans mes blogs, qui étaient presque tous repris et thématisés suivant le titre général qui était choisi, cette fois-ci je m’appliquerai plutôt à la publication d’un travail achevé qui sera plus tard, et donc après édition, diffusé sous formes d’articles plus courts dans mon site actuel. Les deux ‘questions’ se rejoignent : comment l’exploration de la question de soi peut-elle entraîner celle de la question du tout, et pourquoi ne pas avoir tenté la démarche inverse ? Ou plutôt comment sont-elles liées si c’est la question de soi – en fait que faut-il entendre par ‘moi’ , – qui provoque réflexion sur le Tout d’une réalité dont on se demande de quoi au juste elle est faite et comment on peut l’interroger, la connaître – retour donc à la question du sujet ?
Je propose ici de courts extraits des deux derniers ouvrages de François Jullien qui conclut ainsi un long travail de comparaison et critique confrontant pensée occidentale – ses racines grecques – et pensée orientale – version chinoise, traditionnelle, celle du taoïsme et du bouddhisme qui s’y sont étroitement liées : L’incommensurable (INC), (l’Observatoire 2022) et Moïse ou la Chine – Quand ne se déploie pas l’idée de Dieu (MO), (l’Observatoire 2022) Et si l’on a suivi François Jullien au long de ses publications se rapportant toutes au même sujet, sous des angles différents bien sûr, on sait déjà ce que ces titres nous promettent. Pour rappeler quand même les constantes de cette comparaison, il faut répéter qu’elle relève et souligne les traits principaux de l’onto-théologie qui prend naissance en Grèce, une métaphysique qui tend à conceptualiser de plus en plus catégoriquement des termes qui fixent objets naturels et idées générales dans des définitions logiques rigides, en fait des abstractions de plus en plus éloignées du réel, antithèse donc d’une vision chinoise qui s’applique à trouver la dynamique de relations qui échappent à la fermeté intangible des définitions, offrant ainsi des angles de liberté et d’épanouissement que la métaphysique ne peut plus favoriser. Evidemment, la pensée chinoise aura pu aussi, souvent même, s’enfermer dans un littéralisme sclérosant – la tradition mandarinale par exemple – tout comme la pensée grecque, transfusée à son heure tardive par des influences orientales, aura pu s’affranchir de ses limitations idéologiques dans les élans théurgiques d’un dernier platonisme – la dernière question posée, reprise d’ailleurs par la théologie grecque orthodoxe : l’idée platonicienne est-elle un étant ou une énergie ? Au moins, François Jullien trace-t-il un plan très savant et très clair à la fois du problème civilisationnel, dépassant une philosophie donc, et qui mérite examen, aujourd’hui, pour notre salut peut-être s’il est encore possible de concevoir un nouveau paradigme, une alternative à la déshumanisation post post-moderne !
Ainsi, la question de l’absolu posée, en contradiction totale à l’intérieur des deux cultures, question qui peut trouver réponse au-delà de tout terme logique : … la question n’est pas tant de savoir si l’absolu est possible ; si l’on peut faire abstraction de tout rapport, si l’isolation et l’évacuation peuvent être entières… Mais plutôt si, en ne pensant l’en rapport que de façon négative, sur le mode de la perte ou du relatif, pour en dégager par opposition l’absolu, on ne se simplifie pas étrangement la tâche : si, en s’élevant au sublime d’un ‘au-delà’ de l’expérience, cet absolu ne se met pas à l’abri du plus vertigineux de l’expérience… Qu’a-t-on, ce faisant, enjambé qui n’est pas tant le relatif, son opposé déclaré et si facile en fin de compte à ‘dépasser’, que cette autre possibilité demeurée inenvisagée : qu’il puisse y avoir impossibilité de la relation, mais cela au sein même de la relation, c’est-à-dire par absence d’une commune mesure qui conjoindrait les termes de cette relation ? L’incommensurable nomme cet autre cas laissé dans l’ombre et qui n’est pas pensé. Mais dont on chercherait à combler autant qu’on peut le hiatus ouvert par une telle absolutisation qui, consacrant la rupture, viserait du même coup une intégration supérieure, voire qui soit idéale. Car il est vrai que ce qui porte l’absolu et le justifie n’est pas tant son abstraction que le fait qu’il se branche alors le plus foncièrement sur notre désir, celui d’une ultime communion rendue ‘pure’ enfin par cette abstraction. (INC 218-219)
Sauf de concept donc, l’incommensurable, qui n’en est pas un – est-ce possible – négation en tout cas, assumée comme telle, de toute abstraction ; sortie du concept ! L’absolu pose le sans rapport ; or, en supposant qu’un tel sans-rapport existe, il se dispense d’avoir à penser la faille d’incommensurable qui se découvre dans tant de rapports, mais qu’on a pris l’habitude d’enjamber… (INC 221)
Parvenir plutôt à dégeler l’expérience figée en concepts ; ouvrir les vannes d’un autre courant de vie, celui qui déborde vraiment le commensurable : Pas plus que l’absolu, l’Infini ne peut avoir prise sur le monde qu’il a fait quitter… ne peut s’avérer et s’affirmer une arme servant à la désacralisation de l’humain. L’idée d’infini reste dans la dépendance de la métaphysique. Or l’incommensurable porte la réduction de la métaphysique à son aboutissement, mais sans rien perdre cependant de l’irréductible expérience humaine que la métaphysique a traditionnellement – utilement – à travers son errance servi à pointer. Ou plutôt l’incommensurable en tire, par-delà la dé-sacralisation de l’Absolu et de l’Infini, la conséquence : non plus faire, une fois encore, le procès de Dieu, lui l’objet ultime de la visée de la métaphysique… mais rendre son nom même – lui qu’on sait indicible – sans plus d’usage ; ou disons conceptuellement le remplacer. Car faut-il encore vouloir résorber et ‘combler’ en Dieu les fêlures d’incommensurable auxquelles on se heurte dans l’expérience si ce sont celles qui font émerger l’expérience et sont seules à ouvrir indéniablement la vie, du seul d’elle-même, à l’infini ? (INC 231)
En évitant l’irrationnel, poursuite indéfiniment reportée d’une volonté de rationalité, inventer un alogique assumer, par débordement (de sens ?) (L’incommensurable) on ne pourra jamais l’intégrer, lui l’irrationnel par excellence ou l’alogon, par un renversement du religieux qui serait enfin abouti et permettrait son ‘dépassement’. Il faudra plutôt que la rationalité, pour échapper à toute bipartition inavouée des rôles, sache, elle-même se dé-border, par et dans l’incommensurable, et développer une raison qui ne soit pas qu’intégratrice : qu’elle s’aventure jusqu’où se fêle et se déborde ce qu’elle totalise en monde. (…) Car penser n’est-il pas, qu’on le veuille ou non, se heurter hardiment à de l’incommensurable ? (…) Or, en porter l’incommensurable au concept, par suite en l’affranchissant de la croyance… la philosophie le porterait enfin à sa puissance. (INC 241)
Se sauver finalement du concept Dieu, le dernier Objet une fois pour toutes désacralisé, désobjectivé autrement dit, rendu à son infini autrement pensé, autrement éprouvé : Cet Incommensurable ne serait pas plus à personnifier qu’à ontologiser. La Métaphysique comme la Révélation lui ont servi si longtemps de support. Mais celui-ci se justifie-t-il encore, dès lors que l’Incommensurable fissurant, débordant et promouvant l’expérience commencerait de se penser en lui-même ? Pour penser plus rigoureusement ce qui cherchait à se signifier en ‘Dieu’, faut-il encore le nommer ‘Dieu’ ? Cela n’y fait-il pas ombrage ? Ne versons pas dans la Mort de Dieu et son grans pathos. Mais n’est-ce pas de cette ultime commodité de ‘Dieu’ que la pensée désormais peut s’ouvrir à L’incommensurable, n’a plus d’usage ? (MO 334)
Je proposerai bientôt d’autres échos, d’autres résonnances à ces réflexions surprenantes, mais nous serons, je crois, enfin, peut-être, en cet espace ‘ouvert’ dont tant et tant ont rêvé sans jamais parvenir à s’y poser – mais non !? – en démesure.

